MCDE @ Concrete, 2016 / ©Rémy Golinelli

Je me souviens…” de Dehors Brut, Concrete, Weather Festival

Dehors Brut, Con­crete, Weath­er Fes­ti­val… L’a­gence Sur­prize, vaisseau-mère de ces mastodontes de la nuit parisi­enne, n’est plus. Une page de la musique élec­tron­ique française se tourne, faisant dans son sil­lage resur­gir un flot de sou­venirs. Nous en avons récolté quelques-uns d’artistes qui ont pu vivre l’aven­ture de l’in­térieur, de mem­bres de l’équipe ou du pub­lic, de per­son­nal­ités du monde de cette nuit pour qui les événe­ments de Sur­prize furent décisifs dans leur pro­pre par­cours, dans leur vie. Ils se sou­vi­en­nent…

Clos­ing de Con­crete en 2019

Flo­re (artiste)

Je me sou­viens d’avoir été booké à Dehors Brut pour ouvrir le bal en octo­bre dernier, avant deux artistes que j’adore, Over­mono et Zadig. La pre­mière agréable sur­prise : l’accueil. Une équipe vrai­ment chou­chou, au petit soin avec ses invités. Sur Paris, ce n’est pas tou­jours le cas ! J’étais mon­tée [Flo­re habite à Lyon, ndr] pour la Boil­er Room et j’avais beau­coup aimé l’expérience en tant que pub­lic. Le sound sys­tem sus­pendu, la sen­sa­tion d’immersion dans le son et la scéno­gra­phie dif­férente de d’habitude, où tout le monde n’a pas les yeux rivés sur le DJ, ça change l’am­biance sur le dance­floor, les gens se retrou­vent en petits îlots entre potes, les uns avec les autres. Bref, c’était com­plète­ment unique, je n’avais jamais vu une con­fig­u­ra­tion pareille ailleurs. J’avoue que j’étais assez curieuse aus­si de jouer dans ces con­di­tions, aus­si bien d’un point de vue tech­nique qu’en terme d’am­biance. Franche­ment, c’était le kiff. J’ai joué deux heures mais j’aurais pu facile­ment faire le dou­ble. J’ai quit­té les platines devant un dance­floor bien plein (à 2h du matin) et un pub­lic franche­ment ent­hou­si­as­mé par le set que je venais de faire. Pour moi, le suc­cès de Sur­prize, c’est ça, avoir tou­jours cher­ché à ouvrir les oreilles de leur pub­lic alors que beau­coup, assis sur leur suc­cès, auraient joué la carte de la facil­ité. L’équipe pre­nait soin de plac­er leurs artistes coup de cœur, c’est assez rare de voir un club qui a presque une démarche édi­to­ri­ale de leur line up. On sent que der­rière, il y a des gens qui écoutent de la musique, qui ne cherchent pas à coller aux hits du moment. Et dernière chose appré­cia­ble, ils ont fait un vrai effort sur leur pro­gram­ma­tion, en étant vig­i­lant quant à la présence d’artistes féminines sur leur line ups.”

Kam­biz Moghad­dam (fon­da­teur d’Open Mind­ed, Sier­ra Neon)

Je me sou­viens d’un des moments les plus mar­quants de l’his­toire de Sur­prize, lors du sec­ond Weath­er Fes­ti­val, au Bour­get. Que ce soit l’am­biance ou le plateau, c’é­tait telle­ment intense que je me rap­pelle m’être allongé sur le bitume de la scène de gauche pen­dant le set de je-ne-sais-plus-qui, il pleu­vait des cordes et on était là, allongés, à regarder le ciel, et la minute d’après le soleil se lev­ait et tout le pub­lic sor­tait du hangar pour regarder ce lever du jour. Je crois n’avoir jamais ressen­ti pareille osmose dans aucun autre événe­ment (et j’en ai fait).”

