Interview : B.E.D, le projet simple et efficace de Baxter Dury, Etienne de Crécy et Delilah Holliday

In bed with Bax­ter Dury, Eti­enne de Cré­cy et Delilah Hol­l­i­day. Prenez les ini­tiales de leurs prénoms : ça donne B.E.D, titre d’un album intri­g­ant sor­ti le 26 octo­bre. Et franche­ment, l’issue est déjà bien meilleure que le pre­mier album de L.E.J, non? Rien ne prédis­po­sait l’un des hauts par­rains de la French Touch à album com­mun avec le chanteur‐crooner bri­tan­nique. Sans bruit, les com­pères con­tin­u­ent à tra­vailler ensem­ble et enrô­lent même Delilah Hol­l­i­day, la voix sec­ouée du groupe punk fémin­iste lon­donien Skin­ny Girl Diet. L’idée pour cet album, c’était “d’en faire le moins pos­si­ble”, plaisante Eti­enne de Cré­cy. Mais der­rière cette blague à demi‐mot se cache bien plus que de la flemme : il faut plutôt com­pren­dre que B.E.D c’est le retour à l’essentiel, à une quin­tes­sence des artistes et des machines, débar­rassée de tous les chichis et des effets grandil­o­quents… On a voulu en savoir plus sur ce pro­jet cer­taine­ment éphémère. On a ren­con­tré ce tout frais trio dans le stu­dio parisien d’Etienne de Cre­cy, pour une inter­view pleine de rires et de com­plic­ité entre les trois artistes.

Bax­ter et Eti­enne, vous tra­vaillez ensem­ble depuis quelques années : vous étiez réu­nis sur le titre “Fam­i­ly” dans Super Dis­count 3. Mais com­ment et quand est venue l’idée de faire un album ensem­ble?

Eti­enne : Au début on ne voulait pas for­cé­ment faire un album ensem­ble, mais d’abord faire de la musique ensem­ble. L’idée est venue de Bax­ter, il m’a envoyé un mes­sage en dis­ant “OK, j’ai un peu de temps devant moi, si tu as une instru à m’envoyer, peut‐être que je peux trou­ver des par­ties voix à met­tre dessus”… Et ça a com­mencé comme ça. Il est venu à Paris, dans ce stu­dio et on a com­mencé à tra­vailler très facile­ment, très naturelle­ment. C’était vrai­ment sur une péri­ode très courte, un ou deux jours en mars l’année dernière. Et après le pre­mier jour on avait déjà trois idées intéres­santes. C’est comme ça qu’on a recom­mencé à tra­vailler ensem­ble.

Delilah, tu viens du punk avec ton groupe Skin­ny Girl Diet, puis cette année tu as sor­ti l’album Lady Luck, un pro­jet très soul… Pourquoi avoir fait équipe avec Bax­ter et Eti­enne?

Delilah : Parce que j’ai pen­sé que ce serait une oppor­tu­nité incroy­able! En plus j’adore leur tra­vail : j’aime la façon dont Eti­enne pro­duit, j’adore la voix et l’énergie de Bax­ter… Je ne suis pas mar­iée à un seul genre de musique, j’écoute de tout alors j’ai aimé tra­vailler avec eux. J’ai pen­sé qu’il était temps pour moi de faire de la musique élec­tron­ique : j’ai tou­jours rêvé d’être sur un titre élec­tron­ique… Mon rêve est devenu réal­ité ! (rires)

Com­ment s’est passée la pre­mière prise de con­tact?

Bax­ter : Tout vient d’un homme, Tom Beard, un pho­tographe avec qui je tra­vail­lais à ce moment là. On était au Maroc pour pren­dre des pho­tos pour la pochette de mon dernier album (Prince Of Tears, ndlr) et on était sur une énorme dune de sable près de la fron­tière algéri­enne. Tom m’a par­lé de Delilah et de son accent un peu bohémien, un peu mar­mon­né typ­ique­ment lon­donien. Alors j’ai écouté le tra­vail de Delilah et je lui ai envoyé un mail directe­ment, pour lui pro­pos­er de tra­vailler avec nous.

Bax­ter Dury — “Prince Of Tears” (2017)

 

Et Delilah, tu es arrivée dans le pro­jet sans y réfléchir trop longtemps?

Delilah : Exacte­ment, ça s’est fait très rapi­de­ment et ils m’ont accueil­lie à bras ouverts. Les chan­sons étaient pra­tique­ment toutes com­posées, je n’avais plus qu’à chanter par‐dessus.

