© Antoine Grenez

Horst : le festival qui ne te prend pas pour un idiot

Le Horst Fes­ti­val part du principe qu’on peut tout aimer à la fois : la fête, les musiques élec­tron­iques, l’art con­tem­po­rain, réfléchir à des sujets de société et être sym­pa­thique au pas­sage. On les en remercie.

« C’est par là, suiv­ez les schlag­gs !! » : elle est bruyante, de bonne humeur et sur le bon chemin la bande fes­ti­va­liers envahissant les rues tran­quilles de Vil­vo­orde en ce ven­dre­di de la fin avril. Il y avait pour­tant une navette qui leur per­me­t­tait de rejoin­dre la fête depuis la gare de cette ville fla­mande du nord de Brux­elles. Mais avec le vent qui s’engouffre entre les maisons de brique, le fond de l’air est frais. Mieux vaut marcher que d’attendre. Ça sent la Jupil­er et la ten­sion, cer­tains s’enquiert déjà d’un éventuel after… Vous imag­inez qu’il fait nuit, avec au loin un mur d’enceinte crachant du gab­ber néer­landais non-stop au milieu d’une zone indus­trielle nue et un peu crade ? Cliché ! On a beau avoir les chaus­sures sales et danser sur des musiques élec­tron­iques au Horst, le fes­ti­val, mêlant son, arts et archi­tec­ture, s’échine depuis sa pre­mière édi­tion en 2014 à décon­stru­ire l’image de bas du front défon­cé qui colle encore trop sou­vent à la peau de ceux qui aiment la tech­no. Le con­cept : sur une anci­enne base mil­i­taire, une expo­si­tion de sculp­tures, pho­tos et instal­la­tions sert de cadre à une rave à la pro­gram­ma­tion pointue, jeune et aven­tureuse. Ou quand de l’art con­tem­po­rain poli­tique cohab­ite avec des dance­floors en sueur, quand les scéno­gra­phies sont pen­sées comme des lab­o­ra­toires d’architectes, et quand même l’assiette (exclu­sive­ment végé­tari­enne) porte un mes­sage engagé.

« On ne veut pas voir notre pub­lic comme de sim­ples con­som­ma­teurs de bières, de musique ou de fête », pré­cise Eve­lyn Simons, co-curatrice de l’exposition asso­ciée chaque année au fes­ti­val, qui jusqu’ici se tenait en sep­tem­bre. « Notre idée est de réu­nir ces mon­des, l’art, la fête, la musique, l’architecture, pour piquer la curiosité des gens. On ne s’attend pas à ce qu’ils com­pren­nent com­plète­ment chaque œuvre ce week-end, mais pour la pre­mière fois cette année l’exposition s’ouvre avec le fes­ti­val au print­emps : les gens vont pou­voir revenir voir les instal­la­tions tout l’été s’ils veu­lent aller plus loin ». Force est de con­stater que non, tout le monde ne va pas pass­er deux heures de sa nuit à aller étudi­er les œuvres répar­ties un peu partout autour des baraques mil­i­taires et dans les sous-bois du site. Mais en journée (le fes­ti­val ouvre à 13h et ferme à 1h du matin), ils sont nom­breux à déam­buler, pren­dre des pho­tos, se grat­ter le crâne un poil cir­con­spects ou être émus devant les dif­férentes décli­naisons du thème de l’année, « The Act Of Breathing ».

HORST

© ILLIASTEIRLINCK

« Nous avons emprun­té ce titre à la poétesse con­go­laise Sony Labou Tan­si, qui racon­te que le fait de respir­er est quelque chose pour lequel il faut se bat­tre, à plein de niveaux dif­férents, pour notre lib­erté mais aus­si celle de la nature. Ce souf­fle peut être con­fisqué aux opprimés. Nous sommes en Bel­gique, pays qui a colonisé le Con­go : ce thème d’exposition est claire­ment poli­tique, même s’il peut pren­dre de mul­ti­tudes de formes », explique Sorana Mun­sya, qui a rejoint Eve­lyn cette année sur la par­tie « arts » du fes­ti­val. « L’installation de Pas­cale Marthine Tay­ou est par exem­ple très sim­ple, mais très évo­ca­trice de la rela­tion et l’histoire entre le Con­go et la Bel­gique, et mon­tre comme les infor­ma­tions peu­vent être défor­mées, comme le silence peut cou­vrir l’horreur et la vio­lence. Je trou­ve que c’est très puis­sant d’avoir cette œuvre à l’extérieur, avec des gens faisant la fête autour, dansant, s’amusant, buvant, pas­sant un bon moment avec des gens qu’ils aiment. Ils ont plus de capac­ités que ce que veu­lent bien dire cer­tains. On peut être touché par une œuvre, puis aller faire la fête en mode ‘par­ty hard’, et tout de même réfléchir à des sujets poli­tiques. Les gens sont intel­li­gents ! ». Ce n’est même pas de la flat­terie : les organ­isa­teurs de Horst sont jeunes, pas­sion­nés d’art, fêtards, engagés, et ont tout sim­ple­ment créé un fes­ti­val qui leur ressem­ble, sans avoir l’impression d’être pris pour des jam­bons par des organ­isa­teurs leur ser­vant de sim­ples tun­nels tech­no dans un grand hangar vide.

