Interview : Jacques Greene, la musique de gauche contre l’EDM

À l’origine, c’était un pseu­do­nyme de sec­ours. Trou­vé la tête en l’air au croise­ment de la rue St Jacques et l’avenue Greene, l’alias ser­vait unique­ment à obtenir un retour objec­tif de ses amis quant à ses expéri­men­ta­tions musi­cales. Alors pro­duc­teur de hip‐hop élec­tron­ique et offi­ciant dans les soirées mon­tréalais­es Tur­bo Crunk der­rière son alias Hov­a­tron, c’est finale­ment dans une musique per­son­nelle, entre tech­no anglaise et house onirique que Philippe Aubin‐Dionne a fini par tir­er son épin­gle du jeu, sous le nom de Jacques Greene, donc. Après huit ans de car­rière et un pre­mier album sor­ti l’an passé, il nous par­le ici d’un nou­veau dou­ble EP comme un diges­tif avant de ren­chain­er sur un nou­veau long for­mat, de la con­cep­tion de sa musique, de sa con­cep­tion de la musique, et de ses inspi­ra­tions.

En sor­tant Feel Infi­nite, tu as beau­coup par­lé de la dif­fi­culté pour toi de pro­duire un pre­mier album cohérent, sur un for­mat plus con­séquent qu’à ton habi­tude. Avec Fever Focus, tu reviens avec le plus long EP que tu aies présen­té à ce jour. Alors, on prend goût à la durée ?

Jacques Greene : C’est exacte­ment ce qu’il s’est passé. Faire un album était avant tout un chal­lenge. Davan­tage pren­dre son temps, s’étendre, et garder une cohérence. J’aime beau­coup le for­mat qua­tre tracks, mais il faut vrai­ment que cha­cun soit un morceau à part entière, alors qu’il peut y avoir des tracks plus «sec­ondaires» dans un album. Je ne voulais pas non plus sor­tir un deux­ième album juste après le précé­dent, his­toire de ne pas sat­ur­er le marché (rires). J’admire les rappeurs qui sor­tent des mix­tapes tous les mois, mais je n’ai pas besoin de faire ça.

Ce nou­v­el EP est divisé en deux par­ties, et donc deux dis­ques. Peux‐tu nous expli­quer sa con­cep­tion ?

C’est d’abord par fonc­tion­nal­isme. Je joue du vinyle en club, et quand tu press­es six morceaux sur un même disque, le son peut per­dre en qual­ité. Après, j’ai tra­vail­lé avec un illus­tra­teur que j’adore, Bráulio Ama­do, et on a vrai­ment com­mencé à trip­per. On s’est retrou­vé à penser le truc au delà de la ques­tion pra­tique. Deux couleurs dif­férentes, pour exprimer une espèce de dual­ité. La pre­mière par­tie est vrai­ment plus élo­quente. La deux­ième est plus calme.

En bien­tôt dix ans de car­rière, tu as tou­jours gardé un son en dehors des ten­dances. Une empreinte house très UK garage, par­fois 2‐step, breakée, avec des choses très mélodiques et beau­coup de vocaux et sam­ples R’n’B. J’ai l’impression que ton son n’a que peu évolué, et surtout qu’il ne vieil­lit pas. Com­ment tu fais ?

Dis­ons plutôt que ça fait env­i­ron huit ans que je suis dans cette car­rière. Dix ans, ça fout une claque… (rires) La plu­part des trucs que j’aime vien­nent des gens ou des choses qui ont une iden­tité telle­ment forte qu’ils ne peu­vent s’en affranchir. Quand David Byrne lance des pro­jets avec Bri­an Eno, ça sonne quand même David Byrne. Pareil pour le créa­teur et styl­iste Rick Owens, ça fait 21 ans qu’il a sa mar­que, quand il sort un truc, c’est du Rick Owens. J’aime les gens qui savent qui ils sont. Je pense et j’espère que quand tu com­pares mes pre­miers pro­jets avec ce que je fais aujourd’hui, il y a quand même eu une mat­u­ra­tion. Un son peut‐être un peu plus élé­gant, mais je suis qui je suis et quand je suis en stu­dio, je fais atten­tion de ne pas me per­dre dans une ten­dance. Sou­vent je me dis «ça pour­rait être intéres­sant d’aller tester des trucs plus elec­tro, ou des édits dis­co», mais je me dis aus­si «est‐ce que c’est vrai­ment moi, est‐ce que c’est ce que je veux ?»

