Crédit Photo : Manuel Obadia-Wills

Interview : reprises, féminisme et guilty pleasures avec Clara Luciani

Faire de la poésie une arme, et de la musique un com­bat… Voilà la philoso­phie de Clara Luciani qui, douce­ment mais sûre­ment, se fait une place de choix au sein de la nou­velle scène française. Pour­tant, elle n’a rien d’une nou­velle venue : elle est passée par La Femme et par le duo Holo­gram, avant de col­la­bor­er avec Ben­jamin Bio­lay, Raphaël ou Nek­feu sur “Avant tu riais”. Un pre­mier EP en solo en 2017, suivi de son pre­mier album Sainte‐Victoire en avril dernier… Les tor­rents de larmes lais­sent place à des vagues d’amour. Grâce à des com­po­si­tions rock entê­tantes et surtout une voix pure qui vous transperce de vérité, Clara Luciani s’impose comme une madone ani­male et tran­spi­rante de classe… Sur les traces d’Hardy et Bar­bara, de San­son et Dal­i­da. À quelques heures de son pre­mier con­cert à Sol­i­days sur la scène du César Cir­cus, Tsu­gi a pu prof­iter d’une inter­view pleine de rires timides sous le soleil, exacte­ment.

Quelles sont les voix qui t’ont le plus inspirée?

Ca va être assez sim­ple, parce qu’il y a deux femmes que j’admire pour leurs voix : d’abord Nico, qui sait utilis­er une voix presque d’outre-tombe, très pro­fonde et très froide… Et puis Françoise Hardy, parce que je trou­ve qu’elle a eu l’élégance d’avoir une voix très droite, blanche et directe. Parce que j’ai vrai­ment un prob­lème avec les chanteuses qui font des vibes, qui en font des caiss­es, bref qui sont maniérées.  Je n’aime pas, dans la vie en général, les gens qui font trop de manières et du coup des voix comme Nico et Françoise Hardy révè­lent une cer­taine forme d’humilité qui me touche beau­coup.

Et niveau com­po­si­tion?

Pour moi, par­mi les plus grands com­pos­i­teurs et mélodistes, ça se jouerait sûre­ment entre Michel Legrand et Paul McCart­ney.

Si tu ne pou­vais con­serv­er qu’un album, ce serait lequel ?

All Things Must Pass de George Har­ri­son. C’est un album que je peux écouter du début à la fin, ce qui est assez rare chez moi. J’ai tou­jours au moins une chan­son que je zappe, ou qui m’embête un peu dans un album. Et celui‐là pas du tout, je trou­ve qu’il vieil­lit extrême­ment bien. Puis voilà… les Bea­t­les et ensuite leurs car­rières solo, c’est une de mes sources d’inspirations prin­ci­pales depuis tou­jours.

Tu t’es faite con­naître en solo notam­ment avec des repris­es : “Jean Bleu” reprise de Lana del Rey, “La Baie” reprise de Metron­o­my… Pourquoi repren­dre des chan­sons en français? C’est dans la lignée de ce qui se fai­sait dans les années 1960, ou bien pour amen­er encore quelque chose de nou­veau à ces morceaux?

Y’a de ça, claire­ment ! J’étais assez fan des repris­es de Marie Laforêt, qui repre­nait les Stones en français : ça m’a tou­jours fascinée et je trou­vais l’exercice hyper cool, donc j’avais envie de m’y met­tre. Et puis il y avait des chan­sons que j’adorais, que j’avais envie de repren­dre mais je voulais qu’il y ait une valeur ajoutée quoi! Et je me dis­ais “qu’est-ce qui pour­rait me per­me­t­tre de met­tre un peu de moi dans ces chansons‐là?”. Les trans­pos­er en français tout en me per­me­t­tant cer­taines lib­ertés, je trou­vais que c’était un bon com­pro­mis pour faire une reprise assez per­son­nelle.

