©DIANE ALEXANDER WHITE

La Disco Demolition Night : la nuit où l’Amérique a voulu la peau du disco

Avec l’arrivée du sida, la Dis­co Demo­li­tion Night est l’un des événements qui ont précipité la mort du dis­co des années 70. Retour une nuit trag­ique où se sont mêlés le sport, la musique et les pires pul­sions de la nature humaine.

Arti­cle issu du Tsu­gi 132, tou­jours disponible à la com­mande en ligne.

 

Si le fes­ti­val d’Altamont organ­isé par les Rolling Stones le 6 décembre 1969 sur un cir­cuit auto­mo­bile de Cal­i­fornie du Nord signa en par­tie la mort du mou­ve­ment hip­pie (avec l’assassinat de Sharon Tate), la Dis­co Demo­li­tion Night par­tic­i­pa à l’exécution du dis­co. À Alta­mont, des Hells Angels assur­aient – mal – la sécurité, des actes de vio­lence assom­brirent l’atmosphère et qua­tre morts furent à déplorer. Lors de la Dis­co Demo­li­tion Night, les choses furent moins sanglantes, mais haute­ment sym­bol­iques dans leur vio­lence. Nous sommes dix ans plus tard, le 12 juil­let 1979 au stade de Comiskey Park à Chica­go. Les fans de sport vien­nent assis­ter à un dou­ble match de base­ball entre les White Sox, l’équipe locale, et les Tigers de Detroit.

Du pain et des jeux (idiots)

Steve Dahl

Les chaus­settes blanch­es, qui con­nais­sent une sai­son dif­fi­cile, ont eu l’idée de suiv­re le leit­mo­tiv “du pain et des jeux” pour faire venir du monde. Ils ont donc embauché un DJ rock, Steve Dahl, chargé d’assurer la pro­mo du match. Les semaines précédant l’événement, ce dernier a chauffé les audi­teurs de la radio qui l’embauche en leur pro­posant de venir avec un album dis­co pour pou­voir entr­er au stade pour seule­ment 98 cents. Il s’agira de faire détruire le fameux disque emporté. Les anti-disco débarquent en masse, munis de pan­car­tes d’insultes envers le genre qui a trans­formé Don­na Sum­mer en star. La scène est surréaliste. Au lieu des 20 000 per­son­nes prévues, ce sont 50 000 fous furieux qui débarquent. Surexcités par l’alcool, les drogues et l’effet de meute, des spec­ta­teurs sans bil­let escaladent les clôtures. Dans les gradins, cer­tains jet­tent des vinyles sur le ter­rain imprégné d’une odeur de cannabis, comme s’il s’agissait de fris­bees, mais aus­si des pétards et des bouteilles. Les joueurs enfi­lent au plus vite leurs casques et doivent inter­rompre le jeu plusieurs fois.

Dans cette atmosphère sauvage arrive le clou du spec­ta­cle, à l’entracte. Une benne con­tenant les vinyles dis­co est détruite avec des explosifs au milieu du ter­rain par Dahl et quelques amis, à 20h40. Le pub­lic scan­de “dis­co sucks” tan­dis que beau­coup de fans de sport, effrayés, ten­tent de quit­ter les lieux. L’explosion laisse un trou dans la pelouse et le ter­rain est envahi par plus de 5 000 spec­ta­teurs en délire pen­dant que les White Sox se bar­ri­ca­dent. La police débarque moins d’une heure plus tard pour dis­pers­er les troupes. Une trentaine de blessés est recensée et le deuxième match est reporté. Une ques­tion se pose alors devant tant de haine : com­ment a‑t-on pu en arriv­er là alors que le dis­co ne se voulait qu’amour et hédonisme ?

©Hank DeGe­orge

La fin du monopole disco

En 1979, la démocratisation du dis­co, qui com­mence au mitan des années 70 après des débuts under­ground, est à son comble. Blondie, les Rolling Stones et Rod Stew­art s’y con­ver­tis­sent. Le cinéma a surfé sur la vague avec La Fièvre du same­di soir (1977). Mais le genre a ses détracteurs et ils sont féroces. Il y a ceux que les sonorités ren­dent hystériques, jugeant le côté synthétique inau­then­tique et l’aspect com­mer­cial trop lisse. D’autres qui trou­vent les fans de dis­co trop obsédés par les étoffes scin­til­lantes qu’ils portent.

Belka­cem Meziane, auteur de Night Fever, Les 100 hits qui ont fait le dis­co (éd. Le Mot et le Reste), résume ain­si ce qui pou­vait agac­er tant de monde : “La première rai­son est économique. Une grande majorité des émissions de radio ont axé leur prog autour du dis­co. Les labels ont investi des mil­lions dedans. Les génériques télé, les pubs, les jin­gles de toutes sortes utilisent cette musique. C’est donc un mono­pole mal vécu par le reste de l’industrie musi­cale et surtout par le rock qui est depuis le début des années 1960 la musique emblématique de l’Amérique blanche. Il y a aus­si la morale et la reli­gion, qui occu­pent une grande place dans ces reproches. Longtemps on a cri­tiqué la musique, quelle qu’elle soit, pour son caractère sub­ver­sif. Les jazzmen et les rockeurs étaient vus comme des buveurs d’alcool, des fumeurs de mar­i­jua­na, des coureurs de filles… Le dis­co est de la même manière attaqué pour son côté glam­our, faisant l’apologie du sexe et des drogues…”

©DR

Homophobie et racisme latents

Au début des années 1970, quand il apparaît dans les boîtes de nuit de New York, le dis­co est un genre de niche, ancré dans la cul­ture gay, noire et lati­no. De quoi faire fuir une horde de puri­tains. Mais ce soir de 1979, au stade, ce sont surtout des hommes blancs âgés de 18 à 34 ans qui sont réunis pour met­tre le feu aux poudres. Peter Shapiro, auteur du livre culte sur le dis­co Turn The Beat Around (éd. Allia) nous explique l’importance du con­texte : “La soirée de démolition du dis­co s’est pro­duite dans le Mid­west, qui s’appelait alors la ‘cein­ture de la rouille’ parce qu’elle était le cœur indus­triel de l’Amérique. Mais les usines étaient en train de mourir. Le dis­co, issu de l’underground gay et noir, représentait un défi face à l’image que l’Amérique de John Wayne avait d’elle-même. Quand le pou­voir américain a con­nu la crise, les hommes blancs mécontents licenciés des emplois man­u­fac­turi­ers se sont sen­tis aliénés par le dis­co. L’Amérique des 70s a aus­si vu l’arrivée des guer­res cul­turelles (que nous vivons tou­jours) et les mil­i­tants anti-gays comme la chanteuse de coun­try Ani­ta Bryant se sont concentrés sur le dis­co. Cette musique a également amené les charts pop à arbor­er une présence noire sig­ni­fica­tive, ce qui a bous­culé les fans de rock, en majorité blancs.”

Cette lec­ture de la Dis­co Demo­li­tion Night ne con­va­inc pour­tant pas tout le monde. Glo­ria Gaynor pense par exem­ple que son démiurge secret est surtout le Dieu dol­lar. Des per­son­nes dont les intérêts financiers étaient menacés par le dis­co auraient détourné le pub­lic de son attrait. Quelles que soient leurs moti­va­tions, les agi­ta­teurs de cette nuit-là n’auront pas eu gain de cause. L’explosion s’est transformée d’année en année en immenses feux de joie tech­no, hip-hop, house et électronique, tous irrigués par la flamme disco.

Arti­cle issu du Tsu­gi 132, tou­jours disponible à la com­mande en ligne.

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