Tu t’imposes volon­taire­ment des con­traintes dans ta musique ?

Tout le temps ! J’ai telle­ment envie de choses dif­férentes, par­fois je me retrou­ve à faire de l’ambient pen­dant deux semaines par exem­ple, donc ce n’est pas unique­ment par rap­port à la ten­dance. Il me faudrait des side projects… Pour moi, Jacques Greene c’est un son et un monde. À chaque sor­tie, c’est un peu «si t’as bien aimé le précé­dent, écoute celui ci, mais si t’as pas aimé, t’aimeras sure­ment pas le prochain non plus». (rires) J’espère juste que je me ne répète pas trop, qu’on ne se dise pas «je sais pas si c’est sor­ti en 2012 ou en 2018», mais en même temps je fais exprès de garder cette ligne direc­trice très définie.

Ta musique est très asso­cia­ble à la scène UK, mais tu es Cana­di­en. Com­ment en es‐tu arrivé à ce son ?

Je suis venu à la musique élec­tron­ique par Aphex Twin, Boards of Cana­da, des noms anglais et écos­sais. Mon édu­ca­tion élec­tro s’est davan­tage faite par ces gens là que par MSTRKRFT ou Tiga. Mes pre­miers amours musi­caux étaient anglais, et c’est ce que j’écoutais quand j’ai com­mencé à com­pos­er mes pre­miers morceaux. Les débuts du dub­step, Horse­pow­er Pro­duc­tions, Rinse FM… Ça ne m’a jamais quit­té.

De ton pro­pre aveu, Mon­tre­al est très française. C’est une ville quasi‐européenne que tu dis préfér­er à Toron­to, pour­tant, c’est là que tu vis. Pourquoi ?

Je suis par­ti de Mon­tréal pour habiter à New York pen­dant trois ans. J’ai adoré ça, mais trois ans, ça m’a suf­fit. C’est un rythme un peu mal­sain, c’était cool mais il était sûre­ment temps de ralen­tir. En revanche, remon­ter à Mon­tréal sig­nifi­ait un peu un retour à la case départ. Une forme d’échec dans un sens. Du coup, comme Toron­to est la plus grande ville du Cana­da, ça fait un peu comme un entre‐deux. Je savais que je voulais par­tir de New York parce qu’aux États‐Unis, je com­mençais à ressen­tir un envi­ron­nement poli­tique et social qui ne me plai­sait pas trop… On sen­tait l’agression, l’anxiété, et comme je ne suis pas citoyen améri­cain, c’était très par­ti­c­uli­er. Pay­er mes tax­es au Cana­da et avoir mon assur­ance mal­adie me ten­tait plus que me plonger dans l’atmosphère améri­caine qu’on peut voir aujourd’hui.

Com­ment vois‐tu la scène élec­tron­ique nord‐américaine aujourd’hui ?

Pen­dant quelques années, il y a eu des gens comme moi, comme Motor City Drum Ensem­ble, comme Four Tet, des sons un peu plus «de gauche», un peu plus under­ground, qui ont trou­vé un pub­lic sur place. Mais depuis un an ou deux, il y a un regain d’engouement pour l’EDM, et une fer­me­ture vers les musiques que je con­sid­ère comme étant plus intéres­santes. Au sein de la scène EDM, il y a un coté un peu total­i­taire dans la façon dont les gros fes­ti­vals EDM sont présen­tés. J’associe tout ça à quelque chose très à droite. Gros clubs, immenses scènes et énormes sonos qui pen­dent de la gigan­tesque struc­ture. Et tout ce truc qui te bal­ance de la soupe à la gueule… En dehors des com­para­isons poli­tiques, je me sens en marge de cette scène, et cette marge est de moins en moins représen­tée aux États‐Unis et au Cana­da. Mais ça me va, on se retrou­ve davan­tage dans des ware­hous­es, des envi­ron­nements plus per­son­nels, c’est tout aus­si intéres­sant. À New York ou Los Ange­les par exem­ple, c’est tou­jours dans les ware­hous­es que ça se passe. On se retrou­ve dans le pro­fond Brook­lyn, vers Bush­wick ou Green­point, car il n’y a rien à Man­hat­tan. Même Four Tet ne jouerait plus là bas par exem­ple. À Los Ange­les, il y a une belle scène de hangars et d’entrepôts. À Chica­go ou San Fran­cis­co, il y a des belles salles, mais c’est pas évi­dent non plus de les inve­stir. Puis au Cana­da en dehors de Van­cou­ver ou Cal­gary, beau­coup de salles fer­ment. Même à Toron­to…

