Interview : en lorgnant vers l’électronique, Luca d’Alberto veut réinventer le classique

Il a une drôle d’allure Luca d’Alberto. Quand on le retrou­ve, en jan­vi­er, à l’arrière d’une église de Gronin­gen où il se pro­dui­sait dans le cadre du fes­ti­val Euroson­ic, il arbo­rait un jog­ging gris à cor­dons, de ceux qu’on devrait unique­ment porter chez soi. Il n’a pas eu le temps de se chang­er depuis son arrivée aux Pays‐Bas, certes. Mais il don­nera son con­cert avec le même jog­ging en noir, des chaus­settes de sport remon­tées sur le bas du pan­talon, un tee‐shirt. Rien de si choquant ? Oui, mais Luca d’Alberto est un musi­cien clas­sique, multi‐instrumentiste, com­pos­i­teur pour des spec­ta­cles de danse con­tem­po­raine du grand Pina Bausch Dance The­ater. Un milieu plutôt habitué aux cos­tumes et robes longues donc. Sauf que cet Ital­ien ne fait rien comme les autres, bal­ançant sans rou­gir que Gronin­gen ressem­ble à un “gang bang d’énergie” en plein milieu de son con­cert – éclats de rire dans l’assistance et un drôle “what is a gang bang my dear ?” enten­du dernière nous. Son dernier album, End­less, n’est pas non plus sor­ti de la manière la plus con­ven­tion­nelle, puisqu’il a été hébergé sur !7K, nou­velle petite soeur neo­clas­sique du label élec­tron­ique !K7 — respon­s­able entre autres de la culte série de mix DJ‐Kicks. A la pro­duc­tion ? Hen­rik Schwarz, plus con­nu pour ses morceaux house que pour des sonates au piano. Avec une main (de pianiste) dans le clas­sique et l’autre dans l’électronique, Luca d’Alberto a emmené ce End­less vers des con­trées finale­ment sou­vent explorées, faisant penser à des musiques de films avec tout le drame et l’émotion que cela peut sous‐entendre… Mais avec une maîtrise, des mélodies et des arrange­ments tout en finesse rare et poésie. Une vraie usine à chair de poule entre cordes et piano qui a le pou­voir de chang­er la couleur d’une journée.

Il y a une grosse semaine, Luca d’Alberto allait encore plus loin dans le mélange des univers, sor­tant un album de remix­es d’End­less où s’invitent des pièces d’ambient, d’electronica breakée… Voire d’expérimentations presque drone sur ce rework de “Start Again” par le pro­duc­teur instal­lé à Milan Dae­mon Tapes, dont le clip est à voir en exclu­siv­ité ci‐dessus. On en prof­ite donc pour pub­li­er notre ren­con­tre du fes­ti­val Euroson­ic avec ce per­son­nage sin­guli­er, qui ne manque ni de chaus­settes à motifs ni de con­fi­ance en lui.

Sur scène, tu joues du vio­lon bien sûr, l’un de ses instru­ments de prédilec­tion, mais aus­si du vio­lec­tra, qui per­met de don­ner une tex­ture assez métallique et élec­tron­ique à cer­tains pas­sages. C’est un instru­ment qu’on ne croise pas si sou­vent que ça !

Je ne pense pas qu’il existe ailleurs dans le monde un ensem­ble violectra‐violoncelle‐piano, le trio que nous présen­tons en con­cert, car le vio­lec­tra est par­fois util­isé de manière très kitsch. Ca n’a pas une image très élé­gante. Mais cela me per­met de voy­ager léger et d’intégrer toute une par­tie élec­tron­ique à mon live.

Ton album End­less a d’ailleurs été signé sur !7K, la divi­sion neo‐classique du label élec­tron­ique !K7. Qu’est-ce que cela te fait d’inaugurer cette toute nou­velle mai­son ?

