Interview : Vitalic Cosmic Machines

Inter­view et chronique pub­liées dans le numéro 98 de Tsu­gi (decem­bre 2016) :

Il y a ceux qui font pleur­er les platines et ceux qui font hurler les machines. Depuis ses débuts discographiques en 2001, avec le toni­tru­ant Poney EP, Pas­cal Arbez‐ Nico­las, alias Vital­ic, a tou­jours été le sym­bole d’une musique électronique rugis­sante, taillée pour sec­ouer l’auditeur, et faire pogot­er le danseur. Les lentes montées, les boucles pro­fondes, le fameux “voy­age” au bout de la nuit, cela n’a jamais été le genre de la mai­son. Tel un punk de l’électro, Vital­ic mar­chait droit au beat et à fond sur le kick. Sauf, que. À 40 ans (il les a fêtés cette année), les envies changent. En 2012, son assour­dis­sant troisième album Rave Age mar­que un tour­nant. Aller plus loin dans la car­i­ca­ture tur­binesque, c’est carrément vir­er EDM. Pourquoi pas? Mais à coup sûr, nous l’aurions alors per­du. Qua­tre ans plus tard, Pas­cal n’a heureuse­ment pas bas­culé du côté obs‐ cur de la force électronique. Mieux, il signe avec Voy­ager son meilleur album. D’une homogénéité sans faille (ce qui n’était jamais le cas aupar­a­vant), les dix tracks du disque com­posent une ode très per­son­nelle mi‐disco, mi‐cold wave. Même des morceaux de bravoure comme les géniaux “Lev­i­ta­tion” ou “Nozo­mi”, par­faits pour les adeptes du “faut que ça envoie”, ne provo­quent pas des saigne­ments dans les oreilles. Con­clu par une sur­prenante reprise électro-new wave tout en douceur de… Super­tramp (“Don’t Leave Me Now”), Voy­ager expose surtout la mise à nu de Vital­ic qui n’a plus besoin de cacher sa person‐ nalité derrière une avalanche de BPM. Direc­tion le studio/loft de notre pho­tographe, bien plan‐ qué au pre­mier sous‐sol d’un park­ing d’un immeu­ble sta‐ lin­ien du XIXe arrondis‐ sement parisien, pour ren­con­tr­er le produc‐ teur de “My Friend Dario”.

Il y a cinq ans avec l’album Rave Age tu étais très énervé, on te retrou­ve plus sere­in…

Juste avant Rave Age, j’ai pas mal tourné dans des fes­ti­vals où il y avait beau­coup d’artistes EDM. J’étais un peu la cau­tion “under­ground”, mais ça a eu un impact sur ma musique et j’ai voulu mélanger ce qui se pas­sait à ce moment‐là, avec des choses plus calmes, mais on n’a retenu que le côté énervé. Aujourd’hui c’est vrai, je ne suis plus dans la même humeur.

On a l’impression que tu as moins envie de faire hurler les machines…

Cer­tains vont me dire que ça leur manque que je ne fasse plus hurler les machines… Mais ce truc de faire hurler les machines que l’on appelait de manière un peu ringarde la max­i­male, a été complètement volé par l’EDM. Au début, je ne m’en suis pas ren­du compte puis avec Boys Noize, on s’est dit : “Wouah, on a piqué notre son!” On s’est mis à l’entendre sur toutes les radios com­mer­ciales. Les mecs ont juste rajouté des meufs qui chantent et plus d’effets. Je ne pou­vais pas me lancer dans la surenchère, il fal­lait donc que je change de sons.

Qua­tre ans, c’est une longue période entre deux albums, est‐ce que cela veut dire que tu as hésité dans la direc­tion à pren­dre ?

Après la sor­tie d’un album, il y a toute une période pen­dant laque­lle je n’ai pas envie de faire de musique, ça peut dur­er un an et demi, deux ans. Je peux faire des remix­es, ou surtout mod­i­fi­er mon live, mais pour que je me remette sur un album, il faut que je retrou­ve du jus et une his­toire à racon­ter

Est‐ce que tu as eu une sorte de déclic ?

Stéphane “Alf” Bri­at qui était ingénieur du son sur Rave Age est venu écouter mes premières maque­ttes et il m’a dit : “Ah, c’est cos­mique !” Au début j’ai totale­ment refusé ce terme, je me demandais ce qu’il pou­vait sig­ni­fi­er. Mais, j’ai réécouté ce que j’avais pro­duit et c’est vrai qu’il y avait de la dis­co dedans, et des sons qui étaient du domaine du cos­mique… Une fois que j’ai accepté cela, tout est venu d’un coup. Voy­ager a été mon album le plus fun à con­cevoir parce que je me suis vrai­ment lâché sur ce que j’avais envie de faire.

