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10 novembre 2023

INTERVIEW|Lord Apex fixe sa version du « bon combat » sur son premier album

par Sasha Abgral

Même s’il n’en a pas l’air, il est plutôt du genre à observer. Que ce soit une remarque sur la G-Shock DW-6900 en collaboration avec BAPE et Kid Cudi portée par le stagiaire (moi), ou une remarque sur le magnifique tapis à la sweat Coogi de Notorious BIG sur le sol du lieu de l’entretien qui suit, Lord Apex remarque. Et, d’une curiosité insécable, il semble s’inspirer.

C’est tout naturellement qu’il rend bien hommage à son premier album, The Good Fight. Disque au nom évocateur, le Britannique s’est servi de tous (beaucoup) ses précédents projets pour sa concoction. Effectivement, sa belle quinzaine de sorties officielles depuis 2013 parmi laquelle les deux mixtapes Smoke Sessions, représente autant de pierres posées en marge de l’avènement d’une version complète, la sienne : son album finalement.

Le 25 octobre dernier, le rappeur se produisait devant un public parisien qui, pour un non initié, avait l’air de bien se prendre la prestation. C’était un jour avant notre rencontre à la Gaîté Lyrique, dans le cadre du programme Dans le Club de Arte. Shaeem Santino Wright, avec ses 27 ans et toutes ses empreintes de Doom, de Dilla, de Ye ou de Ghostface Killah dans la tête, nous donne sa version du bon combat.

 

Hier, tu as fait ton show à la Gaîté Lyrique. Le public avait vraiment l’air de l’apprécier, même s’il ne comprend pas forcément tous tes textes. Abordes-tu tes concerts de la même manière pour tous les publics ?

Lord Apex : Bien sûr. La langue n’a pas d’importance. J’ai fait deux tournées en Europe, et je suis sur le point d’en faire une troisième. Maintenant, je suis plus habitué à me produire devant un public qui pourrait ne pas forcément comprendre ce que je dis. Il y a pas mal de choses possibles afin de créer une connexion, sans besoin d’être lié à la langue. Le ton de ta voix, la façon dont tu bouges, commencer à crier, sauter… Il suffit d’utiliser ton corps pour traduire ce que tu veux transmettre. Et ça marche toujours. Hier, c’était super.

 

J’ai remarqué un esprit unificateur lors de cette performance. Et j’ai directement fait le lien avec ton nouvel album, à commençant par le titre : The Good Fight. Comment l’expliques-tu ?

Lord Apex : Il y a tellement de façons différentes de l’expliquer. C’était une situation où je me sentais du côté de ceux qui travaillent contre le système et qui se battent pour les gens. C’est facile pour moi de me connecter à eux, parce que mon principal objectif est l’unité et le rassemblement. Même mon collectif s’appelle Elevation Meditation Project Worldwide, parce que je veux que tout le monde soit impliqué et ait l’impression d’en faire partie. C’est un projet mondial comme mon album, et il n’y a pas de rapport strict au Royaume-Uni. Je suis fier d’être originaire de là et de représenter, mais j’ai le sentiment qu’il y a tellement plus à faire pour rassembler. Parce qu’au bout du compte, le monde ne fait qu’un.

 

Lors de ma première écoute de The Good Fight, j’ai trouvé que c’était une bande-son parfaite pour un mois d’octobre pluvieux à Paris. « Blessings » notamment, extrait de l’album qui m’a fait penser à la version heureuse d’un morceau intitulé « Rien d’Exceptionnel » du groupe de rap français S-Crew. Comment toi, tu sens cet album ? Comment tu le comprends ?

Lord Apex : Je n’ai jamais été aussi content d’un projet. J’ai le sentiment que c’est celui qui décrit le mieux ma personnalité. Aussi, pour ce premier album, j’ai essayé de me mettre dans l’état d’esprit d’un fan. Je fais un album avant tout pour moi, mais aussi pour les fans de hip-hop. J’ai essayé de le rendre progressif et d’en faire quelque chose qui me ressemble davantage. Quelque chose qu’on n’a jamais entendu auparavant. Chaque chanson me ressemble.

