Crédit : Mathieu Fortin

Jacques Greene : la bande sonore de ta fin de soirée

À quoi ressem­blerait la BO de vos retours de soirées ? L’ambiance rêveuse et sin­gulière, entre nuit et jour, qui nous accom­pa­gne jusqu’au plus pro­fond de nous-mêmes. Ce moment de réflex­ion, en équili­bre, où de nom­breuses choses se passent et peu­vent encore arriv­er. C’est ce qu’a voulu explor­er le pro­duc­teur de musique élec­tron­ique cana­di­en Jacques Greene dans son deux­ième album. À l’oc­ca­sion de la sor­tie de Dawn Cho­rus, nous sommes revenus avec lui sur sa con­cep­tion, sa ren­con­tre ado avec la musique élec­tron­ique ain­si que sur sa pas­sion pour le ciné­ma.

Lors de ton inter­view pour Tsu­gi l’année dernière tu dis­ais appréci­er de plus en plus le long for­mat. En sig­nant deux albums et un long EP en deux ans ton choix est fait ? Est-ce le meilleur for­mat ?

J’imag­ine que oui. Même si j’aimerais ralen­tir un peu (rires), enfin j’aimerais chang­er d’en­ver­gure de pro­jet pour l’an­née prochaine. Pourquoi pas essay­er de faire une bande sonore ou une col­lab­o­ra­tion, une pro­duc­tion com­plète pour quelqu’un d’autre ! Car l’en­chaîne­ment album/EP/album en deux ans c’est quand même assez fati­gant, surtout dans le milieu de la musique élec­tron­ique. Des fois il faut appuy­er sur l’ac­céléra­teur et vrai­ment suiv­re son inspi­ra­tion mais par­fois il faut vivre un peu pour avoir une accu­mu­la­tion de moment de vie et d’ex­péri­ence. Je ne pense pas être en manque d’in­spi­ra­tion mais ça pour­rait être intéres­sant de pren­dre des détours pour revenir avec de nou­velles idées.

En par­lant de bande sonore, les morceaux du nou­v­el album regor­gent de réflex­ion et d’imaginaire, un peu à l’image de la bande-originale d’un film. Est-ce que le ciné­ma t’a inspiré dans ta créa­tion ? 

J’adore le ciné­ma ! Non seule­ment c’est un médi­um que je trou­ve incroy­able mais c’est devenu qua­si­ment thérapeu­tique. Quand je suis en tournée j’ai tou­jours un disque dur avec deux cents Blu-Ray (rires). Je peux regarder tous les films de Rein­er Fass­binder ou ceux de Claire Denis dans l’or­dre. J’es­saye d’aller en salles quand j’ai le temps comme par exem­ple il n’y a pas longtemps au Fes­ti­val de Toron­to où je suis allé voir 6–7 films. Donc oui dans Dawn Cho­rus, il y a un petit côté bande-sonore. C’est un monde que j’aime beau­coup et c’est que j’ai voulu faire un peu à ma manière avec cet album, sans tomber dans la caté­gori­sa­tion “musique de film”.

On peut voir qu’il y a beau­coup plus de col­lab­o­ra­tions dans ce nou­v­el album comme avec Bri­an Reitzell  (com­pos­i­teur de la BO de Lost in Trans­la­tion) ou encore l’artiste ambi­ent Julian­na Bar­wick. Qu’est-ce qui a changé dans ta manière de con­cevoir Dawn Cho­rus com­paré à ton pre­mier album Feel Infi­nite ?