Tu le considères comme ton album le plus dis­co, c’est aus­si le plus pop…

Je ne pense jamais en ter­mes de pop ou pas pop, ou de main­stream ou d’underground. Ce sont des con­cepts qui me sont aujourd’hui étrangers. Mais je me rap­pelle quand j’étais jeune, j’étais à fond dans l’underground, et lorsque j’ai ren­con­tré Thomas Ban­gal­ter je n’ai pas com­pris quand il m’a dit: “Ce n’est pas parce que ta grand-mère aime un morceau qu’il est forcément mau­vais.” Moi, j’étais choqué, parce que ma grand-mère ne pou­vait pas aimer un morceau que j’aimais, c’était le clash des cul­tures! (rires) Aujourd’hui, j’ai mis de l’eau dans mon vin. Under­ground, ce n’est pas un label de qualité pour la musique, cela veut juste dire que c’est com­pliqué d’entrer dedans. Il y a plein de musiques “under‐ ground” chi­antes, et de musiques “main­stream” cool.

Je trou­ve aus­si que c’est ton album le plus homogène…

J’apprends de mes erreurs. Le con­cept Rave Age, c’était juste­ment pas de con­cept, et même moi, je trou­ve que c’est un album fatiguant. Seul le live était cohérent avec le disque. Avec Voy­ager, j’ai voulu un début, un milieu et une fin, quelque chose de flu­ide. Le son du synthétiseur Buch­la fait le lien entre les morceaux. J’aime beau­coup aus­si La Mverte, David Shaw, Cor­re­spon­dant le label de Jen­nifer Car­di­ni, qui ont ce côté cold wave de mes débuts, et j’ai donc essayé de revenir à mes racines musi­cales… mais pour les amen­er ailleurs.

Puisque tu évoques Jen­nifer, avec le recul on se rend compte à quel point ton maxi “Film Noir”, sor­ti cet été sur son label, était annon­ci­a­teur de ton album…

Oui, mais une par­tie du pub­lic s’est demandé ce que c’était. Jusqu’à main­tenant, je suis surtout con­nu pour mes trucs qui envoient, et j’ai peut-être moins envie de faire ça. J’étais allé voir Jen­nifer à une soirée à Paris et elle a joué très men­tal, une sorte de dis­co per­verse, ça m’a plu alors je lui ai pro­posé de lui faire un maxi. Je suis revenu vers elle très vite avec ces deux morceaux, sans réfléchir plus que ça. L’album était déjà bien avancé, mais cela m’a con­forté dans l’idée que je n’avais peut-être pas besoin de met­tre de gross­es tur­bines sur cet album. D’ailleurs en par­lant avec Jen­nifer, je les ai enlevées pour me con­cen­tr­er sur cette dis­co aérienne.

Aux antipodes de Jen­nifer, tu as aus­si tra­vaillé avec Joachim Gar­raud, l’ex-producteur préféré de David Guet­ta…

Nous sommes très différents, il est dans d’autres sphères, mais on s’est bien enten­du et on est devenu potes. Il possède une sci­ence de la pro­duc­tion et du tra­vail sur les voix que je n’ai pas. Moi, je le fais en ver­sion punk, mais je voulais quelque chose de très lissé, très beau. Il faut un peu de sci­ence pour que cela marche, et Joachim la possède. Pour­tant il m’a dit aus­si : “Ça manque de morceaux où ça envoie grave !” Donc on en a fait deux ou trois, mais ça n’allait plus avec le reste de l’album.

Est‐ce que le choix de la tech­nolo­gie a décidé de la couleur de tes morceaux ou bien est‐ce le con­traire ?

Un peu des deux. J’ai ten­dance à chang­er complètement mon set up avant chaque nou­v­el album. C’est comme lorsque l’on a une nou­velle rela­tion amou‐reuse, c’est bien de par­tir sur quelque chose de neuf. Sur Rave Age, j’ai utilisé beau­coup de soft­wares et cela s’entend. Là, j’ai utilisé beau­coup de machines et en par­ti­c­uli­er une mar­que de synthés nommée Buch­la. C’est d’ailleurs un peu à la mode. Ce sont des synthés très vivants, mais qui sont dur à intégrer dans une chan­son si tu ne veux pas faire de l’expérimentation pure et dure. Mais ça a donné cette direc­tion un peu bizarre cos­mique. Joachim m’a également lé le soft­ware d’une reverb que je trou­ve for­mi­da­ble. Je l’ai utilisé sur tous les morceaux, donc ça par­ticipe aus­si à l’homogénéité du disque.