Voilà com­ment j’ai fail­li me faire cass­er la gueule par Moody­mann en pleine teuf, dans le booth”S3A

S3A (ex-DJ rési­dent de Con­crete)

Je me sou­viens, on est en août 2015. Je suis en train de jouer depuis trois heures, il est bien­tôt 15h et Moody­mann doit pren­dre les platines. Je le vois arriv­er à l’arrière du bateau, du coup je com­mence à adapter mon set. L’équipe de l’accueil artiste lui pro­pose à boire et je le vois pré­par­er un sand­wich 100% ail et fines herbes, gros comme un bras de bébé… Pete vient me voir et me dit que vu la taille du sand­wich, il va avoir un petit peu de retard pour com­mencer, le temps de digér­er. Je le vois rester à l’arrière quelques min­utes avec ses “Moody­mann girls” puis il décide de venir dans la cab­ine. Il vient me voir, me tape sur l’épaule en me dis­ant : “Very good music man !” J’étais flat­té… Et je con­tin­ue à pass­er des dis­ques en atten­dant qu’il se décide à pren­dre les platines… Lui, sem­ble prof­iter de la musique, der­rière moi dans le booth. Pete me dit : “Mets encore cinq dis­ques, il digère”, du coup je remonte d’intensité sur le disque suiv­ant pour éviter tout temps mort… Durant ce disque, je me retourne et Pete me dit finale­ment : “Non, mets-en plutôt deux”, et vingt sec­on­des plus tard Moody­mann se tenait juste à côté de moi, à dix cen­timètres, prêt à enchaîn­er. Très respectueuse­ment, je com­mence à me retir­er, je range mes dis­ques et mon casque. Il ne reste qu’un seul track en train de tourn­er sur la pla­tine. Il branche son casque, met son pre­mier disque en pause et attend… Croy­ant bien-faire, je ralen­tis mon dernier disque pour éviter un trop grand écart (comme on fait sou­vent lors d’un change­ment de plateau pour ne pas “savon­ner la planche”). Et là, soudaine­ment, change­ment d’ambiance : il me regarde fix­e­ment, me met la main sur l’épaule à la base du cou, et me serre très fort entre son index et son pouce. En mode pres­sion ! Il me dit : “Would you mind let­ting me DJing, please?” J’é­tais tétanisé de peur, je n’ai rien pu répon­dre ! Je me suis pressé d’obtempérer. Je me suis reculé et l’ai lais­sé faire en lui dis­ant : “Of course, of course!” Et voilà com­ment j’ai fail­li me faire cass­er la gueule par Moody­mann en pleine teuf, dans le booth ! Tout ça sur un malen­ten­du parce que je croy­ais bien faire. Avec du recul, je garde un énorme sou­venir de cette journée, et un gros sourire de ce moment-là. Mon mix avait bien fait le taf et j’étais resté toute la journée parce que le son avait été par­fait tout au long de la fête. J’ai eu l’occasion de le recrois­er et depuis et il ne m’en tient pas du tout rigueur, je pense que c’était le sand­wich qui par­lait ! C’é­tait un autre excel­lent sou­venir de Con­crete.

Moody­mann à Con­crete, après le set d’S3A / ©Rémy Golinel­li

Ben­jamin Charvet (co-fondateur du site d’ac­tu­al­ité musi­cale Dure Vie, directeur artis­tique du Bad­aboum)

Je me sou­viens d’un dimanche à Con­crete… C’est drôle mais l’histoire de Dure Vie a com­mencé là-bas. Ce jour-là, on prend en pho­to nos têtes pitoy­ables sur la barge, mais pitoy­ables de bon­heur. On était jeune, on aimait énormément sor­tir et on avait décou­vert Berlin deux ans avant, à nos 16 ans. Ce dimanche, on s’est sen­ti comme en Alle­magne, libre, heureux, avec de la bonne musique, un pub­lic super ent­hou­si­aste, une atmo­sphère par­ti­c­ulière. Ce dossier de pho­tos, on décide de l’appeler “Dure Con­crete”. Puis le mois d’après, on enchaîne une Con­crete avec un Andrés en feu, une journée mémorable. On ren­tre au petit matin avec ma meuf et Mazen de Dure Vie, et on s’enferme à moitié en after dans mon apparte­ment. On décide de mon­ter quelque chose autour de la musique élec­tron­ique, ces dimanch­es nous ont donné envie d’en faire notre méti­er. Mais ça nous parais­sait être un rêve loin­tain, cha­cun avait son boulot à côté. On a regardé l’album pho­to “Dure Con­crete” et le nom “Dure Vie” est tombé comme une évi­dence, pour un blog musi­cal qui adoucit la vie des gens en musique. Aujour­d’hui, cette société nous fait vivre de notre pas­sion. Donc Sur­prize, mer­ci de nous avoir inspiré. J’ai envie de laiss­er un mot par­ti­c­uli­er à Brice, Pete, Mar­lo et Mouloud qui nous ont donné notre chance au Mal­ibu Club, quand per­son­ne ne croy­ait vrai­ment en notre pro­jet.”

