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Jesse Saunders : À jamais le premier ? đŸ—žïž

Jesse Saun­ders n’est pas l’in­ven­teur de la house, mais se revendique comme le com­pos­i­teur du pre­mier disque du genre : On And On, crĂ©Ă© en 1983 et sor­ti en jan­vi­er 1984 sur son label Jes Say Records. Mais qui est l’homme der­riĂšre le masque de pio­nnier autoproclamĂ© ?

 

Cet arti­cle est issu du Tsu­gi 159 : La house a 40 ans, les orig­ines d’une rĂ©volution

 

Dans la vie, il y a lĂ©gen­des et lĂ©gen­des. Celles que tout le monde con­naĂźt et celles qu’on se racon­te Ă  soi-mĂȘme. Dans quelle caté­gorie ranger On And On, cet EP de six morceaux sor­ti le 20 jan­vi­er 1984 ? Peut-ĂȘtre avec un pied dans cha­cune des deux, parce que son crĂ©a­teur, Jesse Saun­ders, ne compte pas for­cé­ment par­mi les noms les plus ron­flants des orig­ines de la scĂšne de Chica­go. En tout cas, pas pour les pro­fanes. Preuve s’il en est, sa page Wikipé­dia n’ex­iste qu’en qua­tre langues, dont l’arabe Ă©gyp­tien et le bul­gare. Et pour­tant, sa galette est trĂšs sou­vent citĂ©e spon­tané­ment lorsqu’il s’ag­it de rĂ©pon­dre Ă  cette ques­tion, somme toute lĂ©gitime : “Mais bor­del, quel est donc le pre­mier disque de house music de l’his­toire ?” Cela dit, lors de sa sor­tie en 1984, le son house est dĂ©jĂ  bien implan­tĂ© dans la plus grande ville de l’Illi­nois, Frankie Knuck­les fait office de dieu vivant et la Ware­house, d’in­con­tourn­able lieu de culte. 

 

 

Jesse, l’hyperactif

Et Jesse Saun­ders dans tout ça ? Son his­toire com­mence dans le South Side de Chica­go en 1962, au sein d’une famille de la classe moyenne noire. Sa mĂšre est insti­tutrice et son grand-pĂšre, engagĂ© dans le mou­ve­ment des droits civiques, est con­nu, en plus de son activ­itĂ© de directeur d’un salon funĂ©raire, pour avoir ceint l’écharpe de maire du quarti­er de Bronzeville, aprĂšs avoir bat­tu (dans les urnes) le cham­pi­on de boxe caté­gorie poids lourds de Joe Louis. De cet inspi­rant papi, Jesse se sou­vient d’une phrase que ce dernier lui rĂ©pé­tait sou­vent : “Fis­ton, la rai­son pour laque­lle la plu­part des gens Ă©chouent dans la vie, c’est parce qu’ils ne font pas TOUT ce qu’il faut pour par­venir au suc­cĂšs.” Et ce, peu importe le domaine. Pour Saun­ders, ce sera la musique. Au dĂ©part, une activ­itĂ© par­mi tant d’autres, sa mĂšre veil­lant per­son­nelle­ment Ă  son Ă©veil cul­turel. Ain­si, lorsqu’il n’ap­prend pas la gui­tare, la flĂ»te, le piano ou la bat­terie, il joue au base­ball, au ten­nis, chante dans une chorale, monte Ă  cheval ou dĂ©vale Ă  ski les pistes des mon­tagnes envi­ron­nantes. Et c’est pré­cisé­ment pour tuer le temps pen­dant les tra­jets en car depuis son domi­cile que “Jesse The DJ”, comme il se surnomme dans son auto­bi­ogra­phie parue en 2007, fait mon­tre de ses tal­ents musi­caux : “À la mai­son, je plaçais l’aigu­ille de la pla­tine sur la par­tie du morceau que je voulais Ă©couter avant de l’en­reg­istr­er. Ensuite, je pou­vais mod­i­fi­er l’or­dre de ces dif­fĂ©rents petits bouts grĂące au bou­ton pause de mon mag­né­to­phone Ă  cas­settes. (
) Ain­si, je pou­vais ral­longer mes par­ties prĂ©fĂ©rĂ©es sans devoir rem­bobin­er la bande Ă  chaque fois. Les pre­miers artistes avec lesquels j’ai fait ça, c’é­tait Foxy, avec leur chan­son “Get Off” et Funkadel­ic, avec “One Nation Under A Groove”.”

 

Une boom­box et des mix­tapes, l’his­toire est en marche. Fils de son Ă©poque et de sa ville, Saun­ders tombe amoureux du dis­co aprĂšs avoir enten­du Don­na Sum­mers chanter “Spring Affair” dans un club de jeunes, ce qui va irrĂ©mé­di­a­ble­ment le con­duire Ă  franchir les portes de la Ware­house et Ă  se pro­fes­sion­nalis­er en tant que DJ. Cepen­dant, il fau­dra un pas­sage loin de chez lui, Ă  Los Ange­les, oĂč il Ă©tudie Ă  l’U­ni­ver­sitĂ© de Cal­i­fornie du Sud, pour s’of­frir une petite cure d’hu­mil­itĂ© au sein d’un envi­ron­nement oĂč il n’est per­son­ne. En 198l, Jesse ren­tre  au bercail et dĂ©cide de franchir une Ă©tape en ouvrant son pro­pre Ă©tab­lisse­ment, The Play­ground, “le tout pre­mier Club de house” selon ses pro­pres ter­mes, dans lequel “il n’y avait aucune lim­ite d’ñge Ă  l’en­trĂ©e”, pour la pure et sim­ple rai­son qu’on n’y ser­vait pas d’al­cool. “Tout ce qu’on avait c’é­tait un snack-bar, un point d’eau et basta.”