Tu as eu un coup de foudre très jeune pour les machines ?

Ma première machine, c’était un MS20, une super machine, pas très chère, mais vrai­ment pas musi­cale, sur laque­lle j’essayais de faire du Moroder, ce qui était impos­si­ble! Les machines, ça par­tic­i­pait à l’excitation de faire de la musique électronique, de pilot­er ces vais‐ seaux spa­ti­aux avec ces drôles de bou­tons, j’avais l’impression d’être dans le futur de la musique. Mais il y avait aus­si de l’angoisse, car ça parais­sait très com­pliqué, d’ailleurs ça l’était plus ou moins.

Depuis tes débuts, on a l’impression que tu as tou­jours tracé ta route sans trop t’intéresser à ce qu’il se pas­sait à côté…

Je ne suis pas trop dans les rela­tions publiques. Je ne cherche pas à pos­er avec le groupe à la mode. J’ai pour­tant beau­coup d’amis dans la musique, mais je ne sors pas dans le but de mon­tr­er ma gueule. Mais je vais sou­vent à des con­certs ou à des soirées au Rex Club, au Bad­aboum. Donc j’écoute ce qu’il se passe autour de moi, ça peut m’inspirer aus­si. Mais je ne sais pas faire de la tech­no comme Mar­cel Dettmann par exem­ple. De toute manière, ce n’est pas bon pour moi d’essayer d’imiter quelqu’un, cela ne marcherait pas.

Pour un puriste tech­no ou house, Vital­ic, c’est un peu le dia­ble…

Oui, je sais. Je ne cherche pas à plaire aux puristes. C’est bien aus­si de ne pas faire l’unanimité. Moi-même, je ne suis pas un puriste et j’ai dans mes tiroirs des morceaux qui sont très under­ground et expérimentaux. Même Joachim Gar­raud qui pro­duit Rihan­na, il fait de la musique expérimentale complètement dingue. On peut ne pas adhérer à toutes les facettes d’une per­son­ne. Mais sur quinze ans de Vital­ic, j’ai pu faire des erreurs, je le recon­nais tout à fait.

Tu as eu quar­ante ans cette année, est‐ce que tu sens point­er la fameuse crise de la quar­an­taine ?

J’adore mes 40 ans. J’ai plus fait une crise de la trentaine, où j’ai cru que tout était fini. À 20 ans, je ne savais pas trop où je serai vingt ans plus tard. Je trou­ve que j’ai beau­coup donné, mais j’ai beau­coup reçu donc ça s’équilibre dans le posi­tif. Même s’il faut se con­stru­ire une cara­pace parce que par­fois, ce n’est pas tou­jours très gen­til…

Tu as tou­jours voulu faire de la musique ?

La première fois que j’ai enten­du de la musique électronique, cela devait être “Chase” de Gior­gio Moroder ou l’album des Sparks No.1 In Heav­en sans savoir que c’était Moroder qui avait pro­duit. C’était des trucs qu’écoutaient mes par­ents. Comme Jean‐Michel Jarre, je jouais à me faire peur en écoutant dans le noir son album Oxygène. Je me sou­viens d’avoir demandé à mes par­ents: “Quelle sera la musique du futur ?” Et ma mère de répondre : “Ce sera la musique avec des synthétiseurs.” Et je me suis dit que c’était absol­u­ment ce que je voulais faire.

C’est après avoir vu les Daft Punk à l’Anfer à Dijon que tu t’es vrai­ment lancé ?

Oui, c’était en 1995. Je commençais en avoir marre de la trance et des boucles acid, il commençait à y avoir des morceaux avec de la TB303 et de la corne­muse! (rires) Et là j’entends pour la première fois “Rollin’ & Scratchin’” des Daft, on sen­tait qu’il y avait du rock dedans et après j’entends “Da Funk” puis je vois leur live à l’Anfer. J’ai com­pris que c’était la direc­tion à pren­dre. Mais ensuite cela a été un peu long pour percer. Je jouais énormément dans les fes­ti­vals tech­no hard­core, et je le vivais très mal, j’avais envie d’arrêter. Je me sou­viens d’avoir joué dans un fes­ti­val, je com­mence par une boucle de Moroder, et ça s’est vidé d’un coup, pour­tant ça tabas­sait. Mais c’était de la dis­co, et dans la salle il ne restait plus que les gens qui fai­saient le ménage. Après ça, je me suis dit : ça ne va pas, il faut pren­dre une décision, mais le Poney EP sur Gigo­lo est sor­ti au même moment, et tout a changé d’un coup.

