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23 novembre 2023

INTERVIEW|Shay Lia entre RnB-soul, timidité, Kaytranada et tournée mondiale

par Sasha Abgral

Imaginez rendre complète la première date de votre première tournée solo. Il y a un mois, Shay Lia sortait son tout premier album FACETS (dont on vous parle ici). Quatre semaines après, l’attente autour de sa première tournée en tant que « headlineuse » atteignait le comble. Normal, elle a rempli Le Hasard Ludique. C’était le mercredi 22 novembre, une date constituant le premier pas d’une aventure qui s’annonce déjà belle pour la passionnée. Nous avons pu discuter avec elle à propos de cette fameuse tournée, de l’album, de ce qu’elle fait, ne fait pas, afin de mieux s’immerger dans sa surprenante vision.

Commencez à discuter avec Shanice Dileita Mohamed, dit Shay Lia, afin de comprendre sa sensibilité. À première vue, loin de nous l’idée d’imaginer la description, qu’elle même fait, de sa personnalité. La femme aux origines franco-djiboutiennes, vivant maintenant au sein du brassage montréalais, ayant sorti deux EPs, maintenant un LP, et dont tout le monde connait la danse infinie lors de la Boiler Room de Kaytranada serait timide ? Comprenez notre abasourdissement. En marge de la première date de sa première tournée solo, nous avons rencontré Shay Lia afin de comprendre le fonctionnement d’une timide qui arrive à accomplir les choses que son homologue astrologique Vierge ne saurait faire.

 

 

Je souhaiterais commencer par ta tournée, la première que tu fais en solo. On est à deux jours du début, tu commences par Paris avec un show complet. En voyant ça, tu as posté une photo de toi émue aux larmes sur Instagram. Comment appréhendes-tu le moment ?

Shay Lia : De nature, je suis très anxieuse, en tant que Vierge, et que connaisseuse des signes astrologiques. Pour le début de la tournée, je suis un peu stressée, mais je me sens moins submergée par rapport aux fois d’avant. C’est grâce à mon rapport à la scène encore débutant, je dirais. J’ai commencé par l’écriture, la scène représente un tout autre exercice. Ça se pratique, c’est la voix, c’est un muscle. Je n’ai pas encore beaucoup pratiqué cet exercice, par timidité. En première partie de la tournée d’Omar Apollo, j’étais malade de stress. Je serais peut-être malade aussi cette fois-ci, mais il y a une forme de sérénité qui s’est installée. J’ai eu 30 ans donc au bout d’un certain moment, j’ai eu envie de changer mon rapport à moi. J’apprends à me connaitre, je suis plus douce avec moi-même. Je me sens même prête à foirer si il le faut ! Mais j’ai préparé un show avec un chorégraphe, une certaine histoire. Ça me fait plaisir de savoir que je vais progresser en même temps que ma première tournée solo, et je suis excitée à l’idée de voir les gens qui m’écoutent.

 

C’est vrai que tu as l’air d’utiliser Instagram comme un moyen de promotion. On y a vu tes amies réagir au clip de « TAKUTÁ ». À quel point c’est utile pour toi de poster ?

Shay Lia : En fait, je repense à ma nature timide. Donc là, je l’utilise comme un outil de partage. C’est un peu travaillé, parce que j’ai maintenant une plus grosse équipe qui peut me soutenir quand j’ai besoin d’aide ou d’idées. J’essaie de ne pas trop me prendre la tête, de faire des choses qui me ressemblent. De garder ça authentique. C’est un outil obligatoire à mon avis. Je préférerais écrire des chansons, sortir un projet, disparaître 5 ans et, revenir. Mon essence est comme ça. Moi, je serai une Snoh Aelegra, une Frank Ocean. Peut-être juste un peu plus talkative, plutôt dans le domaine des podcasts. J’ai du feedback quand même, ça me fait plaisir. J’ai hâte de voir si le fait d’être sur scène va transformer mon rapport aux réseaux sociaux dans autre chose.

 

 

On ne dirait même pas que tu es timide, en réalité.

Shay Lia : C’est comme ça. Par exemple, quand mon père me demandait d’aller chercher le pain à Djibouti, je pouvais me mettre à pleurer à l’idée de le faire. Même ma voix, elle n’est pas pleine, donc ça peut s’entendre. J’ai eu la chance de rencontrer les bonnes personnes pour pallier. Ça va beaucoup mieux, je crois. Ça évolue.

 

Pour rentrer un peu plus dans l’album, FACETS, on a remarqué qu’à chaque morceau correspond son univers. Comment expliques-tu ce genre de fabrication ?