François X (artiste)

Je me sou­viens que tout a com­mencé pour moi en mars 2012, sur une cer­taine barge non loin de la Gare de Lyon… Cette pre­mière soirée a été l’élé­ment déclencheur de mon “aven­ture Con­crète” où j’ai pu ren­con­tr­er mon équipe de samouraïs élec­tron­iques. Huit ans déjà… J’ai beau­coup de sou­venirs mémorables, que ce soit sur le bateau ou les fes­ti­vals Weath­er. Deux moments forts sur le bateau me vien­nent à l’e­sprit : un b2b mag­ique avec Antigone lors d’un anniver­saire peu de temps après les atten­tats du Bat­a­clan où le bateau a fail­li couler à cause de cette frénésie col­lec­tive et ce besoin de vivre après un événe­ment aus­si déroutant que mar­quant. Et surtout ce mag­nifique clos­ing qui se ter­mi­na six heures plus tard l’heure annon­cée, avec les yeux de Brice plein de larmes (c’é­tait beau de te faire chialer avec ma musique !) Deux moments chargés d’é­mo­tions qui res­teront gravés à tout jamais dans mon esprit. Sur­prize c’é­tait aus­si les Weath­er Fes­ti­val, ces pre­miers “gros fes­ti­val” qui m’ont per­mis de jouer devant 20 000 per­son­nes, une expéri­ence orgas­mique (Weath­er hiv­er et été 2015). Mais pour moi, Con­crète, ce sera à jamais une famille d’artistes, de pas­sion­nés, de défenseurs d’une nuit parisi­enne qui finit par être acclamée et portée en éten­dard à tra­vers l’Eu­rope, et surtout un pub­lic que j’aime tant. Une page se tourne, la nos­tal­gie embrume mes pen­sées mais mon cœur est à jamais empli de sou­venirs ines­timables.”

Brice Coud­ert, DA de Sur­prize, en larmes

Adrien Betra (fon­da­teur)

Je me sou­viens du chemin de croix quand il a fal­lu mon­ter Sur­prize. J’ai dû galér­er trois semaines pour dépos­er les statuts. J’étais plutôt fier de mon résul­tat, mais quelque temps plus tard on a eu la chance d’avoir un vrai compt­able qui a dû tout repren­dre. Là j’ai com­pris de l’intérêt d’avoir un bon compt­able. Quand on a com­mencé avec Aurélien, on n’avait même pas de quoi se pay­er un bureau. Un ami nous a prêté son appart à Abbess­es. On arrivait le matin quand il par­tait tra­vailler, on amé­nageait notre bureau dans le salon avec qua­tre tréteaux, deux planch­es. Le soir on rangeait tout avant qu’il ren­tre du taf. La pre­mière teuf qu’on a faite, c’était à la Machine du Moulin Rouge. On avait vu grand avec Aurélien (propulseur de cotil­lons, sculp­teur de bal­lon, décors, 10 DJs…). On avait créé des t‑shirts pour des filles genre ‘les Sur­prizettes’ avec mar­qué dessus ‘Sur­prize’ devant et der­rière. Ce n’était peut-être pas du meilleur goût, heureuse­ment elles les ont enfilés telle­ment rapi­de­ment qu’elles n’ont pas dû lire la phrase inscrite au dos.”

Faus­tine (habituée)

Je me sou­viens du jour de l’an 2011 à Con­crete. Le DJ-booth était à cette époque à l’opposé de là où il est actuelle­ment, et il y avait encore des bar­rières devant. C’était un beau bor­del organ­isé ! Nous étions con­tents d’avoir un tel événe­ment sur Paris, pas besoin d’aller à l’étranger. L’after du Weath­er Fes­ti­val 2015 sur le bateau, nous pen­sions juste pass­er y faire un tour et nous sommes finale­ment restés toute la journée ! Les gens étaient fatigués et mal­gré le line-up incroy­able, c’était très peu rem­pli. Du coup, il y avait eu une très bonne ambiance pour cette journée d’after et tout le monde avait fini avec le sourire sur quelques pas de danse : danseurs et DJs, organ­isa­teurs et bar­men. Un b2b légendaire entre Lowris et Lamache en juin 2016. La soirée s’annonçait gen­tille, une Con­crete gra­tu­ite, avec seule­ment le wood­floor ouvert, une fin prévue pour 2 h. En tra­vail­lant le lende­main, cela parais­sait presque raisonnable. Mais ce set était au final telle­ment bien que je me suis retrou­vée sur le wood­floor pour la fer­me­ture qui s’approchait plus des 4 h du matin que des 2 h. Per­son­ne n’avait osé arrêter cette Con­crete car la magie avait opéré, les orgas dan­saient au lieu de couper le son.”