Est‐ce que pour vous, B.E.D est une fusion de vos trois univers musi­caux?

Bax­ter : Je pense que ça com­mence et s’arrête là où la musique des autres com­mence et à s’arrête… On s’est retrou­vés au milieu de nos univers, je pense. Il y a un peu de nous tous dans cet album.

Eti­enne : Je ne vois pas ça comme une fusion, mais plutôt comme quelque chose de totale­ment externe. J’ai l’impression que ce que j’ai mis dans ce pro­jet est sim­ple­ment dif­férent de ce que je mets habituelle­ment dans ma musique. C’est une fusion de quelque chose d’autres. C’est une émo­tion dif­férente de ce que j’essaie de met­tre dans mes pro­jets per­so.

L’album entier a cette idée de syn­thèse, du “less is more”, les morceaux sont épurés. Par exem­ple, la chan­son la plus longue dure 2 min­utes 37. Pourquoi faire des morceaux si courts?

Eti­enne : 2 min­utes 37? Où est‐ce qu’on a merdé?

Bax­ter : C’est peut‐être “Tais‐toi” le plus long morceau, ou même “Only My Hon­esty Mat­ters” parce qu’il y a un long fon­du sor­tant. (Raté, c’est “Fly Away”, ndlr). Peut‐être qu’on n’avait déjà plus d’idées (rires). Tout était fait pour trans­met­tre un mes­sage sim­ple. SI tu y réfléchis, ce sont des per­cus­sions et une musique sim­ple, avec un gars qui par­le libre­ment par‐dessus, les morceaux n’ont pas besoin d’être longs. Ca ne sert à rien d’en faire trop.”

Delilah : Je pense que les gens en veu­lent plus si on leur donne peu… Et franche­ment, ça marche ! 

Quel est le pro­pos glob­al de l’album? Que vouliez‐vous racon­ter dans ces neuf chan­sons?

Bax­ter : Tu sais quoi? On n’a même pas réfléchi à ça. Le but c’était d’avoir un instan­ta­né représen­tatif d’un moment pré­cis, j’essayais d’y met­tre ce que je ressen­tais à l’instant T, rapi­de­ment et hon­nête­ment. Je ne savais pas quoi écrire, donc j’ai vrai­ment dit ce qui se pas­sait. C’est une façon très abstraite d’écrire, donc il n’y a pas beau­coup de détails. C’est plus facile, et sûre­ment plus fainéant. (rires)

Eti­enne : On a tout fait ici à l’intérieur du stu­dio, et on devait ter­min­er très vite avant que Bax­ter ne ren­tre à Lon­dres. Il écrivait les paroles juste devant moi, en un après‐midi. J’ai assem­blé tout ce que j’avais com­posé assez rapi­de­ment et je lui ai dit “main­tenant c’est ton tour, ton moment, écris des paroles”. 

Tout l’album sonne très années 80, dans quel optique et avec quels instru­ments a‐t‐il été com­posé ?

Eti­enne : Regarde le matériel ! Mon stu­dio est rem­pli d’instruments et de matériel vin­tage, de vieux syn­thé­tiseurs, donc dès que j’appuie sur Play ça sonne directe­ment comme ça.

Bax­ter : C’est aus­si parce qu’on partageait le même amour pour cette péri­ode, qui nous par­le à tous. On aime tous les années 80, non?

Eti­enne : Peut‐être oui, mais ce n’était pas inten­tion­nel de ma part. Je ne voulais pas faire un album qui sonne 80s, et ça ne sonne pas exacte­ment pareil. A l’époque ils util­i­saient sou­vent des gros snares bien lourds… Le son de l’album est assez  sec, assez épuré. Ca sonne comme dans les 80s, mais ce n’était pas le but au départ.

Delilah : J’adore les 80s, c’était une péri­ode incroy­able pour la pop. Pas mal de chan­sons pop des 80s étaient assez fauss­es, sans pro­fondeur mais je pense qu’on a réus­si à faire de cet album une expéri­ence pop, mais avec dee la ron­deur et une vraie sub­stance.

Eti­enne : C’est mar­rant parce qu’on n’a jamais vrai­ment par­lé ensem­ble, de la manière dont cha­cun con­ce­vait le pro­jet! Moi je décou­vre vos visions.