Ce n’est pas un secret, tu es un grand fan de hip hop et de rap. Qu’est-ce qui te retient de faire des prods en ce sens ?

Je suis telle­ment fan de hip‐hop, que je crois que c’est pas mon rôle de m’y intro­duire. À mon sens, ce serait presque une appro­pri­a­tion cul­turelle. La posi­tion de fan m’est plus con­fort­able. Par exem­ple, Young Thug est l’un des mecs les plus créat­ifs du moment, mais est‐ce que j’ai vrai­ment envie ou besoin de voir Young Thug pro­duit par Jacques Greene ? Non ! Pour­tant, si jamais ça se fai­sait du manière naturelle et hon­nête, mon Dieu que j’aimerais ça ! Je tâte tou­jours un peu le ter­rain, je mets l’orteil dans l’eau de temps en temps… J’ai fait quelques col­lab­o­ra­tions avec Clams Casi­no, un pro­duc­teur de hip‐hop avec qui je com­mu­nique régulière­ment. On s’envoie des trucs entre nous, par­fois même à d’autres per­son­nes, mais pour l’instant ça en reste là. Je ne dis pas non, mais j’attends que ça se fasse naturelle­ment. Le petit Cana­di­en blanc qui fait de la house et de la tech­no, et qui se retrou­ve à com­pos­er pour des rappeurs dans le cadre de la grosse indus­trie, c’est loin d’être un pro­duit cul­turel qui m’intéresse.

Aujourd’hui Jacques Greene c’est un nom qu’on con­nait, mais avant ça tu avais sor­ti quelques morceaux sous le pseu­do Hov­a­tron, où tu fai­sais juste­ment des instrus hip hop un peu folles pour l’époque. Pourquoi ne pas avoir con­tin­ué ?

Hov­a­tron, c’était quand je finis­sais mon sec­ondaire (équiv­a­lent du lycée au Cana­da ndr). Je devais avoir 18 ans, et j’avais une rési­dence avec Lunice et Mega­soid pour ne citer qu’eux. C’était assez expéri­men­tal, on fai­sait des beats rap ori­en­tés élec­tron­ique, inspirés par Mod­e­se­lek­tor, Para One ou Fly­ing Lotus… C’est aus­si à ce moment‐là que j’ai décou­vert la tech­no et la house. Et puis, Lunice était telle­ment meilleur que moi là‐dedans que je lui ai lais­sé la place… «Allé, vas‐y, c’est pour toi !». Après ça, j’ai com­mencé à faire la musique de Jacques Greene de mon coté, puis Mary Anne Hobbs s’est mise à la jouer sur la BBC Radio 6. J’ai vrai­ment trou­vé mon truc‐là dedans. C’est arrivé à l’époque de l’éclosion de Kay­trana­da, c’est peut‐être aus­si pour ça que je me suis mis en retrait…

Et pour toi, c’est quoi la suite ?

J’ai com­mencé à tra­vailler sur un nou­v­el album, pour lequel je veux me focalis­er sur une palette sonore vrai­ment iden­ti­fi­able. Un peu à la manière du Silent Shout de The Knife. C’était telle­ment défi­ni que j’ai eu envie de ça, pro­duire un disque très con­tex­tu­al­isé, clair et pré­cis. Un univers spé­ci­fique et entier. J’ai com­mencé cet été. On peut voir Fever Focus comme un rince bouche, avant de repar­tir sur un nou­v­el album. Si tout se passe comme prévu, ce sera pour l’année prochaine.

L’EP est en écoute ci‐dessous, et disponible ici.

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