Parce que juste­ment dans “La Baie”, c’est pas une tra­duc­tion lit­térale, tu te per­me­ts des lib­ertés dans l’interprétation…

Alors en fait moi, je par­le très mal anglais. Donc quand j’écoutais la chan­son “The Bay” de Metron­o­my, elle m’évoquait un paysage exo­tique avec des gens nus qui mangeaient des fruits… Et en fait on m’a dit que pas du tout, que j’étais com­plète­ment à coté de la plaque et que Metron­o­my par­lait d’un endroit en Angleterre donc beau­coup moins exo­tique. Et je me suis dit “Tant pis, ce sera ma ver­sion de La Baie” : j’avais en tête des paysages exo­tiques, notam­ment évo­qués par Baude­laire dans L’Invitation au Voy­age, par Gau­guin ou Le Douanier Rousseau dans leurs tableaux… J’avais en tête une île rêvée et j’avais envie de faire une chan­son autour de ça.

Tu es dans la com­pi­la­tion Sou­venirs d’été, pour laque­lle tu as repris “Sous le soleil exacte­ment” : pourquoi ce morceau et qu’est-ce que tu as voulu y apporter?

J’ai choisi cette chan­son pour deux raisons : la pre­mière c’est que je me con­sid­ère comme une fille du soleil. Je suis née en juil­let dans le Sud de la France, donc j’ai tou­jours eu un rap­port au soleil assez intense et impor­tant. Et comme j’habite à Paris depuis six ans, le soleil est vrai­ment quelque chose qui me manque. Et la deux­ième rai­son est sim­ple, c’est que je suis une grande fan d’Anna Kari­na et une très grande fan de Gains­bourg. Je n’avais jamais osé repren­dre quelque chose du réper­toire de Gains­bourg et cette com­pi­la­tion c’était l’occasion, alors je me suis lancée.

Dans cette com­pi­la­tion on trou­ve des chan­sons très pop­u­laires, est‐ce que tu as des guilty plea­sures?

Oh oui, beau­coup! Je ne suis pas du tout snob de ce côté‐là. Les chan­sons pop­u­laires ça per­met la com­mu­nion et y’a rien qui me touche plus qu’entendre des gens chanter une chan­son à l’unisson. Et qu’elle ne soit pas intel­lectuelle, ça ne me choque pas du tout, au con­traire. Dans notre époque à nous, on a Maître Gims qui est très fort pour trou­ver des mélodies, tu les écoutes une fois et ensuite tu les as en tête… Quand “Sapés comme jamais” est sor­tie, je ne chan­tais plus que ça !

Dans ton album Sainte Vic­toire, on trou­ve des titres qui par­lent de rup­tures mais aus­si des chan­sons inten­sé­ment fémin­istes comme “La Grenade”, “Drôle d’époque”… Y’a encore du chemin à faire?

Oui, évidem­ment! En tout cas je ne fais pas par­tie des gens qui dis­ent que rien ne change et qu’on est dans un monde dés­espéré­ment noir, je crois que c’est faux et qu’on voit énor­mé­ment de pro­grès, je le vis et je le sai­sis. Mais par con­tre oui, il y a encore une marge de pro­gres­sion. J’ai enten­du pas mal de bêtis­es sur les femmes en général, par exem­ple sur le fait que ça sur­prenne encore qu’on fasse des chan­sons nous‐même…

Tu fai­sais par­tie des chanteuses rassem­blées par le duo Brigitte pour La Fon­da­tion des Femmes, tu peux nous en par­ler?

On a chan­té l’hymne du MLF, et j’étais entre Elodie Frégé, Pomme, Anais, Inna Mod­ja… C’était un vrai plaisir de faire ça, on s’est beau­coup amusées à le faire. Il y avait énor­mé­ment de bien­veil­lance, c’était un peu une chorale rêvée avec des femmes inspi­rantes, géniales et généreuses. J’ai pas encore écouté ce que ça don­nait, mais je crois que ça va être émou­vant d’entendre une chorale rassem­blée autour d’une même cause.

Dans ce cortège on retrou­ve évidem­ment Clara Luciani et Brigitte, mais aus­si Mad­jo, Jen­nifer Ayache, Buri­dane, Mai Lan, Camille du duo Black Lilys…

Tu es la dernière femme à jouer pen­dant le week‐end des 20 ans de Sol­i­days, qu’est-ce que ça représente pour toi?

Je ne sais pas, est‐ce qu’il vaut mieux être la pre­mière ou la dernière femme? De qui est‐ce qu’on se sou­vien­dra? (Rires) Non je sais pas, je suis hyper heureuse de jouer à Sol­i­days. J’aurais pu même jouer à 13h30 à la guinguette et j’aurais été aus­si con­tente… Je suis émue dans tous les cas.