!K7 a ouvert cette divi­sion spé­ciale­ment pour ma musique. Les gens du label m’ont d’abord pro­posé d’être signé sur !K7, mais je trou­vais ça étrange, je ne fais pas le même genre de morceaux que les autres mem­bres du cat­a­logue. Donc je suis très fier que ma musique ait pu chang­er l’histoire d’un très grand label élec­tron­ique comme !K7. Les équipes du label sont sim­ple­ment des gens curieux, ils sont vrai­ment à l’écoute de ce que je veux ou de la direc­tion que je souhaite pren­dre. Aus­si, avant de faire leur con­nais­sance, j’étais un com­pos­i­teur avant tout, j’ai notam­ment tra­vail­lé avec Peter Green­away ou le Pina Bausch Dance The­ater. Mais j’ai pris la déci­sion de me pro­duire en live. Cette ren­con­tre a changé beau­coup de choses.

Tu as un pied dans l’électronique avec ce choix de label et cer­tains arrange­ments. Mais tu es un musi­cien clas­sique de for­ma­tion. Où placerais‐tu ta musique ?

Je ne m’attache pas vrai­ment aux éti­quettes de styles, je ne me demande pas si je suis élec­tron­ique ou clas­sique. Je trou­ve que le mot neo‐classique est hor­ri­ble. Je préfère post‐classique. Quoiqu’il en soit, si tu deman­des à mon ami Ray Chen, l’un des meilleurs vio­lonistes du monde, il te dira “j’adore la musique de Luca, mais ce n’est pas du clas­sique”. Quelqu’un qui vien­dra du milieu élec­tron­ique dira sûre­ment le con­traire. Le plus impor­tant, c’est que je souhaite faire de la belle musique, sans me souci­er de savoir si elle est clas­sique, élec­tron­ique, ou même “cool”. Seule la qual­ité m’importe.

Le pro­duc­teur de musique élec­tron­ique Hen­rik Schwarz a tra­vail­lé sur cet album avec toi. Quelle a été son influ­ence ?

Au tout début du tra­vail en stu­dio, Hen­rik m’a par exem­ple con­seil­lé de met­tre le micro tout proche des cordes pen­dant l’enregistrement, pour leur don­ner un son dif­férent. Par­fois, cer­taines per­son­nes n’ont pas besoin de faire beau­coup, elles ne dis­ent qu’un mot et on se rend compte que ce con­seil est très bon. Hen­rik a d’excellentes intu­itions et de l’expérience.

Hen­rik Schwarz est plutôt con­nu pour sa house music, ce qui paraît très éloigné de ton univers. Com­ment en êtes‐vous venus à col­la­bor­er ?

C’est le label !K7 qui nous a présen­tés, tout sim­ple­ment. Mais Hen­rik Schwarz n’est pas seule­ment un pro­duc­teur de house ou un DJ, il com­pose beau­coup en stu­dio, se met sur le piano… Cet album va j’espère lui per­me­t­tre d’aller dans d’autres direc­tions.

Tu dis sou­vent que Pina Bausch est une de tes prin­ci­pales influ­ences. Est‐ce que tu pens­es aux mou­ve­ments, à la danse, quand tu com­pos­es ?

Oui, par­fois j’imagine ma musique comme une caresse, qui est proche de toi sans te touch­er. Chaque mou­ve­ment, chaque détail, même insignifi­ant, de ton envi­ron­nement peut être une source d’inspiration pour la musique et la danse. La ques­tion est de savoir si tu as la bonne sen­si­bil­ité pour regarder ces détails ? J’ai ce genre de sen­si­bil­ité. Par­fois c’est très beau, mais ça peut être douloureux, car cela veut dire que je vois beau­coup de choses que d’autres ne voient pas.

La scène ital­i­enne, très pop ou rock, ne s’exporte pas tant que ça en France par rap­port aux scènes anglais­es ou alle­man­des. Com­ment l’expliques-tu ?