Shay Lia : J’ai écrit tout le projet à Los Angeles, lors d’une période importante de ma vie. Ça faisait longtemps que je n’avais pas voyagé pour le travail. Après la pandémie, j’ai fait une sorte de bilan de ce qui fonctionnait et de ce qui ne fonctionnait pas. On avait tous moins de distractions, nos problèmes étaient donc clairs devant nous. J’ai décidé de couper court avec tous les gens toxiques de ma vie personnelle et professionnelle pour mon développement. Le projet se traduit comme un renouveau pour moi, même si j’étais très affaiblie psychologiquement et physiquement. Je n’étais pas bien, alors l’album est devenu mon objectif. J’ai travaillé avec plus de personnes que pour mon EP Dangerous, notamment au niveau des producteurs, qui sont mes gens préférés dans l’industrie. Et puis je voulais un projet éclectique, avec une direction artistique cohérente. C’était un retour à moi qui était important. Ce qui m’excite le plus en tant que songwriter, ce sont les chansons. J’ai un côté classique, dans le sens où je suis plus axée sur les tops des grandes décennies comme Marvin Gaye. J’adore principalement les mélodies, donc c’est ce sur quoi je voulais m’axer pour chaque morceau. Je ne parle pas de hit, mais de quelque chose de solide. Comme si chaque morceau est un projet en lui-même.

 

Qui prenais-tu comme exemple ?

Shay Lia : J’avais comme référence des projets tels que Loud de Rihanna, sur lequel elle nous fait un « California King Bed » à la guitare, directement suivi par « Man Down ». Ce sont des transitions de hits qu’on accepte comme telles. Il y a, en ce moment, une glorification du projet smooth à la Renaissance de Beyoncé, avec des transitions à chaque morceau. Peut-être que je ferai ça un jour. Mais là, je voulais encore me découvrir, travailler plus fort. J’étais avec des gens très pointus dans leur façon de travailler. Ça m’a poussée à aller plus loin dans la finition.

 

 

Toi qui as une version assez classique, tu parles justement de Marvin Gaye. Je pense à un album comme What’s Going On, dans lequel il fait beaucoup de transitions. Aussi, ses morceaux ont sensiblement le même univers, du fait du moindre mélange des genres à l’époque…

Shay Lia : Je fais plutôt référence au terme « classique » dans le sens où je peux aussi aimer des artistes d’un autre registre que Gaye, comme Britney Spears par exemple. J’ai des goûts éclectiques, mais ça reste des personnalités connues. Je ne suis pas dans une niche. Je ne veux pas venir avec un son type FKA twigs, ou Kelela… Ce n’est pas mon approche, même si je les adore. Quand on écoute mes chansons séparément, on se rend compte que « TAKUTÁ », c’est de la grosse pop, bassclub classique. « UPSIDE DOWN », on est sur de la pop disco. « E.G.O », c’est quand même classique-funk à la Jamiroquai, mais avec un twist un peu plus avant-garde, moderne. « SOLO », c’est reggae-pop, R&B. Effectivement, je mélange les genres, parce que je suis de cette génération qui a envie de tester des choses. Je trouve que mes chansons sont assez populaires dans leur approche. Une mamie peut totalement danser sur « UPSIDE DOWN » !

 

Et d’une vision plutôt globale, ne penses-tu pas que le genre musical a tendance à se perdre ?  

Shay Lia : Oui, ça ne veut rien dire. Même les Grammys ne savent plus quoi inventer. Moi-même, j’en arrive à me demander quel genre de musique je fais. Je fais du RnB, là où une artiste comme Kali Uchis fait une autre forme de RnB. On peut dire qu’Ariana Grande fait de la pop, mais il y a toujours un spectre de RnB aussi… Dans 50 ans, je ne sais pas ce qu’on dira.

 

Sur l’album, comme sur ton dernier EP Solaris, tu incorpores du français. Comment expliques-tu ça ?

Shay Lia : C’est vrai que l’anglais est plus naturel pour moi. Ça vient du fait que je n’écoutais que des chansons anglaises sur YouTube en grandissant. Donc je pense que c’est pour ça qu’on n’entend pas mon accent français quand je chante, parce que j’adopte toujours une approche anglophone. Pour FACETS, on revient à cette période de redécouverte dont je parlais tout à l’heure. Sur « TAKUTÁ », je chante en français parce que je pensais à mes amis queer, djiboutien, east African, européen… Ça paraissait donc comme une évidence. « ATTERRISSAGE » me fait juste penser à un glass of wine, quelque chose de très raffiné, de très sensuel. Sur « PRETTY », j’étais vener. Ce morceau me ressemble bien. C’est venu tout seul, et il fallait que je le fasse parce que c’était trop personnel.

