Jean‐Michel Jarre : “J’ai construit chaque titre d’Equinoxe Infinity comme les scènes d’un film”

Il enchaîne Jean‐Michel Jarre. À peine ter­miné de digér­er la copieuse com­pi­la­tion Plan­et Jarre sor­tie en début d’automne, voilà qu’est annon­cé l’arrivée ven­dre­di prochain d’un nou­v­el album Equinoxe Infin­i­ty. Un nou­veau pic créatif démar­ré  il y a trois ans avec les deux épopées fleuves Elec­tron­i­ca où il avait con­vié une liste d’invités longue comme le bras, de Gesaf­fel­stein à Jeff Mills enpas­sant par Rone ou Sébastien Tel­li­er. Pas de cast­ing à ral­longe pour la nou­velle oeu­vre du musi­cien de soixante‐dix ans (il en parait facile quinze de moins) mais une inspi­ra­tion per­son­nelle très en verve où il mixe avec élé­gance mélodies acces­si­bles et expéri­men­ta­tions élec­tron­iques. Ren­con­tre.

Com­ment est‐ce que tu défini­rais le lien entre Equinoxe Infin­i­ty et Equinoxe ton sec­ond album sor­ti en 1978 ?

Au départ, je n’avais pas l’intention de faire une suite à ce disque, mais quand on a évo­qué l’idée de fêter l’anniversaire d’Équinoxe, j’ai eu envie de quelque chose que j’avais en tête depuis très longtemps : par­tir du visuel d’une pochette pour com­pos­er un album. Et c’est ce que j’ai fait en me deman­dant ce que sont devenus les créa­tures, ces espèces de “watch­ers”, qui sont sur la pochette d’Équinoxe, dont on ne sait pas trop ce qu’elles regar­dent. À l’ère du vinyle, c’est un visuel qui avait mar­qué son époque.

Avant même de m’atteler à cet album, j’ai demandé à un jeune artiste tchèque que j’ai décou­vert sur Insta­gram, Fil­ip Hodas, de lui imag­in­er deux pochettes dif­férentes, l’une qui sym­bol­ise un futur plus apaisé et l’autre un futur plus som­bre. Et après j’ai com­posé la musique comme une sorte de bande‐son qui puisse coller à ces images

C’est la pre­mière fois que tu tra­vailles comme cela ?

Oui et du coup cela a été assez rafraîchissant. C’est une approche totale­ment dif­férente. J’ai élaboré dans ma tête une sorte de scé­nario. Ces per­son­nages sym­bol­isent pour moi l’évolution, l’idée que la tech­nolo­gie nous observe, et ce depuis le début de mon tra­vail avec les out­ils analogiques puis numériques et aujourd’hui l’intelligence arti­fi­cielle. Bien­tôt les machines à tra­vers les algo­rithmes pren­dront le pou­voir, mais de quelle manière ? On ne le sait pas encore. Est ce que cela débouchera sur un futur apoc­a­lyp­tique ou non ? J’ai con­stru­it chaque titre de cet album comme les scènes d’un film. Par exem­ple “Don’t Look Back” explore l’idée que l’on ne pour­ra imag­in­er le 21e siè­cle qu’à par­tir du moment où on regardera en avant, en arrê­tant de se baser sur les mod­èles précé­dents. Plus que jamais, il va fal­loir inven­ter le futur. Equinoxe Infin­i­ty pour­rait être la bande‐son de ce qu’avait prédit le physi­cien Stephen Hawk­ing. Il avait affir­mé qu’avant la fin du 21e siè­cle, il faudrait que l’on aille colonis­er d’autres planètes, car c’est la seule chance de s’en tir­er.

Je trou­ve que cet album ramène la mélodie au cœur de ton tra­vail…

C’est tout à fait juste. Je me suis sen­ti exacte­ment dans l’état d’esprit assez vierge dans lequel j’ai com­posé Oxygène, mon pre­mier album. C’est pour ça que Equinoxe Infin­i­ty est aus­si assez jouis­sif et dynamique. C’est un des albums les plus mélodiques que j’ai réal­isés. Ces mélodies sont venues après une phase assez som­bre de ma vie. J’ai per­du mes par­ents, mon pre­mier pro­duc­teur Fran­cis Drey­fus, plus un divorce pénible. Pen­dant une dizaine d’années, j’ai été blo­qué, je n’arrivais plus à aller en stu­dio. Les col­lab­o­ra­tions musi­cales que j’ai faites avec les deux albums Elec­tron­i­ca m’ont beau­coup aidé à m’en sor­tir. Du coup, j’ai sor­ti pra­tique­ment l’équivalent de cinq albums en trois ans, je suis dans une phase assez pro­duc­tive.