Je vis à Rome. Et par­fois j’ai l’impression que Rome n’est même pas une ville européenne. Pour pren­dre l’exemple du Pina Bausch Dance The­atre : chaque année, la com­pag­nie passe à Berlin ou à Paris, au Théâtre de la Ville. Elle sera à Rome cette année pour la pre­mière fois depuis 15 ans. 15 ans ! J’ai l’impression que dans la cul­ture en général, de la musique au ciné­ma, c’est “l’Italie pour l’Italie”. Et quand du ciné­ma ital­ien essaye de sor­tir du pays, ça sera tou­jours pour par­ler de mafia, de poli­tique… Tou­jours des clichés. En musique, ça sera pareil, les groupes pop ou rock ne regar­dent pas vrai­ment vers l’Europe, voire chantent en ital­ien. Cela dit, je peux com­pren­dre qu’un artiste préfère chanter dans sa langue mater­nelle plutôt qu’en anglais. Pour moi, c’est dif­férent, je fais de la musique instru­men­tale, il n’y a pas de prob­lème avec la bar­rière de la langue.

S’il y a un groupe ital­ien dont on par­le régulière­ment sur Tsu­gi, c’est Tale Of Us, duo qui a notam­ment sor­ti un album neo‐classique sur Deutsche Gram­mophon…

…Per­son­nelle­ment, je ne serais jamais allé vers Deutsche Gram­mophon. Ce label est un peu comme un gros dinosaure, et ce genre de pro­jet peut vite devenir une expéri­men­ta­tion kitsch.

Ils s’inscrivent pour­tant dans une ten­dance assez générale : il y a de plus en plus de pro­duc­teurs et groupes élec­tron­iques qui s’associent à un orchestre clas­sique…

Oui mais c’est très kitsch. Le pro­jet de Carl Craig et Francesco Tris­tano par exem­ple… (il imite des bips bips et soupire) Moins de note s’il vous plait, et plus d’émotion !

Ton style se rap­procherait plus du tra­vail de quelqu’un comme Max Richter ?

Oui, mais je suis dif­férent. Il faut bien garder en tête que cet album End­less, par exem­ple, a été joué à 100% par mes pro­pres mains. J’ai enreg­istré tous les instru­ments moi‐même. Être dans un coin et deman­der à untel ou untel de jouer sa musique, c’est dif­férent. C’est peut‐être tes notes mais ce ne sont pas tes doigts. Alors bien sûr, quand je joue en live j’ai mon ensem­ble. Mais ce ne sera jamais la même chose.

On entend beau­coup le bruit des doigts juste­ment, et des notes du piano qui s’enfoncent, sur cer­tains de tes morceaux comme “Blessed Mes­sen­ger” ou “Her Dreams”. Tu voulais apporter une touche organique aux sons ?

Exacte­ment. J’ai fait en sorte de plac­er les micros pen­dant l’enregistrement de cet album (et sur ce qui sera le prochain) de manière à ce qu’on entende tout ce que fait le pianiste. Ces imper­fec­tions devi­en­nent une par­tic­u­lar­ité. La beauté dans l’art d’aujourd’hui se trou­ve dans ce genre de détails.

Tu tra­vailles donc déjà sur le prochain album ?

Oui il sera très beau évidem­ment (rires). Je me con­cen­tre en ce moment sur les mélodies. Tout le monde pense qu’écrire une mélodie est sim­ple, car ensuite beau­coup d’arrangements peu­vent l’entourer. Mais tout le monde n’est pas capa­ble d’écrire une mélodie sub­lime. Celle‐là ne veut pas être étouf­fée par trop d’instruments, c’est comme si elle avait un égo. Comme pour “Her Dreams” : je ne pou­vais pas y inté­gr­er trop d’arrangements. Mes travaux du moment se por­tent donc sur la créa­tion d’une mélodie sub­lime et la recherche de sons pour l’accompagner.

Tu as l’air d’avoir par­ti­c­ulière­ment con­fi­ance en toi, c’est rare de voir un artiste qui assume autant aimer sa pro­pre musique et ne pas en douter un seul instant. Com­ment expliques‐tu cela ?

C’est peut‐être parce que j’ai com­mencé la musique très jeune, à l’âge de cinq ans. Je sais que je sais faire.

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