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25 avril 2018

Interview : en lorgnant vers l’électronique, Luca d’Alberto veut réinventer le classique

par Clémence Meunier

Il a une drôle d’allure Luca d’Alberto. Quand on le retrouve, en janvier, à l’arrière d’une église de Groningen où il se produisait dans le cadre du festival Eurosonic, il arborait un jogging gris à cordons, de ceux qu’on devrait uniquement porter chez soi. Il n’a pas eu le temps de se changer depuis son arrivée aux Pays-Bas, certes. Mais il donnera son concert avec le même jogging en noir, des chaussettes de sport remontées sur le bas du pantalon, un tee-shirt. Rien de si choquant ? Oui, mais Luca d’Alberto est un musicien classique, multi-instrumentiste, compositeur pour des spectacles de danse contemporaine du grand Pina Bausch Dance Theater. Un milieu plutôt habitué aux costumes et robes longues donc. Sauf que cet Italien ne fait rien comme les autres, balançant sans rougir que Groningen ressemble à un « gang bang d’énergie » en plein milieu de son concert – éclats de rire dans l’assistance et un drôle « what is a gang bang my dear ? » entendu dernière nous. Son dernier album, Endless, n’est pas non plus sorti de la manière la plus conventionnelle, puisqu’il a été hébergé sur !7K, nouvelle petite soeur neoclassique du label électronique !K7 – responsable entre autres de la culte série de mix DJ-Kicks. A la production ? Henrik Schwarz, plus connu pour ses morceaux house que pour des sonates au piano. Avec une main (de pianiste) dans le classique et l’autre dans l’électronique, Luca d’Alberto a emmené ce Endless vers des contrées finalement souvent explorées, faisant penser à des musiques de films avec tout le drame et l’émotion que cela peut sous-entendre… Mais avec une maîtrise, des mélodies et des arrangements tout en finesse rare et poésie. Une vraie usine à chair de poule entre cordes et piano qui a le pouvoir de changer la couleur d’une journée.

Il y a une grosse semaine, Luca d’Alberto allait encore plus loin dans le mélange des univers, sortant un album de remixes d’Endless où s’invitent des pièces d’ambient, d’electronica breakée… Voire d’expérimentations presque drone sur ce rework de « Start Again » par le producteur installé à Milan Daemon Tapes, dont le clip est à voir en exclusivité ci-dessus. On en profite donc pour publier notre rencontre du festival Eurosonic avec ce personnage singulier, qui ne manque ni de chaussettes à motifs ni de confiance en lui.

Sur scène, tu joues du violon bien sûr, l’un de ses instruments de prédilection, mais aussi du violectra, qui permet de donner une texture assez métallique et électronique à certains passages. C’est un instrument qu’on ne croise pas si souvent que ça !

Je ne pense pas qu’il existe ailleurs dans le monde un ensemble violectra-violoncelle-piano, le trio que nous présentons en concert, car le violectra est parfois utilisé de manière très kitsch. Ca n’a pas une image très élégante. Mais cela me permet de voyager léger et d’intégrer toute une partie électronique à mon live.

Ton album Endless a d’ailleurs été signé sur !7K, la division neo-classique du label électronique !K7. Qu’est-ce que cela te fait d’inaugurer cette toute nouvelle maison ?

!K7 a ouvert cette division spécialement pour ma musique. Les gens du label m’ont d’abord proposé d’être signé sur !K7, mais je trouvais ça étrange, je ne fais pas le même genre de morceaux que les autres membres du catalogue. Donc je suis très fier que ma musique ait pu changer l’histoire d’un très grand label électronique comme !K7. Les équipes du label sont simplement des gens curieux, ils sont vraiment à l’écoute de ce que je veux ou de la direction que je souhaite prendre. Aussi, avant de faire leur connaissance, j’étais un compositeur avant tout, j’ai notamment travaillé avec Peter Greenaway ou le Pina Bausch Dance Theater. Mais j’ai pris la décision de me produire en live. Cette rencontre a changé beaucoup de choses.

Tu as un pied dans l’électronique avec ce choix de label et certains arrangements. Mais tu es un musicien classique de formation. Où placerais-tu ta musique ?

Je ne m’attache pas vraiment aux étiquettes de styles, je ne me demande pas si je suis électronique ou classique. Je trouve que le mot neo-classique est horrible. Je préfère post-classique. Quoiqu’il en soit, si tu demandes à mon ami Ray Chen, l’un des meilleurs violonistes du monde, il te dira « j’adore la musique de Luca, mais ce n’est pas du classique ». Quelqu’un qui viendra du milieu électronique dira sûrement le contraire. Le plus important, c’est que je souhaite faire de la belle musique, sans me soucier de savoir si elle est classique, électronique, ou même « cool ». Seule la qualité m’importe.

Le producteur de musique électronique Henrik Schwarz a travaillé sur cet album avec toi. Quelle a été son influence ?

