KOKOKO! Electro-débrouille à Kinshasa

par Tsugi

Né de la ren­con­tre à Kin­shasa entre Makara, Dido, Boms, Bovic et le Français Debruit, Kokoko ! incar­ne la révolution artis­tique qui a lieu dans les rues de “Kin”, la cap­i­tale con­go­laise. Ren­con­tre au terme d’une tournée européenne.

Par Marie-Alix Detrie

Une machine à écrire. Des boîtes de con­serve. Des bouteilles de détergent. Ces objets, sor­tis des poubelles de Kin­shasa, s’entre- choquent, résonnent sur un beat régulier un peu psy­ché et font vibr­er la foule. La bat­terie a l’air clas­sique au pre­mier regard, mais si on se con­cen­tre, on remar­que vite qu’elle n’est plus si com­mune : les caiss­es claires ? Des pots de pein­ture. Les cym­bales ? Les cou­ver­cles de ces mêmes pots. L’énergie, sur scène et dans la fos­se, est pal­pa­ble. Kokoko !, c’est cinq hommes habillés de jaune, arrivés tout droit de Kin­shasa et qui incar­nent cette nou­velle scène under­ground qui agite la cap­i­tale du Con­go. Ni musique du monde, ni de la musique africaine, le “zagué” ou la “tekno kintueni”, comme ils l’appellent, bous­cule tous les codes.

À chaque con­cert, c’est la même réaction: la température monte.” Ça ne manque pas. Inspirés à la fois des bruits de leur ville et de la musique occi­den­tale qu’ils arrivent à capter depuis leur pays, pour leur première tournée en Europe, Makara (chanteur), Dido (aux cordes), Boms (le multi-instrumentiste) et Bovic (le bat­teur) amènent le son des ghet­tos de Kin­shasa jusqu’à nos tym­pa­ns. Dimanche 11 juin à Nîmes, alors que le soleil tape fort en fin d’après- midi, ils ter­mi­nent leur tournée européenne au fes­ti­val This Is Not A Love Song. Seuls quelques curieux sont éparpillés à l’ombre devant la scène pen­dant les bal­ances, mais dès la première note, sur un beat électro, les sons de Kin­shasa s’emparent de la par­celle nîmoise. Les vis­ages sur­pris, les corps com­men­cent à se mou­voir sur un “boum boum” fam­i­li­er recou­vert de tonalités incon­nues. Plus tard, à la fin du con­cert, quand Makara descend dans la foule, micro en main, pour danser avec le pub­lic, on ne voit plus le bout de la masse de per­son­nes rassemblées autour de lui. Pour lui, c’est clair, “les gens aiment cette musique imag­i­naire, cette musique qui n’existe pas”.

Kokoko ! est le fruit de la ren­con­tre l’été dernier entre Debruit, pro­duc­teur français basé en Bel­gique, et ces amoureux de musique et de cul­ture alter­na­tive. Boms, Makara, Dido et Bovic avaient tou­jours voulu enreg­istr­er leur musique de manière plus mod­erne, mais le manque de matériel ne le leur per­me­t­tait pas. Invité par La Belle Kinoise, une société de pro­duc­tion audio­vi­suelle qui réalise depuis une quin­zaine d’années des lms sur le pays, Debruit se rend au Con­go pour la première fois en juil­let 2016. Alors qu’ils mon­tent un pro­jet de doc­u­men­taire autour de la scène artis­tique under­ground qui se développe dans les rues de “Kin”, Debruit est appelé en ren­fort. Pen­dant deux mois, ils font de la musique, expérimentent, sans savoir exacte­ment ce qu’ils vont en faire. “Fin juil­let, après avoir créé des morceaux ensem­ble, on a fait une bloc par­ty. On est allés dans l’immeuble en con­struc­tion à côté de là où on bos­sait. C’était une man­i­fes­ta­tion spontanée, on n’avait prévenu per­son­ne. Quand les per­formeurs sont arrivés, la rue a été bloquée tout de suite. Tout a pris là, c’était la folie ! Et là, le groupe était créé.

KOKOKO ! EN TOURNEE EUROPEENNE

Un an plus tard, tous les cinq se retrou­vent sur les scènes françaises, suédoises, suiss­es et belges. À Brux­elles, ils affichent même com­plet. La tournée est aujourd’hui terminée, mais le pro­jet ne s’arrête pas pour autant. Debruit reprend. “Des titres sont sor­tis fin juin. On tra­vaille sur un album en ce moment pour la fin de l’année ou début 2018. La prochaine tournée, on aimerait la faire avec tous les mem­bres de Kokoko!.” Car ce pro­jet ne se résume pas à eux. “On est super nom­breux dans Kokoko !”, lance Bom’s. Dans le groupe, il y a aus­si les danseurs, les sculp­teurs, et d’autres artistes qui font par­tie de cette même vague d’innovation con­go­laise. En tout cas, pour cette première par­tie du pro­jet, tous sont ravis. “La tournée s’est super bien passée. Ce n’est pas évident quand même de faire une tournée, sans album, sans être con­nu… sans rien en fait”, reconnaît Bom’s. Mais pour ces enfants de Kin, con­stru­ire quelque chose avec rien n’est après tout qu’une ques­tion de volonté.