Ain­si, quand Palm Trax retourne le fes­ti­val en toute fin de pre­mier soir, c’est entouré d’une struc­ture toute en lou­pi­ottes, flan­quée d’un feel-good « Bod­ies In Alliance », rap­pelant les décors des fêtes de vil­lages méditer­ranéens. Quand DVS1 clô­ture le dimanche soir avec un set effi­cace, quoiqu’un poil linéaire, c’est dans le ven­tre d’une baleine, fig­uré par de longs draps (et une grappe de tétons? De coraux ?) flot­tant au-dessus de la tête des danseurs. Et quand Dr. Rubin­stein et Fred­dy K enchaî­nent plusieurs petites mer­veilles acid, c’est baignés d’impressionnants spots ver­ti­caux, don­nant à la plus grande des ware­hous­es des allures de tem­ple alien. « Dès les débuts de Horst, on a voulu expéri­menter avec le design de la scène, en invi­tant chaque année dif­férents artistes et archi­tectes à repenser cet espace », se sou­vient Matthias Stae­lens, archi­tecte de for­ma­tion et co-fondateur du fes­ti­val. « Évidem­ment, on a gran­di : ce same­di on attend 10 000 per­son­nes, on a main­tenant six scènes, et si on pense tou­jours que l’expérimentation dans l’espace est quelque chose d’intéressant, on s’est ren­du compte que le fait de con­stru­ire tem­po­raire­ment quelque chose a un impact écologique ». Ain­si, la hutte de la scène Moon Ra, dédiée unique­ment aux artistes belges, pro­gram­mée par la radio Kiosk et déjà présente l’année dernière, a été con­stru­ite à par­tir du bois et même des vis récupérés d’une anci­enne édi­tion. Et La Rotun­da est abritée par une serre agri­cole recon­di­tion­née, avec sa bâche per­cée lais­sant pass­er les rayons du soleil, pour danser dans la lumière comme dans une église per­chée. Des scéno­gra­phies se voulant tou­jours un poil dif­férentes de celles de la con­cur­rence, car tou­jours imag­inées par des archi­tectes et artistes con­nais­sant le club­bing, mais ne tra­vail­lant jamais directe­ment pour le milieu. Ce qui donne à chaque espace son iden­tité pro­pre et mar­quée : d’un groupe à l’autre de fes­ti­va­liers, tous ont un petit surnom pour chaque scène, quitte à avoir quelques absur­des con­ver­sa­tions (« — Tu vas au tipi ? — Non aux tétons ! »).

Horst

© Dieter Van Caneghem

 

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Au Horst, il y a donc de l’art, de l’architecture, des expéri­ences de scéno­gra­phies orig­i­nales, de la fête ; vous savez à quoi ça ressem­ble une bonne fête : beau­coup de respect entre tout le monde, aucun relou détec­té, peu d’attente aux bars et toi­lettes, un ser­vice de sécu­rité dis­cret et souri­ant, des bénév­oles s’occupant des gens fatigués, 42 kilo­mètres de marche et surtout de danse par jour. Mais aus­si, bien sûr, beau­coup de musique, jouée par des DJs sou­vent locaux – men­tion spé­ciale au back-to-back techno-acid-rave-psyché-etc entre Azo & Fais Le Beau – et jeune – la Chili­enne instal­lée à Milan Paula Tape et sa sélec­tion solaire et per­cus­sive, ou UNIIQU3, MC améri­caine qui nous a réc­on­cil­iés avec les gens qui pren­nent le micro pen­dant leur set. « C’est vrai­ment impor­tant pour nous de don­ner de la force aux jeunes artistes et de leur pro­pos­er de bons horaires, plutôt que d’offrir tous les peak-times à des DJs renom­més », pré­cise le pro­gram­ma­teur et co-fondateur Simon Nowak, alors qu’en cette reprise post-covid le mon­tant des cachets des énormes DJs tête d’affiche explose. « On essaye de s’éloigner de tout ça, de rester pointu dans nos choix musi­caux. Si un gros fes­ti­val pro­gramme un artiste, peut-être qu’on n’en a plus autant besoin au Horst ».

Si Elk­ka est tout de même atten­due au Sonar Lis­boa 2022, elle n’a en effet pas encore fait le tour de tous les plateaux d’Europe. La Lon­doni­enne, patronne de son pro­pre label femme cul­ture, a pour­tant offert l’un des meilleurs sets du fes­ti­val, embar­quant en pleine après-midi une masse de plus en plus grande de danseurs extasiés, bal­adés avec énor­mé­ment de finesse entre tech­no, house, acid, sam­ples de Psy­chose chers aux vieilles raves et fin­ish sur « Ain’t No Moun­tain High Enough » chan­té à plein poumons par l’assemblée. La veille, c’est déjà dans cette ware­house aux lumières ver­ti­cales que la grosse claque de la nuit est arrivée, avec Eris Drew et Octo Octa, pour un des plus flu­ides back-to-back qui soit. Et un shot de joie com­mu­nica­tive, cha­cune des deux DJs sem­blant sincère­ment s’éclater en fond de scène quand l’autre enchaî­nait les bangers, sans jamais un seul instant faire preuve de pré­ten­tion ou de trop de sérieux. Ce n’est pas Teki Latex qui se plain­dra de cette vibe : invité pour la deux­ième année con­séc­u­tive au fes­ti­val après un set com­plète­ment givré en sep­tem­bre dernier, il a ter­miné sa presta­tion par… un remix de « Libérée, Délivrée » de La Reine des Neiges. Une inter­pré­ta­tion un peu légère de la soif de lib­erté du « Act Of Breath­ing », mais une inter­pré­ta­tion quand même. Parce qu’après tout c’est ça le Horst : mélanger les niveaux de lec­ture, réfléchir sérieuse­ment sans se pren­dre au sérieux, et surtout, surtout, ne pas par­tir du principe que les tech­no­heads sont de com­plets idiots. 

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