GusGus : Le mythique duo islandais inclassable revient sur 24 ans de carrière

La genèse du pro­jet Gus­Gus remonte à 1995. A l’époque, une dizaine d’Islandais se réu­nis­sent pour mon­ter un col­lec­tif d’acteurs et vidéastes. 24 ans plus tard, Gus­Gus s’est trans­for­mé en un groupe de musique élec­tron­ique à suc­cès, dont les pro­duc­tions d’electronica et de trip‐hop sor­ties dans les années 90 via le fameux label 4AD ont bâti la légende. Son dernier album, Lies Are More Flex­i­ble, fait quant à lui appel à des sonorités plus dansantes, rap­pelant l’italo-disco des années 80. Com­ment expli­quer qu’un même pro­jet ait eu autant d’aspirations artis­tiques dif­férentes ? Peut‐être que cela vient de Bir­gir Þórarins­son et Daníel Ágúst Har­alds­son, les mem­bres actuels de ce groupe dont la com­po­si­tion aura forte­ment évolué avec le temps. Mal­gré des années d’activité, les deux artistes gar­dent en eux une soif de lib­erté et un refus d’être caté­gorisés, fut‐ce musi­cale­ment ou au niveau de leur iden­tité. Après avoir révélé le titre inédit “Co2” le 22 févri­er, les Scan­di­naves repar­tent de l’avant. Au pro­gramme : la réal­i­sa­tion d’un nou­v­el album et une tournée des fes­ti­vals.


Depuis la sor­tie de votre dernier EP, vous avez beau­coup tourné…  Après une longue car­rière, c’est com­ment de con­tin­uer à se pro­duire en con­cert ? Vous percevez des change­ments au fil du temps ? 

Daníel Ágúst Har­alds­son : Les tournées ça peut‐être amu­sant, mais ça peut aus­si être com­pliqué à vivre, surtout lorsque tu es longtemps éloigné de ta famille. Mais chaque con­cert est rem­pli d’énergie et inspi­rant, donc ça vaut la peine d’être en cav­ale pour amen­er la musique aux gens.

Bir­gir Þórarins­son : Pour beau­coup de groupes la dif­férence entre créa­tion et per­for­mance est impor­tante. Mais avec Gus­Gus, la per­for­mance a tou­jours été une par­tie inté­grante de ce que les fans atten­dent. Ca fait par­tie de notre proces­sus créatif, nos idées arrivent sou­vent pen­dant les lives. Donc les tournées sont tou­jours quelque chose de fon­da­men­tal pour nous. On peut expéri­menter avec nos titres, essay­er des choses nou­velles sans un cadre défi­ni. En ce moment, on tra­vaille sur un album, et on a vrai­ment hâte de tester les pre­miers morceaux en live cet été pour déter­min­er ce que l’on doit mod­i­fi­er.

Il y a eu un regain d’intérêt pour votre con­fig­u­ra­tion live, en par­al­lèle à une mon­tée de pop­u­lar­ité des tech­nolo­gies mod­u­laires. C’est quelque chose que vous ressen­tez ? 

B : Une par­tie de l’audience cherche d’abord et avant tout une bonne fête, mais une autre cherche elle aus­si à créer de la musique. Pour celle‐ci, il y a un intérêt à voir com­ment on peut être créat­ifs dans nos lives, et ne pas se can­ton­ner à jouer de la musique sur un ordi­na­teur. Quand on finit un titre, on le décom­pose et on le recrée pour le live, en y ajoutant des élé­ments. J’ai fait une série de vidéos expli­quant notre con­fig­u­ra­tion, en essayant de ne pas être trop tech­nique pour per­me­t­tre à cha­cun d’apprendre une autre façon de livr­er de la musique élec­tron­ique. Ca me frappe tou­jours de ren­con­tr­er des musi­ciens élec­tron­iques pour qui cette vidéo a eu un impact.


Dans le stu­dio, vous pensez à cette par­tie de l’audience qui cherche avant tout à faire la fête ? 

B : Pas vrai­ment, mais dans la majorité des titres qu’on a fait ces derniers temps, la con­struc­tion cherche à inter­peller le corps et l’esprit. Donc au final, ce sont des morceaux qui font bouger. Mais ce n’est pas parce qu’on voulait faire danse, c’est avant tout lié à notre façon d’approcher la struc­ture ryth­mique. Mais j’ai aus­si l’impression que quand on arrive à faire bouger les gens, ça les ouvre émo­tion­nelle­ment, donc c’est tout de même impor­tant dans la com­po­si­tion.

Pourquoi avoir sor­ti “CO2” main­tenant et pas l’avoir inclus dans l’album ?