 

Au-delà de ça, j’ai trouvé que la production du projet restait concentrée et assez lumineuse. Elle contraste bien avec la vibe années 90 qu’a ce style de hip-hop. Est-ce un choix de ta part ?

Lord Apex : Tout à fait. Je pense que j’ai commencé à prendre l’écriture très au sérieux pour la première fois. J’ai aussi essayé d’être dans l’état d’esprit où je ne faisais qu’absorber de l’énergie pure. J’ai beaucoup étudié. J’ai écouté toute la discographie de Ghostface Killah, et j’ai commencé à me plonger dans celle de Raekwon. J’ai écouté tout un tas de classiques, mais j’ai également écouté beaucoup de choses plus progressives pour créer cet état d’esprit. À part ça, quelques chansons viennent juste de mes archives. C’est finalement devenu ce super-projet.

 

Dirais-tu que ce projet est plus réfléchi que ton précédent ? En interview il y a quelques années, tu disais être du genre à privilégier la quantité plutôt que la qualité. Ce n’est manifestement pas le sentiment qu’on ressent sur The Good Fight.

Lord Apex : C’est un équilibre entre les deux. Je pense que la raison pour laquelle j’essaie d’adopter cette vision est qu’avec notre génération, la durée d’attention est très courte. J’ai l’impression que l’une des choses qui a changé dans le rap, c’est que classique ou pas, les gens ont tendance à oublier très vite. Alors j’ai toujours eu pour objectif de sortir plus d’albums, même si j’ai des fans qui écoutent encore beaucoup d’anciens projets. Pour moi, c’est facile de sortir des chansons. Je préfère faire plusieurs morceaux à la fois, plutôt que de me concentrer sur une seule. J’en sors plus, je trouve que c’est amusant.

 

J’ai l’impression que sur cet album, même s’il est concentré, tu essayes toujours d’expérimenter des sons différents. Il y a ce beat lo-fi de Madlib sur l’intro, le beat drill sur « Smokers Lounge« , et le beat R&B sur « In Your Heart« . Je voulais savoir si c’est pour ça que tu es retourné vers des producteurs multiples.

Lord Apex : J’ai tendance à m’entendre davantage avec les producteurs, qu’avec les rappeurs. Si on m’envoie un beat et que je m’entends bien avec le producteur, il se peut qu’on fasse trois, ou quatre autres morceaux ensemble. Si j’aime le son qu’on crée, je préfère en faire tout un univers. Tous ces projets, je  les considère plus comme des EPs que comme des albums. Un nouveau son avec une seule personne. Mais ensuite, lorsque je fais un LP, ce sera toujours un mélange de différents producteurs. Ça ne m’empêche pas de garder un son cohérent.

 

Quelle est la différence dans ton approche, entre un album collaboratif et un album où tu es le personnage principal, avec différents producteurs ?

Lord Apex : Je pense que lorsque je fais des projets avec un seul producteur, je me permets d’expérimenter un peu plus. En général, lorsque je suis dans cet espace, l’une des choses que je préfère demander à un producteur, c’est de m’envoyer ses travaux les plus bizarres. Je suis toujours à la recherche du son le plus stimulant. J’expérimente un peu plus sur un projet collaboratif. Quand je fais un projet à plusieurs producteurs, je me dirige vers une narration plus élaborée.

 

J’aimerais maintenant parler de Westside Gunn, avec qui tu as déjà travaillé. Sur son dernier album And Then You Pray For Me, il expérimente des sonorités trap, plus mainstream, lui qui a fait son succès dans l’underground. D’un autre côté il y a Drake, monstre mainstream, qui fait un morceau lo-fi, « 8am in Charlotte », avec Conductor Williams sur For All The Dogs. N’es-tu pas inquiet que cet univers devienne mainstream ?   

Lord Apex : Du tout. Si tu écoutes de l’underground, et que tu viens de l’underground, tu dois célébrer cette idée. Mais si tu écoutes Drake d’un point de vue mainstream, tu n’as aucune idée de qui est Conductor Williams. Donc je pense que c’est plutôt une victoire pour les producteurs et que c’est un témoin de l’étendue que peut avoir ce genre de production. C’est aussi une célébration du fait que le hip-hop est tout simplement intemporel. Griselda est l’une des formations qui pousse le plus ce son, même si il existe depuis toujours. C’est juste que même Drake, avec son importance, ne peut pas éviter de faire ce genre de choses. Les tendances changent.