Tu n’étais jamais venue à Sol­i­days même en tant que fes­ti­val­ière, mais on te sent très attachée aux valeurs que défend le fes­ti­val…

Je ne peux que soulign­er l’intelligence du con­cept. Mêler la musique qui est la chose la plus impor­tante de ma vie, à une cause aus­si essen­tielle, je trou­ve ça bril­lant. On est dans un micro­cosme très priv­ilégié à Paris, peut‐être, où finale­ment on arrive à par­fois oubli­er que le Sida existe… Je crois que c’est bien, quand même, que tout le monde se sou­vi­enne de ça au moins trois jours par an pour avoir cette petite piqûre de rap­pel, se sen­tir respon­s­able et au courant.

On a vu beau­coup de partage, de com­mu­nion et de fer­veur à Sol­i­days. Com­ment tu pens­es ton live va se pass­er ce soir? 

J’espère que les gens seront récep­tifs. J’ai beau­coup à don­ner, j’espère qu’ils auront envie d’accueillir ma musique avec bien­veil­lance c’est tout ce que je peux espér­er. Par exem­ple dans les derniers fes­ti­vals qu’on a faits, les gens con­nais­saient un peu les paroles et ça c’est quelque chose qui me boule­verse ! Voir des gens qui chantent même juste “La Grenade”… Je suis encore à ce stade où c’est telle­ment le début, telle­ment la nais­sance de ça… Vrai­ment sur scène j’ai déjà eu les larmes aux yeux à cause de ça, en voy­ant les gens chanter !

Le con­cert idéal pour toi, com­ment ça se passe, qu’est-ce que tu ressens? 

Un con­cert idéal, c’est un moment où dès le départ, je me sens en par­faite com­mu­nion avec les musi­ciens et avec le pub­lic. C’est un con­cert où, à l’arrivée, à la toute dernière chan­son, je me dis “Quoi, déjà? Mais ça fait 3 min­utes que je suis là!” et hon­nête­ment, ça m’arrive régulière­ment.

On te sent plus pos­i­tive en ce moment ! Notam­ment dans ton album, alors que l’EP Mon­stre d’amour était claire­ment porté sur la mélan­col­ie… 

C’est clair ! D’un point de vue sen­ti­men­tal, je crois que je peux dire que j’ai retrou­vé des forces. J’appréhende aus­si dif­férem­ment les rela­tions humaines et je crois que c’est un peu ça, la clef du bon­heur : com­pren­dre cer­taines choses con­cer­nant l’amour, le cou­ple, les rela­tions… J’ai changé mon regard sur ces sujets‐là qui étaient très impor­tants pour moi, j’ai trou­vé mon équili­bre et je crois que ça se ressent. Moi je le ressens en tout cas.

Tu écris beau­coup et depuis longtemps : qu’est-ce qui t’a don­né envie d’écrire?

En fait rien ! J’ai tou­jours eu ça en moi comme une pul­sion, j’avais un blog quand j’étais ado… Chez moi c’est un truc aus­si néces­saire que manger ou dormir. Des fois j’écris des trucs vrai­ment pas bien, même pas dans l’idée de le pub­li­er ou de le chanter mais juste parce que j’en ai besoin. Ca a tou­jours été très néces­saire à ma survie.

La suite pour toi c’est quoi? Tournée, pro­jets, stu­dio?

Un deux­ième album, parce c’est très impor­tant pour moi que ça ne s’arrête pas ici ! J’ai l’impression d’être au tout début de cette aven­ture… Et puis faire le plus pos­si­ble de con­certs, parce que je crois que c’est ce qui me rend le plus heureuse.

Tu t’es don­née une dead­line pour l’album?

Non, en fait j’agis assez mal sous la pres­sion, donc j’ai décidé de pas m’en don­ner. C’est plus sim­ple !

 

Après Sol­i­days et Cabourg, Clara Luciani con­tin­ue sa tournée. Elle sera notam­ment de pas­sage au Fes­ti­val Days Off, aux Fran­co­folies et au Paléo, avant plusieurs dates en Bel­gique.

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