B: On est dans une nou­velle ère de sor­ties dig­i­tales, très dif­férente des années 80, quand nous con­som­mions de la musique. C’est une époque qui me manque un peu sous cer­tains aspects. A ce moment là, c’était très impor­tant d’être un artiste à albums, et quand on offrait un sin­gle, on devait pro­pos­er un B‐side intéres­sant. Aujourd’hui tu vas juste faire faire un remix par un artiste en vogue, mais à l’époque c’était quelque chose que tu fai­sais toi‐même, et t’en prof­i­tais pour expéri­menter. Même aujourd’hui, on cherche tou­jours à avoir un titre qui va avec le sin­gle et en faire une sor­tie à part entière — en l’occurence “CO2” est la B‐side de notre sin­gle “Life­time”.  Mais je pense que ces nou­velles manières de sor­tir des morceaux libèrent les gens. C’est telle­ment facile de faire une sor­tie, t’as pas besoin de ressources finan­cières et t’as pas de pres­sion de réus­site, donc c’est une véri­ta­ble lib­erté. Mais dans cette lib­erté, on choisit de faire les choses à l’ancienne. Je ne pense pas qu’un mode de fonc­tion­nement soit mieux que l’autre. Tous les artistes choi­sis­sent la manière dont ils veu­lent pro­pos­er leurs oeu­vres sur le marché. Je vois aus­si des artistes qui font par­fois des morceaux avec la seule inten­tion d’être remixés, et ne vont peut‐être pas au bout de ce qui pour­rait être fait. Ca, je dois dire que je trou­ve ça un peu étrange.

Dans le dernier numéro de Tsu­gi, une dis­cus­sion a émergé sur le fait que les artistes de la nou­velle généra­tion en musique élec­tron­ique ne seraient pas assez engagés. Qu’en pensez vous ? 

B : La musique, comme tous les arts, doit être approchée sans deman­des. Ca a tou­jours été un médi­um pour que les humains s’expriment de façon libre. Donc on ne peut pas deman­der aux artistes d’être poli­tisés. On peut le souhaiter, mais pas l’exiger. Nous, on n’a jamais voulu être trop poli­tiques dans notre tra­vail. On flirte avec — comme avec “Sus­tain” sur l’album Mex­i­co - mais le groupe n’est pas engagé poli­tique­ment, même si nous le sommes en tant qu’individus. Mais par la musique ou par d’autres voies, c’est impor­tant que la jeune généra­tion s’engage, et pousse aux change­ments avant que ça ne soit trop tard, parce que les anci­ennes généra­tions ne le fer­ont pas.

Dans votre prochain album, verra‐t‐on des dif­férences par rap­port à vos derniers pro­jets ? 

D : Vous ver­rez ! (riresOn tra­vaille dessus, la musique n’est pas encore tout à fait née, mais on com­mence à la voir appa­raître.

B : Après “Sus­tain”, on a com­mencé à s’approcher de sonorités new‐wave qu’on essaye de crois­er avec de la musique indus­trielle con­tem­po­raine. C’était la direc­tion du dernier album, et on va peut‐être con­tin­uer à aller dans ce sens‐là.

Il y a des artistes con­tem­po­rains qui vous inspirent dans cette direc­tion ? 

B : Prob­a­ble­ment SOPHIE. Ses sons ne le sont pas vrai­ment, mais son approche est assez indus­trielle. On s’inspire de ce qui se passe de façon générale, pas d’artistes par­ti­c­uliers.

En plus de son art, SOPHIE est aus­si une fig­ure de la com­mu­nauté trans­genre. Vous avez tou­jours com­bat­tu les stéréo­types de genre, com­ment percevez‐vous les avancées sur ce sujet ? 

B : Tout en restant un homme, je pense qu’on peut dire que je suis gender‐fluid. Pour moi, c’est une ques­tion de lib­erté, la pos­si­bil­ité de me présen­ter à la société comme je suis vrai­ment, le fait de pou­voir libre­ment exprimer qui je suis dans mes rap­ports aux autres. Je pense que ces ques­tions sont beau­coup provo­quées par les caté­gories de genre très rigides. L’idée serait d’éliminer ces caté­gories. Aujourd’hui, les gens con­tour­nent de plus en plus les règles sur ce sujet. C’est peut‐être la nais­sance d’un nou­v­el être social qui ne se can­tonne pas à des divi­sions binaires.

Il y a‐t‐il un lien entre votre envie de met­tre fin aux caté­gories de genre, et vos travaux qui ne se can­ton­nent pas à une caté­gorie d’art spé­ci­fique ? 

B : On ne ressent pas le besoin d’être lié à un genre, ni au niveau de la société, ni au niveau musi­cal. On ne ressent aucune pres­sion à faire de la musique pour une par­tie don­née de la pop­u­la­tion ou une autre, pour atter­rir à la radio, sur une playlist… On fait juste ce qu’on veut. Et à notre âge, on a une tonne d’influences des trois ou qua­tre dernières décen­nies dans lesquelles on peut piocher, donc on trou­ve tou­jours quelque chose de nou­veau à essay­er, même quand le nou­veau vient d’un ancien con­cept oublié.

 

 

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