Est‐ce que tu te recon­nais­sais dans ce courant électro-clash porté juste­ment par le label Inter­na­tion­al Dee­jay Gigo­lo créé par DJ Hell ?

C’était fan­tas­tique, parce que je suis passé en quelques mois de ce fes­ti­val dans le Sud de la France où l’on bal­aye pen­dant que je joue des sam­ples de Moroder à des mil­liers de per­son­nes qui hurlaient quand je jouais les mêmes sam­ples de Moroder. J’ai vrai­ment trou­vé ma place dans cet univers chic, classe, mar­rant et très décadent. Il y avait aus­si un côté rock où on met­tait les filles en avant. J’ai pu com­mencer à m’amuser pour la première fois avec mon image, et les pho­tos, comme celle avec les poneys ou les pho­tos en cos­tume. C’était fait à l’arrache, mais ça fai­sait par­tie du fun.

Tu vois encore DJ Hell ?

Plus trop. On a été fâché, mais aujourd’hui ça va. Le nou­veau DJ Hell, c’est un peu Steve Aoki, même si l’époque a changé. Hell, dans sa tête, il était David Bowie. Il avait ce fan­tasme, qu’il a d’ailleurs un peu approché car c’était une icône de la mode, quelqu’un de très décadent avec beau­coup d’humour. C’était une époque super et il fal­lait une fig­ure de proue comme lui, sinon cela n’aurait peut-être pas fonc­tionné. Mais derrière les artistes qui por­taient tout cela artis­tique­ment et nancièrement, les autres étaient peut-être un peu laissés pour compte. Et j’ai rapi­de­ment volé de mes pro­pres ailes.

Pen­dant longtemps tu es resté à Dijon, cela a été impor­tant pour toi ?

Je pense que ça m’a aidé, pour­tant c’était fas­ti­dieux de ren­tr­er la semaine dans ma cabanne dans la forêt, mais être un peu en dehors du mou­ve­ment m’a per­mis de ne pas péter les plombs et de con­tin­uer de faire une musique à part. À l’époque, tout le monde avait envie d’aller à Berlin, j’y ai pensé, mais je n’étais pas prêt.

Ton label Cit­i­zen Records existe encore ?

On a eu vrai­ment de beaux succès, mais aujourd’hui c’est en som­meil, pour­tant j’ai envie de recom­mencer, de revenir avec quelque chose de plus affirmé, sans cette dimen­sion un peu gen­til­lette qu’avait Cit­i­zen. J’aimais vrai­ment par­tir en tournée avec tout le crew, et j’aimerais vivre à nou­veau cela. C’est quelque chose de très plaisant d’amener en soirée quelque chose d’unique qui nous appar­tient. C’est le but, pas de ven­dre des dizaines de mil­liers de copies.

Pen­dant la tournée Flash­mob, le pub­lic était totale­ment hystérique. Qu’est-ce que l’on éprouve lorsque sa musique crée une telle sen­sa­tion ?

Ce n’était pas le cas au début, c’est arrivé au bout d’un an, mais c’était dingue. Comme à Nuits Sonores, où les mecs grim­paient sur des poteaux. Sou­vent, on a dû arrêter le live parce que les gens étaient perchés sur les struc­tures, on avait des inva­sions de scènes aus­si.

Tu as un lien fort avec la scène…

J’ai com­mencé par le live bien avant de sor­tir des dis­ques, parce qu’il y a quelque chose de très frag­ile au moment de tourn­er son bou­ton ou de chang­er de séquence. J’adore ces moments où ça tient à trois fois rien, quand je mod­i­fie quelque chose sur la table de mix­age. Même des pannes font par­tie de l’adrénaline du live.

Ce qui veut dire qu’il y a une prise de risque dans tes lives…

Bien sûr. J’ai démarré la tournée actuelle à Lau­sanne par une panne midi, je n’avais plus de bass­es pen­dant une dizaine de min­utes. J’ai lu un com­men­taire qui dis­ait : “Le live est complètement faux, mais il y a eu une panne Midi.” Ah, on ne peut pas dire ça : ça ne va pas ensem­ble. (rires) Cer­tains morceaux sont proches du disque, mais il n’empêche qu’ils sont joués en live. Quand je peux m’éloigner du disque, je le fais, mais il faut que cela serve à quelque chose. Il n’y a que “La Rock 01” qui est enreg­istré. Il est impos­si­ble de le repro­duire en live, car j’ai per­du le disque dur du sam­pler. Pour mon nou­veau live, je n’ai plus de musi­ciens, je suis seul avec cinq synthés sur scène. Je voulais m’en tenir à quelque chose de très cos­mique et dis­co, et même visuelle­ment, ça racon­te la même chose que Voy­ager.

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