Il y a des sim­i­lar­ités entre les deux et beau­coup de gens me dis­ent que “ça change mais ça n’évolue pas” mais je ne trou­ve pas que ce soit une mau­vaise chose. J’aime bien l’idée de me dire que je con­nais mon monde et que je vais explor­er dif­férentes choses à l’in­térieur. Cepen­dant ce qui a changé c’est qu’en­fin, après dix ans à tout gér­er et m’oc­cu­per de tout de A à Z, j’ai ressen­ti le besoin de m’en­tour­er plus. J’ai eu le déclic en regar­dant les crédits de l’al­bum Blonde de Frank Ocean. C’est son album le plus per­son­nel, le plus her­mé­tique mais en même temps avec telle­ment de col­lab­o­ra­teurs. Ca m’a alors don­né l’en­vie d’être un peu le scé­nar­iste, le réal­isa­teur en con­trôle de son pro­jet. Dans le passé j’avais peur de tra­vailler avec des col­lab­o­ra­teurs car je pen­sais que ça allait diluer mon impact sur la musique que je pro­duis. J’aime com­par­er ça au ciné­ma : les films sont ceux de Taran­ti­no ou Claire Denis mais la pho­togra­phie est sou­vent con­fiée à un col­lab­o­ra­teur qui partage la vision du réal­isa­teur. Cela apporte un vrai plus. En col­lab­o­rant avec plus de monde, j’ai com­pris que j’avais tout à gag­n­er. Par exem­ple avec Bri­an Reitzell, j’é­tais assez impres­sion­né mais je savais pourquoi j’é­tais ren­tré en con­tact avec lui, ce que je voulais de lui et com­ment il pou­vait m’aider à amélior­er mon son. C’est égale­ment la pre­mière fois que j’u­til­i­sais un ingénieur de son (Joel Ford) pour le mix­age. Plus de gens ont par­ticipé à cet album et cela a don­né quelque chose de plus pointu mais plus proche de ce que j’avais réelle­ment dans ma tête. C’est le gros change­ment entre les deux albums.

Du coup com­ment as-tu choisi les per­son­nes qui ont col­laboré avec toi sur l’al­bum ?

Sou­vent ce sont des per­son­nes que je con­nais­sais déjà depuis longtemps. Comme par exem­ple Machine­drum que je con­nais depuis plus de dix ans ou encore Cadence Weapon avec qui j’ai com­mencé à tra­vailler il n’y a pas longtemps sur son album mais que je con­nais depuis huit ans. C’est lui qui est la voix du track “Night Ser­vice” ou qui récite la sorte de poème sur le dernier morceau du disque. C’é­tait comme un moment où j’avais besoin de m’ou­vrir à plus de monde. Pour les per­son­nes que je con­nais­sais moins comme Bri­an Reitzell ou Juliana Bar­wick, j’avais un respect infi­ni pour leurs oeu­vres mais je voy­ais égale­ment des points en com­mun entre leur musique et la mienne. Comme avec Juliana où son tra­vail se rap­proche vrai­ment d’un angle dif­férent de mes découpages de sam­ples et on se retrou­ve autour d’un amour pour l’u­til­i­sa­tion de la voix humaine. On est dans le même univers mais sous un autre prisme.

Crédit : Math­ieu Fortin

Tu dis désor­mais faire de la musique “sur le club plus que pour le club ” et on ressent égale­ment pleins d’émotions dif­férentes tout au long de Dawn Cho­rus, c’était le but de l’album, de pouss­er l’auditeur à la réflex­ion ?

Le disque se veut comme ça. Ce n’est pas un album con­cept qui racon­te une his­toire, une nar­ra­tion, mais j’ai plutôt essayé d’imag­in­er ce qu’il se passe dans ta tête à ce moment pré­cis, à la fin de la soirée. J’ai voulu cap­tur­er les séquelles émo­tion­nelles qui découlent d’une soirée et retran­scrire les dif­férents degrés de ce moment là. Par­fois tu ren­tres et tu es encore super chaud, par­fois tu as des moments de nos­tal­gie, de mélan­col­ie ou quelque fois tu as juste oublié tes lunettes de soleil et tu deviens fou (rires). Ce moment “post-rave”, c’est un temps d’in­ter­ro­ga­tion et j’ai voulu explor­er toutes ces facettes. Je ne m’at­tends pas à ce que mes morceaux soient dans un top 10 Beat­port, le mix­age n’est pas fait pour le club. Il y a des règles à respecter pour faire de la musique de DJ set et je ne voulais pas faire ça. Je tenais faire un mix qui ressent plus les émo­tions. Je trou­vais ça intéres­sant de cap­tur­er la mémoire de quelque chose, d’un instant que beau­coup de gens com­pren­nent. Par exem­ple sur la chan­son “For Love” qui est un peu un morceau dis­co house, je m’imag­i­nais comme dans un club et que la musique est jouée au max­i­mum, dans le rouge, que tu es envahi par le son, tu ressens des émo­tions. Pareil sur “Do It With­out You”, je ne voulais pas de breaks forts et per­cu­tants mais plus un nuage de breaks qui rem­plis­sent l’e­space. C’est comme un sou­venir impres­sion­niste du dance­floor. Je voulais quelque chose de plus envahissant qui fait appel à des émo­tions. Ce que je perds en facil­ité com­mer­ciale, je le récupère en inspi­ra­tion et en lib­erté créa­tive.