 

 

Quel lien entretiens-tu avec la France et avec Djibouti, toi qui tires tes origines des deux pays ?

Shay Lia : Djibouti, me manque. Je n’y suis pas retournée depuis mes 12 ans. C’est parce que ma famille nucléaire a bougé en Afrique de l’Ouest. Tous les Noëls, depuis que je vis à Montréal, je rentre en Afrique de l’Ouest, à Abidjan. J’y ai découvert une autre Afrique. J’ai constaté un grand choc culturel. Là-bas, ils boivent, ils dansent. C’est tout de même à Djibouti que je me suis construite. Donc Djibouti, c’est intérieur. C’est dans ma fierté. En France, je fais tranquillement mon petit retour. Ma sœur a déménagé ici il y a un an et ma mère est à Toulouse. Ma première date est complète, donc je me sens bienvenue. Par altérité, je vois que je suis française, mais je n’ai pas grandi ici.

 

Est-ce que ce n’est pas trop embêtant de te ramener tout le temps à la Boiler Room de Kaytranada ?

Shay Lia : Je ne peux pas en vouloir aux gens pour ça. Quand j’ai sorti « TAKUTÁ », c’était le premier visuel dans lequel j’assumais mes mouvements. J’ai ensuite fait un parallèle sur mes réseaux parce que trop de gens ne savaient pas qu’on était les mêmes personnes ! Ça me rendait folle. Et ça a fait son petit chemin. Ça a fonctionné, donc tant mieux. En réalité, la Boiler ne fait pas vraiment partie de mon succès. Ça ne s’est jamais traduit en stream parce que les gens, en majorité, ne savaient pas que c’était moi. Certains de ceux qui savent se prennent aussi pour des fans de première heure, sans savoir que j’ai fait des morceaux avec Kaytra. Il leur a même déjà commenté « You’re not real fans« . Beaucoup sont venus avec son Grammy, avec BUBBA en 2019, et qui connaissent mieux « CHANCES » que « LEAVE ME ALONE« . C’est une opportunité de faire le lien quand l’opportunité se propose, dans l’énergie que je partage à travers mes shows.

 

 

Qu’est-ce qui est différent dans ta manière de travailler avec Kaytranada, par rapport aux autres producteurs ?

Shay Lia : C’est plus facile. En fait, c’est le premier. C’est avec lui que j’ai le plus pratiqué en tant qu’auteure et interprète. Ma première chanson, c’était avec lui. L’avantage, c’est que sur les dix chansons qui sont sorties, et peut-être les quarante démos, on a été en session seulement une fois, pour « CHANCES ». J’ai fait « ON THE LOW » comme les autres morceaux avec lui. J’ai une prod, j’écris tout, je vais au studio, je ne lui demande rien. Je lui envoie ensuite avec les voix. Il me renvoie sa version avec un nouveau travail de prod, et ses directives pour le mix… Ça se fait en trois textos, parce qu’on a des goûts similaires et qu’on sait ce qu’on veut. Il n’y a pas de « Oh… Tu devrais faire ça« . On se fait totalement confiance. Si ce cas arrive, on ne garde pas parce qu’on capte directement qu’on ne va pas se comprendre sur le morceau en question. Mais comme on a des goûts similaires, en tout cas dans le R&B, on entend les mêmes choses. C’est très texto. Chacun est dans son élément. On se rejoint au milieu.

 

Pour terminer, parlons du dernier morceau, « SOLO », qui parle d’un deuil de relation. Paradoxalement, c’est un morceau plutôt heureux. Comment expliques-tu le fait de terminer sur cette note ?

Shay Lia : J’essayais de construire une séquence qui accompagne celui ou celle qui écoute, jusqu’au bout. Je suis contente, je pense que j’ai réussi mon pari. Je trouve que ce morceau possède des fréquences chaleureuses, easy-going pour finir l’album. Parce que je voulais pas finir sur « THE WAY » qui, pour le coup, représente un cri de malheur. « SOLO », c’est plus deuil dans le sens où j’avance. Ce n’est effectivement pas un morceau triste. C’était une situationship, donc pas un truc hyper deep. Mais je parle tout de même du healing, car je ne voulais pas finir sur quelque chose de triste.

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