LA MUSIQUELECTRO-MECANIQUE

Pen­dant les bal­ances avant le live, Makara aide Bom’s à accorder sa gui­tare à une corde. Il sort son tournevis, approche son oreille, resserre la corde. Sur ces instru­ments, pas de repère visuel. Seule­ment l’oreille, l’instinct, le même instinct qui les a fait les créer. Bom’s, moto-taxi à Kin­shasa, joue de sa “gui­tare mous­tique”. Debruit s’empresse de préciser: “Elle s’appelle comme ça, car quand tu tires à fond la poignée de moto mise au bout du manche, en haut ça fait ‘bzzzzzzzzz!’.” Dido, lui, n’a pas pu ramen­er sa gui­tare préférée, la Jésus Crise. Un immense instru­ment en forme de croix, qui lui a valu son nom, des cordes de gui­tare et de harpe accrochées avec de gross­es boîtes de con­serve. “Elle est telle­ment grande, on dirait plus une sculp­ture qu’un instru­ment !” plaisante Debruit. En l’occurrence, la con­fu­sion peut par­fois les desservir. “À l’aéroport, on nous refuse de trans­porter tel ou tel instru­ment. On nous a dit que ce n’est pas un instru­ment de musique. Mais selon quels critères?”, s’agace Debruit. Résultat, Jésus Crise n’a pas pu pass­er les frontières françaises.

Pour ces inven­teurs, tout devient un poten­tiel instru­ment. “Regarde”, lance Makara. Il soulève une canette, une bouteille, les frappe l’une con­tre l’autre. Son corps réagit, com­mence à bouger en rythme, il pousse sa voix. En l’espace de quelques sec­on­des, le petit stu­dio bleu insonorisé dans lequel nous nous trou­vons devient une scène, un endroit où on veut se déhancher. Il con­tin­ue, nous emporte, puis s’arrête d’un coup et lâche : “Tu vois, on n’a pas besoin de plus.” À Kin­shasa, Makara chante six soirs par semaine dans un club. “Là, il faut imag­in­er l’ambiance! s’enthousiasme Debruit. Tu ren­tres et hop, il y a une coupure de courant. On règle le problème, on con­tin­ue de danser. Tu bois ta bière, et tu vois le métal qui tombe en fusion rouge sur les câbles dans la pièce. Et on con­tin­ue à faire la fête. Au début, le son est telle­ment fort que tu te deman­des si tu vas pou- voir rester. Mais qua­tre heures plus tard, tu y es encore…” Makara n’est donc jamais à l’abri d’une coupure de courant. Au con­traire, c’est devenu une rou­tine, il trou­ve tou­jours moyen de faire bouger les danseurs et le pub­lic du club. “Même sans micro je tra­vaille. Je peux pren­dre mon bras, le met­tre dans la bouche pour chanter plus fort. Je peux pren­dre les canettes et les frap­per l’une con­tre l’autre, faire des boucles, les gens suiv­ent.” Ce fan de tech­no n’a pas accès aux machines depuis sa ville natale, il devient donc sa pro­pre boîte à rythmes. Il fait des boucles de qua­tre ou huit temps qui peu­vent par­fois dur­er jusqu’à 40 min­utes, sur lesquelles des danseurs se déchaînent. Il joue, chaque soir, entre qua­tre et cinq heures. “On a la musique, on a la tex­ture, le seul truc qui nous manque, c’est l’ampli.” Avec Debruit, le problème est réglé.

UNE VILLE QUE L’ONCOUTE

Quand tu arrives à Kin­shasa, c’est un électrochoc. Il y a de la musique partout”. Dans cette ville de plus de dix mil­lions d’habitants, l’art n’est pas enfermé dans des musées, mais est omniprésent. “Mon fils chante, mon voisin chante. Il y a que des artistes à Kin­shasa!”, lance Makara. Depuis chez lui, il aime ten­dre l’oreille et imag­in­er ce qu’il y a en dehors de ses murs. Le son du camion du vendeur de ver­nis, qui tape ses petites bouteilles l’une con­tre l’autre, le bruit d’élastique du vendeur de cig­a­rettes… “Kin, c’est une ville que tu écoutes.” Leur inspi­ra­tion, à tous, vient de là… et d’un besoin de change­ment.

Après un an, 50 ans, 500 ans, 1000 ans de rum­ba… Main­tenant ça suf­fit!”, s’exclame Makara. Autour de la table, tout le monde s’esclaffe. Mais comme il ne blague qu’à moitié, le sérieux revient vite. Depuis les années 30, la scène musi­cale de Kin­shasa est dominée par la rum­ba con­go­laise et les musiques d’églises. Alors pen­dant plusieurs générations, rien n’a bougé. “Aujourd’hui, on a le respect de nos ancêtres, mais on a envie d’autre chose. On a besoin d’innovation”, explique Bom’s. Alors, la scène alter­na­tive se développe, avec des sculp­teurs, des créateurs d’instruments, des danseurs, des comédiens… “La musique est aus­si un moyen pour nous de nous exprimer sans par­ler”, autrement dit de con­tourn­er les inter­dits et les tabous très présents dans la poli­tique de Joseph Kabi­la. Provo­quer, faire bouger, réveiller, c’est leur objec­tif. Leur nom n’a pas été choisi au hasard. Coudes vissés sur la table, regard déterminé, Makara explique. “Kokoko ! en lin­gala sig­ni­fie ‘toc toc toc’. On est sur le palier, on frappe, on nous ouvre la porte. Et là, Kokoko ! entre.

(Vis­ité 1 127 fois)