Est ce que tu as tra­vail­lé avec des machines de l’époque d’Équinoxe ?

Au départ, je comp­tais utilis­er les mêmes instru­ments que pour Équinoxe, mais très vite je me suis aperçu que cela n’avait pas de sens par rap­port au scé­nario que j’avais imag­iné : il fal­lait que j’utilise les instru­ments d’aujourd’hui, que je mélange les instru­ments analogiques avec les derniers “plug in” et algo­rithmes. J’avais envie égale­ment de laiss­er une place impor­tante à des logi­ciels d’intelligence arti­fi­cielle, mais c’était tôt. Il faut atten­dre encore quelques mois pour utilis­er ces algo­rithmes de manière per­ti­nente. Aujourd’hui les logi­ciels de IA te per­me­t­tent au mieux de copi­er une chan­son de Michael Jack­son et des Bea­t­les ou bien à par­tir d’une mélodie que tu leur donnes, de créer quelque chose d’assez rigoureux à la Canon de Pachel­bel, ce qui n’est pas très intéres­sant. Mais avec les avancées de Sony, Google ou Microsoft dans ce domaine, je pense que mon prochain album sera com­posé avec une grande par­tie d’intelligence arti­fi­cielle.

Quelle impor­tance aura alors la par­tie humaine dans le proces­sus de créa­tion ?

C’est une ques­tion intéres­sante. Dans mon prochain album, elle sera encore impor­tante, mais il faut absol­u­ment réalis­er que d’ici une dizaine d’années, tu auras des robots et des algo­rithmes d’intelligence arti­fi­cielle qui seront capa­bles de créer des romans, des films et des albums de musique orig­in­aux. Donc ça pose effec­tive­ment un prob­lème impor­tant : com­ment l’être humain créa­teur va se posi­tion­ner par rap­port à ça ?

En don­nant des direc­tives aux robots ?

C’est le grand point d’interrogation. Jusqu’à présent on a tou­jours réus­si à maîtris­er la tech­nolo­gie, il n’y a pas de rai­son que l’on n’y arrive pas encore. Mais ce qui va beau­coup chang­er, c’est quand les algo­rithmes seront telle­ment sophis­tiqués qu’ils seront capa­bles d’émotions. Est‐ce qu’un jour les robots pour­ront éprou­ver de la nos­tal­gie par exem­ple ? Et là on sera mal bar­ré par rap­port à l’intelligence arti­fi­cielle qui sera capa­ble de nous faire rire ou pleur­er. Cela peut con­duire à la dis­pari­tion de la créa­tion telle qu’on l’entend aujourd’hui. Beau­coup d’artistes vont se trou­ver découragés parce que quoi qu’ils fassent, des machines le fer­ont au moins aus­si bien qu’eux…

©EDDA. Mark Tso.

Les deux visuels de pochette traduisent une vision pos­i­tive et une vision néga­tive du futur, tu pench­es de quel côté ?

Ce serait arro­gant d’avoir une posi­tion tranchée sur un futur que, par déf­i­ni­tion, l’on ne maîtrise pas. Mais je pense qu’aujourd’hui il faut être opti­miste par sub­ver­sion. Si l’on regarde en arrière généra­tion après généra­tion, il y a eu cette atti­tude assez réac­tion­naire de se dire : hier c’était mieux et demain ça sera pire. Or dans notre évo­lu­tion, les lende­mains ont été plutôt meilleurs que les “hier”. Il y a deux siè­cles on avait une espérance de vie de 30 ans, on per­dait ses dents à 20, on pou­vait mourir d’un rhume et 80% de la planète mour­rait de faim. Loin de moi de dire que c’est par­fait aujourd’hui, mais ça va quand même un tout petit peu mieux. Surtout si on n’écoute pas toute la journée les chaînes d’info. Donc il n’y a pas de rai­son que notre futur soit moins bien que celui des généra­tions précé­dentes. Sauf qu’il y a un phénomène dont on par­le peu qui est l’explosion démo­graphique. Nous sommes trop devant le même fri­go comme dis­ait le com­man­dant Cousteau, et à un moment don­né il va fal­loir par­tir dans l’espace. Pour la pre­mière fois dans l’histoire humaine, les incer­ti­tudes ne sont pas seule­ment liées au seul futur.