 

À voir aussi : C’est sans pression que le fils de Drake, six ans, sort son premier morceau

 

Et pour rester sur le sujet de tes collaborateurs, que représente pour toi un artiste comme Freddie Gibbs ? Comment ce morceau est-il né ?   

Lord Apex : Il vient de la tournée. À un moment donné, nous avions parlé de faire une chanson, mais on n’a pas trouvé le temps. Et quand l’album est arrivé, j’avais une chanson sur laquelle je le voyais bien. Il a récupéré le morceau rapidement, et on a fait ça tout aussi vite.

 

Je dis ça, parce que sur ce titre je pensais que tu pourrais presque être confondu avec lui. Votre flow est assez similaire et son couplet, le deuxième du morceau, témoigne d’une belle continuité par rapport au tien.

Lord Apex : C’est ça qui est génial, parce que Freddie sait vraiment comment rapper. Je ne dis même pas que c’est la même chose. C’est juste qu’il sait comment se mélanger. Il s’est bien aligné sur mon énergie. C’est mon gars. C’est l’amour. C’est Freddie.

 

En regardant tes interviews, j’ai compris à quel point ta mère est importante pour toi. Peux-tu m’en dire plus à propos du morceau qui lui est dédié, « Muuma » ?

Lord Apex : Oui. J’ai l’impression qu’étant toujours occupé, je n’ai pas l’occasion d’être en contact avec elle et de lui parler autant que j’en ai besoin. Donc chaque fois que je peux le faire, je lui dédie des chansons. Je ne serais pas là sans elle. C’est inspiré par Ye et étant dans l’ambiance du premier album, je voulais rendre hommage à The College Dropout ainsi qu’à Late Registration et « Hey Mama« , l’un de mes morceaux préférés. Je pense que c’est quelque chose de cool, parce que c’est quelque chose que les rappeurs ne font pas souvent. Ils sont convaincus de devoir jouer les durs tout le temps.

 

Est-elle bien au courant de ta musique ?

Lord Apex : Oui, elle capte ce qu’il se passe même si je ne lui dis pas grand chose. Genre, je ne lui ai même pas dit que j’étais passé à la TV, donc je sais que quand je vais la voir la prochaine fois, je lui dirai : « Eh, d’ailleurs maman… ». Et sera là genre : « Mais tu ne me dis rien ! » (Rires). Il y a certaines choses que je ne pourrais lui dire, parce qu’elle m’aime trop pour les entendre. En tant qu’homme, il y a des choses que je retiens et que je compte dire après un certain temps. Je ne veux pas ajouter de stress, je lui parle des bons côtés principalement.

 

Pour finir, j’aimerais commencer par le début de l’album avec le titre éponyme sur lequel tu racontes être « né pour faire de l’art afin que les kids puissent vibrer« . Penses-tu être un porteur de message ?

Lord Apex : Pas important, parce que je ne pense pas être plus important qu’un tel ou un tel. Je me considère tout de même comme un porteur de message, car tu sais, ma mère était très avancée dans toute forme d’art, même la comédie. Mon père produisait de la musique, rappait… Je savais que la musique serait inévitable pour moi, car la fondation de leur amour était bâtie sur l’art. Ma relation avec mon père est encore fraiche, mais je trouve parfois que lui et moi sommes la même personne. Je suis la nouvelle version de lui, qui fait les mêmes dingueries avec des technologies plus récentes. S/O à la famille.

 

Es-tu fier de savoir que ta voix compte désormais ?

Lord Apex : Carrément. J’ai toujours été la brebis galeuse, même si ma famille est super créative. J’ai toujours été à part, comme le petit mec bizarre qui fait vraiment les choses. C’est bien, mais c’est spécial de vivre comme ça quand tu es petit. Ça ne m’a pas empêché d’être à l’aise avec mon univers. Donc si je sais que je suis maladroit, gaffeur, je vais l’assumer. Je suis conscient que dans le monde, il y a toute une équipe de maladroits. C’est le gang des maladroits, j’aime me le représenter comme tel. C’est cool.

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