Crédit : Nicolas Joubard

La Route du Rock ne laissera pas les guitares orphelines

Bien­tôt la trentaine. Nichée dans le fort de St-Malo, la Route du Rock finit les derniers pré­parat­ifs de sa 29e édi­tion, qui aura lieu du 14 au 17 août prochain. Presque trois décen­nies passées à con­tem­pler un paysage mar­itime, mais surtout musi­cal. Un écosys­tème qui évolue vite, très vite. Entre l’ex­plo­sion des nineties, véri­ta­ble big bang indie don­nant nais­sance ‑entre autres- à Radio­head et la Brit­pop, le retour des gui­tares au début du nou­veau mil­lé­naire avec l’ar­rivée des dernières stars mécheuses sup­plé­ment boots-jean-slim, et la posi­tion ambigüe des années 2010, rem­plies d’une énergie créa­trice inédite mais prob­a­ble­ment plus con­fi­den­tielle, les muta­tions du rock sont le pro­duit d’un envi­ron­nement social et tech­nologique. Avec l’ar­rivée du stream­ing, la fidél­ité gré­gaire et exclu­sive pour un genre musi­cal est dev­enue obsolète, les fron­tières de styles se sont flu­id­i­fiées et la Route du Rock s’y est adap­tée ; avec sou­p­lesse, et même pas mal d’en­t­hou­si­asme.

Je ne pense pas qu’il y ait un “âge d’or” du rock. Il y avait déjà des gens qui le déclaraient mort dans les années 60., s’a­muse Alban Coutoux, pro­gram­ma­teur du fes­ti­val. “En tant que fes­ti­val, on ne veut surtout pas devenir passéiste, ni s’ac­crocher à un courant par­ti­c­uli­er. Par exem­ple, notre édi­tion 1995 avait une affiche très brit­pop, avec des groupes comme Super­grass ou The Blue­tones. On a vite échap­pé à ça, car il ne fal­lait pas être asso­cié à un style musi­cal pré­cis : ç’au­rait été réduc­teur, ne reflé­tait pas nos valeurs, et puis ça n’au­rait pas vrai­ment duré…” En effet, il aurait été peu vision­naire de s’ac­crocher à ce qui s’est avéré être un phénomène de mode bien arti­fi­ciel (con­traire­ment à notre amour musi­cal pour Damon Albarn et les affreux jojos Gal­lagher). C’est en évi­tant un tel écueil que le fes­ti­val bre­ton a su rassem­bler, au tra­vers de ses édi­tions, tout la crème du rock indé inter­na­tion­al… et même au-delà. Chaque année, de beaux noms de la musique élec­tron­ique vien­nent aus­si se diluer dans un océan de gui­tares, comme Jon Hop­kins, Hot Chip ou Okto­ber Lieber en 2019.

Le mélange des deux gen­res ne date pas d’hi­er : quand on regarde la scène de Man­ches­ter à la fin des années 80 pen­dant le Sec­ond Sum­mer of Love, on voy­ait déjà un net alliage rock indé/dance music. Des groupes comme Hap­py Mon­days, Stones Ros­es, l’al­bum Screa­madel­i­ca de Pri­mal Scream, j’en écoute encore quo­ti­di­en­nement.”, explique-t-il. “C’est égale­ment très intéres­sant pour l’élab­o­ra­tion de la pro­gram­ma­tion : on com­mence à 15h sur la plage et on finit à 4h du matin dans le fort. On passe donc par des choses d’abord calmes, puis plus rock, puis élec­tron­iques.”  L’époque est au décloi­son­nement. La tête d’af­fiche de cette année est d’ailleurs Tame Impala, déjà passé par la Bre­tagne en 2013. Le groupe psy­ché aus­tralien est un excel­lent exem­ple de cette porosité musi­cale : il y a quelques semaines, le site Genius pub­li­ait une vidéo inti­t­ulée “Com­ment Tame Impala est devenu le groupe de rock préféré des rappeurs”, se référant à la quan­tité de sam­ples, repris­es et col­lab­o­ra­tions ini­tiées par le leader Kevin Park­er.

À St-Malo, les passerelles entre logi­ciels de son, machines à bou­tons et amplis à lam­pes sont donc mul­ti­ples ; reste à les dénich­er sans renier les racines du fes­ti­val : “On priv­ilégie les lives aux DJ-sets, pour retrou­ver cette énergie brute qui nous intéresse. Je pense notam­ment à Okto­ber Lieber, qui a une énergie très abra­sive, très punk dans sa musique.”

Au-delà de ces ouver­tures claire­ment désirées, le fes­ti­val peut s’of­frir le luxe de s’af­franchir de cer­taines con­traintes artis­tiques moins ent­hou­si­as­mantes : ” Avec la musique qu’on écoute et qu’on pro­gramme, on a tou­jours été plus ou moins dans les marges. Cela nous per­met beau­coup plus de sou­p­lesse en terme de pro­gram­ma­tion.” Et égale­ment de belles décou­vertes… En 2017, des Anglais incon­nus au batail­lon livraient un con­cert d’ex­cep­tion dans la cité bre­tonne. Deux ans plus tard, ils revi­en­nent en jouis­sant d’un nou­veau statut : celui d’une tête de gon­do­le de la nou­velle généra­tion indé. Leur nom ? Idles. “Ç’avait été un énorme coup de coeur. Per­son­ne ne les con­nais­sait mais tout le monde s’é­tait pris une énorme claque”, se sou­vient Alban Coutoux. “Avec eux, on remar­que un retour d’un fond dur et punk dans la scène bri­tan­nique. La sit­u­a­tion en Angleterre est telle­ment chao­tique que des groupes comme Idles, Crows ou Fontaines D.C. reflè­tent ce côté dés­espéré et sur­réal­iste. Plus la sit­u­a­tion poli­tique est com­pliquée, plus il y a de rébel­lion dans la musique.” 

Trente ans après les grandes heures de Man­ches­ter, le rock suivrait-il une dynamique cyclique ? “L’im­por­tant est qu’il con­tin­ue à incar­n­er la lib­erté et la créa­tion. Je trou­ve ça génial de voir des jeunes de 20 ans pren­dre des gui­tares et mon­ter un groupe, sans tomber dans la nos­tal­gie, le côté vin­tage ou réac’ du truc. C’est quand même fou qu’avec une gram­maire aus­si sim­ple — quelques accords et instru­ments -, on parvi­enne encore à renou­vel­er cette musique et la ren­dre exci­tante.” Réponse

La Route du Rock aura lieu du 14 au 17 août 2019. Pour plus d’in­fos et accéder à la bil­leterie, rendez-vous sur le site du fes­ti­val

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