Est‐ce que dans cette époque assez anx­iogène avec le change­ment cli­ma­tique, l’omniprésence de la tech­nolo­gie, il est urgent pour les artistes de s’engager, même si l’on fait comme toi une musique instru­men­tale ?

Quand on prend Beethoven ou Wag­n­er, il y avait aus­si une forme d’engagement dans les thèmes évo­qués dans leurs sym­phonies qui sont pour­tant instru­men­tales. Dans tous les mou­ve­ments musi­caux, il y a un côté hédon­iste et un côté avec une réso­nance sociale. Je suis absol­u­ment con­va­in­cu qu’il ne faut pas mélanger la cul­ture et la poli­tique. Mais ça ne veut pas dire que les artistes ne doivent pas s’engager à tra­vers des con­vic­tions. Par exem­ple, j’ai joué il y a peu de temps en Ara­bie Saou­dite. C’était la pre­mière fois que pour un con­cert en extérieur, le pub­lic hommes et femmes étaient mélangés. En plus, il y avait la vision 2030 de l’après-pétrole donc les instru­ments et le back­line étaient ali­men­tés par des pan­neaux solaires. Donc je n’hésite pas à aller dans ces endroits, comme je l’ai fait dans la Chine de l’après Mao. Parce que je suis fon­cière­ment con­tre toute forme de boy­cott. C’est dans ces endroits où les pop­u­la­tions sont isolées et privées d’une forme de lib­erté qu’il faut juste­ment aller. Sinon on les punit une deux­ième fois en les pri­vant de cul­ture, et on devient col­lab­o­ra­teur de la rad­i­cal­i­sa­tion, car on les isole encore plus. En Ara­bie Saou­dite 50% de la pop­u­la­tion à moins de 30 ans, ce qui est énorme. Ce sont des jeunes qui sont avides de change­ment, il faut leur ten­dre la main. J’ai été élevé par ma mère qui était une grande résis­tante, déportée, et elle m’a tou­jours dit quand j’étais enfant qu’il ne fal­lait pas con­fon­dre un peu­ple et une idéolo­gie. Ce n’était pas évi­dent de tenir ce genre de dis­cours à son époque où l’on avait ten­dance à con­fon­dre Alle­mands et nazis.

Donc si on te pro­pose d’aller jouer en Corée du Nord tu acceptes ?

Il est évi­dent qu’à par­tir du moment où la Corée du Nord s’ouvre, il faut y aller. Il n’y a pas de ques­tion à se pos­er. C’est la seule manière d’arriver à cica­tris­er les plaies et faire en sorte d’aider à ce que le peu­ple soit moins isolé.

Mais tu ne sers pas ain­si de cau­tion à un régime poli­tique ?

L’objectif c’est d’arriver à tra­vers la musique à exprimer des idées que le peu­ple n’a pas le droit d’affirmer. Il faut mieux ris­quer de se faire récupér­er en allant dans ces pays, mais en ten­dant la main à un peu­ple et en exp­ri­mant un cer­tain nom­bre d’opinions, plutôt que de ne pas le faire.

Bon, on se retrou­ve dans 40 ans pour voir qui a gag­né l’homme ou la machine ?

À mon avis il faudrait que l’on se retrou­ve avant, non pas pour des ques­tions d’âge, mais parce que cela va arriv­er beau­coup plus vite, dans les dix ans à venir. Bien­tôt tu ne pour­ras pas ouvrir la porte de ton fri­go avant telle heure parce que ton taux de cholestérol est trop élevé ou tu ne pour­ras pas ouvrir la porte de ton apparte­ment parce qu’une machine va te dire que le taux de pol­lu­tion est trop fort. C’est effrayant, mais en même temps beau­coup de gens pensent que c’est comme ça qu’il faut vivre. Aujourd’hui avec les enceintes con­nec­tées, tu invites le monde entier dans ton salon à écouter ce qu’il se passe donc moi je débranche tout. Les punks de la prochaine généra­tion ce sont ceux qui vont rejeter en masse inter­net. Nous sommes à la préhis­toire de l’âge numérique, c’est un peu le Far West.

Jean‐Michel Jarre Equinoxe Infin­i­ty (Columbia/Sony) sor­tie le 16 novem­bre

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