Bax­ter : L’idée prin­ci­pale, c’était la sim­plic­ité sans pres­sion. Et je voulais en faire quelque chose d’électronique. Je voulais me débar­rass­er des bassistes, des bat­teurs pour arrêter de leur don­ner autant d’argent. (rires)

Qu’est-ce qui vient en pre­mier quand vous créez un morceau? Une mélodie, une phrase, un beat, ou sim­ple­ment des accords?

Bax­ter : Ca peut être tout en même temps ! On a puisé notre inspi­ra­tion dans plein de choses dif­férentes. Ca pou­vait être un mot, quelques notes d’Etienne, une mélodie au piano… Sur “Eurostars”, il y avait une mélodie au piano, on a rajouté un beat hip‐hop et j’ai juste racon­té ce que j’allais faire plus tard ou le lende­main. Ca a pris env­i­ron 20 min­utes. J’ai racon­té ce que je ressen­tais. Si Eti­enne avait trou­vé que c’était mau­vais, j’aurais tout jeté directe­ment.

Eti­enne : On a essayé plein de com­bi­naisons pour com­mencer les morceaux. Par exem­ple j’avais l’instru de “White Coats” depuis très longtemps, Bax­ter a créé une mélodie alors j’ai mod­i­fié mon instru­men­tale plusieurs fois jusqu’à ce qu’on tombe sur la bonne.

Bax­ter : C’était comme faire un boeuf, je jouais du syn­thé, on s’est amusés ! Et Delilah est arrivé, a écouté un peu et a réa­gi directe­ment, d’une autre manière donc ça a per­mis d’ajouter de nou­velles idées et une nou­velle dimen­sion.

Delilah : Ca m’a directe­ment par­lé, même sur cer­tains morceaux où l’idée n’était pas encore dévelop­pée. C’était comme un squelette au départ, et main­tenant il vit. 

Vu que le temps était comp­té, vous arriv­iez à vous dire quand vous n’aimiez pas ce que pro­po­saient les autres?

Delilah : Oui, on était tous très clairs sur ce point.

Eti­enne : C’était clair, facile, rapi­de. “Tu n’aimes pas? OK, on oublie” et on l’acceptait très bien.

Sou­vent dans l’album, vous vous prenez une mélodie ou un beat sim­ple et vous tournez autour sans jamais vous en éloign­er…

Bax­ter : Ce qu’on a essayé de faire avec cet album, c’était quelque chose d’anti-compliqué. Par­fois les gens sont trop com­plaisants, il faut admet­tre que beau­coup de chan­sons sont hor­ri­bles parce que leurs auteurs ne savent pas écrire. Notre album, c’était juste quelques phras­es posées sur des rythmes sim­ples, et c’est tout ! Cela nous rap­pelle que la sim­plic­ité peut être belle et faire du bien. On ne voulait même pas faire des chan­sons.

Delilah : On voulait com­mu­ni­quer une émo­tion et racon­ter une his­toire plutôt que de faire des hits… Mais bon, c’est arrivé quand même parce qu’on est des génies. (rires)
Bax­ter : Elle plaisante mais elle a rai­son ! Je suis un génie.

Vos prochains pro­jets ensem­ble? Une tournée, un nou­v­el album com­mun?

Bax­ter : Je pense qu’il est temps de retourn­er au lit (lit=B.E.D, vous com­prenez l’astuce ou on explique? ndlr). On a plein de pro­jets per­son­nels, ce pro­jet était comme un album de vacances. Mais je suis sûr qu’on tra­vaillera de nou­veau ensem­ble.

Delilah : Je pense qu’on a util­isé cet album comme un ter­rain de jeu, où on a lais­sé libre cours à l’amour et à la pasion, mais ce n’était pas une ambi­tion. C’est peut‐être pour ça qu’il sonne si bien, parce qu’il n’y avait aucune ques­tion d’égos… On était là pour créer. Si ça se repro­duit, c’est tant mieux, mais il n’y ni plan ni pres­sion.

Bax­ter : Peut‐être que B.E.D sera refor­mé par des per­son­nes dif­férentes, ou juste un ou deux d’entre nous. Comme The Ani­mals, le groupe a six for­ma­tions dif­férentes. Et l’une d’entre elles est com­posées des cousins des cousins des mem­bres orig­in­aux… L’ADN est devenu si fin ! Ca peut arriv­er à B.E.D : cela pour­rait être n’importe qui dont les ini­tiales sont B, E et D.

Delilah : On rameutera des clones, ou des robots !

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