Fab­rice Desprez (agence Phunk, respon­s­able médias)

Je me sou­viens du pre­mier Weath­er à Mon­treuil, rave géante aux con­di­tions apoc­a­lyp­tiques. Je me rap­pelle la fin du set des Roumains Arpi­ar qui jouent en dernier track au petit matin ‘Graphite — Pure’ avec la con­den­sa­tion qui tombe du pla­fond et cet hal­lu­ci­nant mélange de gens débrail­lés, déchaînés et heureux, grand moment d’amour col­lec­tif. Men­tion spé­ciale aux deux-trois mois à la Sira (Asnières) début 2013 pen­dant les travaux sur la barge, une vraie bulle de rave indus­trielle bien moite, sou­venirs de Ben Klock en bas en mode dan­tesque béton, et de Jus-Ed en haut pen­dant des heures, le truc récent à Paris qui se rap­proche le plus des années Mozi­nor selon les ‘anciens’. Plus générale­ment je me rap­pelle avec émo­tion l’émergence d’une nou­velle scène issue d’une nou­velle généra­tion avec ses codes, ses réseaux, ses préoc­cu­pa­tions, ses façons de com­mu­nier aus­si en ligne. Tout ce que cer­tains défendaient assez con­fi­den­tielle­ment et dans une rel­a­tive indif­férence depuis longtemps était en train d’exploser et de cap­tiv­er une nou­velle et nom­breuse généra­tion. Sans compter l’ambiance générale de blagues, de partage d’amour, de WTF, de redes­cente voire de drague, qui rap­pelait un peu les grandes heures des petites annonces de Libé 30 ans plus tard en ver­sion tech­no en ligne. Par la suite le fameux groupe Face­book Weath­er Fes­ti­val Music (et son équiv­a­lent ‘alter­natif’ Pas-Weather Fes­ti­val Music) a péren­nisé le truc.”

Mouloud Ourabah (ex-community man­ag­er et ex-stage man­ag­er à Con­crete)

Je me sou­viens de la deux­ième fois où Mar­cel Dettmann a été booké chez nous en mars 2013. Il avait gardé un sou­venir mémorable de sa pre­mière sur le bateau et voulait absol­u­ment y rejouer. Mais il y avait un hic, le bateau était en travaux donc on avait donc du déplac­er la teuf à la Sira à Asnières. Il n’a pas hésité à nous exprimer sa décep­tion quand on lui a fait savoir qu’il ne rejouait pas à Gare de Lyon. De plus, il était prévu qu’il joue de 21h à minu­it. Il fal­lait tout met­tre en œuvre pour qu’il se sente bien.  On ne lui a pas lais­sé de temps mort, dès que sa coupe de cham­pagne était vide, on la rem­plis­sait aus­sitôt. Résul­tat des cours­es : on a fer­mé à 4 h du mat’ et il ne voulait plus s’arrêter. Juste après le 13 novem­bre 2015, un dimanche avec le label Drum­code. En cours de journée, on a reçu un mes­sage de Dave Clarke qui devait se ren­dre à Ams­ter­dam, mais qui finale­ment a décidé de venir à Paris pour nous apporter son sou­tien. Comme prévu, il est venu, il s’est pro­posé de jouer gra­tu­ite­ment, et comme Alan Fitz­patrick a annulé sa venue, l’occasion était rêvée. Il a juste demandé qu’on lui paye des ver­res et un taxi. Je me sou­viens de kids qui me demandaient qui était ce mec et où était Fitz­patrick. Ma réponse était : ‘Attends, tu vas voir.’ En effet, ils ont vu. Il a joué et a cassé le club, les gens étaient fous. Au moment de se dire au revoir il nous a expliqué que toute sa vie il s’est bat­tu con­tre toutes formes de fas­cisme et que mal­gré tout ce qui peut se pass­er, ‘The Show must go on’.”

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