 

“On And On And On”

Quand il opĂšre der­riĂšre les platines, Jesse Saun­ders dĂ©marre cha­cun de ses sets avec son morceau-signature : un med­ley bap­tisĂ© “On And On”, qui reprend des tracks dis­co de la face A d’une com­pi­la­tion mixĂ©e par un cer­tain Mach, La suite appar­tient Ă  la lĂ©gende, en tout cas Ă  la sienne. Comme il aime le racon­ter, un jour de 1983, avant de pren­dre son poste, le DJ dĂ©cou­vre stupé­fait que sa galette fĂ©tiche lui a Ă©tĂ© volĂ©e. Pour remĂ©di­er Ă  ce fĂącheux inci­dent, il dĂ©cide de recrĂ©er led­it morceau Ă  l’aide d’une Roland TR-808 pour la bat­terie, d’une TB-303 pour la basse, d’un syn­thé­tiseur Korg Poly-61 et du sam­ple de la ligne de basse du morceau “Space Invad­er”, pro­duit par les Aus­traliens de Play­er en 1979, et prĂ©sent sur la com­pi­la­tion de Mach. Quelque part, l’ini­tia­tive tom­ba Ă  pic puisque Jesse voulait juste­ment franchir un nou­veau cap en se met­tant Ă  la com­po­si­tion. LĂ  encore bien entourĂ©, il prof­ite de son ami­tiĂ© avec le pro­duc­teur Vince Lawrence (et, acces­soire­ment, du stu­dio du pĂšre de ce dernier, fon­da­teur du label Mitch­bal Records) pour crĂ©er l’EP On And On, sur lequel on retrou­ve — effec­tive­ment —  des Ă©lé­ments car­ac­tĂ©ris­tiques de la house music sur le sin­gle Ă©ponyme et ce, en dĂ©pit d’un min­i­mal­isme quelque peu dĂ©concertant.

 

Dans l’ou­vrage Last Night A DJ Saved My Life, Mar­shall Jef­fer­son se sou­vient d’ailleurs qu’à la sor­tie de On And On (dont le pre­mier pres­sage Ă  cinq cents exem­plaires a fini sold-out en trois jours), “tout le monde s’est dit : ‘Putain ! Je peux faire mieux que ça !’ “. Et de citer, Ă  titre d’ex­em­ples invers­es, les sin­gles de Jamie Prin­ci­ple “Wait­ing On My Angel” et “Your Love” : “Son truc Ă©tait trop bon. C’é­tait comme voir John Holmes (un acteur con­nu pour son engin de 35 cen­timĂštres, ndr) dans un film porno, tu sais que tu ne pour­ras jamais faire mieux.” Sauf que les­dits sin­gles ne sont sor­tis sur vinyle “qu’en” 1985 et 1986, alors que Prin­ci­ple avait pour­tant l’habi­tude de les pass­er avant cela sur cas­settes lors de ses sets. Suff­isant pour faire ren­tr­er Jesse Saud­ers dans la lĂ©gende en tant que tout pre­mier artiste Ă  avoir com­mer­cial­isĂ© un disque estampil­lĂ© house music. D’autres suiv­ront, sans pour autant lui apporter une recon­nais­sance Ă©quiv­a­lente Ă  celle d’un Frankie Knuck­les, d’un Lar­ry Heard ou d’un Far­ley “Jack­mas­ter” Funk (dont il a d’ailleurs cosignĂ© le tube “Love Can’t Turn Around” en 1986). 

Mais dans la grande et bor­dĂ©lique famille de la house, on sait mal­grĂ© tout recon­naĂźtre Ă  sa juste valeur : “Mec
 Jesse a changĂ© la musique”, con­clut ain­si Mar­shall Jef­fer­son. En 1997, l’an­cien maire de Chica­go Richard M.Daley l’a con­fir­mĂ© en faisant du 17 juil­let le Jesse Saun­ders And The Pio­neers Of The House Music Day. Une belle recon­nais­sance pour quelqu’un qui n’a jamais cessĂ© de chercher la lumiĂšre et qui ne se prive jamais Ă  tra­vers les deux livres qu’il a Ă©crits de racon­ter sa pro­pre lĂ©gende. “The Orig­i­na­tor of house”, comme il aime se dĂ©finir, rĂ©side dĂ©sor­mais Ă  Los Ange­les, oĂč il se remet d’une crise car­diaque qui a fail­li le laiss­er sur le car­reau fin 2022. La house est immortelle.

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