La plu­part des titres de l’album sont assez con­tem­plat­ifs mais pour­tant d’autres comme “Night Ser­vice » sont tou­jours très dansants. C’était impor­tant de garder des tracks conçus pour le dance­floor à l’image de Feel Infi­nite ?

J’aime le côté util­i­tariste, dans le sens où j’aime quand même qu’il y ait un sys­tème et des règles dans les gen­res de musiques comme la tech­no ou la house. Par exem­ple dans le morceau “Night Ser­vice”, Cadence Weapon par­le lit­térale­ment de la cul­ture de sor­tir alors que j’u­tilise des instru­ments qui sont totale­ment plongés dans l’ex­plo­ration du moment “post-rave”. Finale­ment ça fait du bien aus­si d’u­tilis­er des rythmes plus dansants qui rap­pel­lent un peu mes racines.

Crédit : Math­ieu Fortin

Des racines musi­cales qui remon­tent à quand ? Com­ment as tu décou­vert la musique élec­tron­ique ? 

Au col­lège, j’é­tais un gars qui écoutait beau­coup de RnB, de hip-hop et de rock. J’ai eu un prof d’his­toire qui a tout de suite vu que j’é­tais mélo­mane. Il était très jeune et sor­tait de l’u­ni­ver­sité. Il fai­sait même encore des chroniques dans la radio de son ancien lycée. Il a prêté, à moi et mon meilleur ami, une pile de dis­ques d’Aphex Twin et de Boards of Cana­da et le lun­di d’après on était juste en mode “Oh shit, je veux plus écouter autre chose que ça !” (rires). Dès cet été là j’avais une ver­sion piratée de Free Loops et ça m’a pas lâché.

On sait que tu aimes beau­coup le hip-hop, qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?

C’est vrai que j’aime ça. D’ailleurs mes pre­mières soirées que j’ai organ­isées avec Lunice, c’é­tait des soirées hip-hop à Mon­tre­al. En ce moment j’é­coute énor­mé­ment Play­boy Car­ti, je trou­ve qu’il est très fort, peut-être un des meilleurs au monde. J’aime aus­si beau­coup le dernier album de Fred­die Gibbs et Madlib qui est incroy­able. Je n’ai pas trop le temps de voir du côté de Lon­dres et de la grime même si j’adore. Je trou­ve que dans ce domaine là, Stor­mzy est écoeu­rant telle­ment il est bon. Chaque fois que j’y plonge la tête je trou­ve ça fou mais je suis un peu plus touriste dans ce monde et ça me va très bien.

Et main­tenant c’est quoi la suite ?

Il y a une grosse tournée qui va arriv­er en févri­er, mars et avril. Je viens de tra­vailler sur un nou­veau show de lumières à Glas­gow avec un gars de Luck­yMe (son label, ndlr). On tra­vaille sur un nou­veau show live et ça serait telle­ment cool de pou­voir faire quelques fes­ti­vals l’été prochain. Pour le moment c’est plus des petites salles genre tournée live, ce qui est aus­si super exci­tant. La semaine prochaine, j’en­chaine Berlin, Lon­dres, Man­ches­ter, New York, Los Ange­les et Mon­tréal pour faire les shows de lance­ment de l’al­bum, comme une grande occa­sion pour fêter la sor­tie. Ca va être un peu intense ! Après ça, il y a une tournée améri­caine sur les deux côtes puis direc­tion l’Eu­rope. J’aimerais bien faire cette tournée européenne en mode van avec une vraie pre­mière par­tie, faire les choses bien. Et après, qui sait, peut être refaire un EP ou alors trou­ver un pote pro­duc­teur avec qui on ferait un pro­jet dif­férent ensem­ble. J’ai d’ailleurs com­mencé à par­ler à un jeune réal­isa­teur de Détroit qui m’a envoyé le pre­mier jet du script de son film et on va voir pour, pourquoi pas, réalis­er la bande sonore, ça serait vrai­ment cool ! Je pense que main­tenant je suis ren­du avec deux albums au moment où il est temps de devenir “arty” (rires), de pouss­er plus loin dans le délire artis­tique un peu comme Bri­an Eno l’a fait. J’ai pas trop envie de faire comme Fat­boy Slim, tou­jours à mix­er à 55 ans en dj set. Je vais tran­quille­ment me lancer dans autre chose, évoluer à mon pro­pre rythme.

Jacques Greene sera en con­cert à Paris en févri­er prochain, la date pré­cise n’a pas encore été dévoilée à ce jour. 

Le nou­v­el album de Jacques Greene disponible à l’é­coute juste ici :

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