Au tout début du travail en studio, Henrik m’a par exemple conseillé de mettre le micro tout proche des cordes pendant l’enregistrement, pour leur donner un son différent. Parfois, certaines personnes n’ont pas besoin de faire beaucoup, elles ne disent qu’un mot et on se rend compte que ce conseil est très bon. Henrik a d’excellentes intuitions et de l’expérience.

Henrik Schwarz est plutôt connu pour sa house music, ce qui paraît très éloigné de ton univers. Comment en êtes-vous venus à collaborer ?

C’est le label !K7 qui nous a présentés, tout simplement. Mais Henrik Schwarz n’est pas seulement un producteur de house ou un DJ, il compose beaucoup en studio, se met sur le piano… Cet album va j’espère lui permettre d’aller dans d’autres directions.

Tu dis souvent que Pina Bausch est une de tes principales influences. Est-ce que tu penses aux mouvements, à la danse, quand tu composes ?

Oui, parfois j’imagine ma musique comme une caresse, qui est proche de toi sans te toucher. Chaque mouvement, chaque détail, même insignifiant, de ton environnement peut être une source d’inspiration pour la musique et la danse. La question est de savoir si tu as la bonne sensibilité pour regarder ces détails ? J’ai ce genre de sensibilité. Parfois c’est très beau, mais ça peut être douloureux, car cela veut dire que je vois beaucoup de choses que d’autres ne voient pas.

La scène italienne, très pop ou rock, ne s’exporte pas tant que ça en France par rapport aux scènes anglaises ou allemandes. Comment l’expliques-tu ?

Je vis à Rome. Et parfois j’ai l’impression que Rome n’est même pas une ville européenne. Pour prendre l’exemple du Pina Bausch Dance Theatre : chaque année, la compagnie passe à Berlin ou à Paris, au Théâtre de la Ville. Elle sera à Rome cette année pour la première fois depuis 15 ans. 15 ans ! J’ai l’impression que dans la culture en général, de la musique au cinéma, c’est « l’Italie pour l’Italie ». Et quand du cinéma italien essaye de sortir du pays, ça sera toujours pour parler de mafia, de politique… Toujours des clichés. En musique, ça sera pareil, les groupes pop ou rock ne regardent pas vraiment vers l’Europe, voire chantent en italien. Cela dit, je peux comprendre qu’un artiste préfère chanter dans sa langue maternelle plutôt qu’en anglais. Pour moi, c’est différent, je fais de la musique instrumentale, il n’y a pas de problème avec la barrière de la langue.

S’il y a un groupe italien dont on parle régulièrement sur Tsugi, c’est Tale Of Us, duo qui a notamment sorti un album neo-classique sur Deutsche Grammophon…

…Personnellement, je ne serais jamais allé vers Deutsche Grammophon. Ce label est un peu comme un gros dinosaure, et ce genre de projet peut vite devenir une expérimentation kitsch.

Ils s’inscrivent pourtant dans une tendance assez générale : il y a de plus en plus de producteurs et groupes électroniques qui s’associent à un orchestre classique…

Oui mais c’est très kitsch. Le projet de Carl Craig et Francesco Tristano par exemple… (il imite des bips bips et soupire) Moins de note s’il vous plait, et plus d’émotion !

Ton style se rapprocherait plus du travail de quelqu’un comme Max Richter ?

Oui, mais je suis différent. Il faut bien garder en tête que cet album Endless, par exemple, a été joué à 100% par mes propres mains. J’ai enregistré tous les instruments moi-même. Être dans un coin et demander à untel ou untel de jouer sa musique, c’est différent. C’est peut-être tes notes mais ce ne sont pas tes doigts. Alors bien sûr, quand je joue en live j’ai mon ensemble. Mais ce ne sera jamais la même chose.

On entend beaucoup le bruit des doigts justement, et des notes du piano qui s’enfoncent, sur certains de tes morceaux comme « Blessed Messenger » ou « Her Dreams ». Tu voulais apporter une touche organique aux sons ?

Exactement. J’ai fait en sorte de placer les micros pendant l’enregistrement de cet album (et sur ce qui sera le prochain) de manière à ce qu’on entende tout ce que fait le pianiste. Ces imperfections deviennent une particularité. La beauté dans l’art d’aujourd’hui se trouve dans ce genre de détails.

Tu travailles donc déjà sur le prochain album ?

Oui il sera très beau évidemment (rires). Je me concentre en ce moment sur les mélodies. Tout le monde pense qu’écrire une mélodie est simple, car ensuite beaucoup d’arrangements peuvent l’entourer. Mais tout le monde n’est pas capable d’écrire une mélodie sublime. Celle-là ne veut pas être étouffée par trop d’instruments, c’est comme si elle avait un égo. Comme pour « Her Dreams » : je ne pouvais pas y intégrer trop d’arrangements. Mes travaux du moment se portent donc sur la création d’une mélodie sublime et la recherche de sons pour l’accompagner.

Tu as l’air d’avoir particulièrement confiance en toi, c’est rare de voir un artiste qui assume autant aimer sa propre musique et ne pas en douter un seul instant. Comment expliques-tu cela ?

C’est peut-être parce que j’ai commencé la musique très jeune, à l’âge de cinq ans. Je sais que je sais faire.

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