On découvre ensemble : le nouvel album surprise de Nicolas Jaar

par Tsugi

Troisième album en seule­ment un an, le sec­ond sous son véri­ta­ble nom, Nico­las Jaar n’est pas du genre à se prélass­er. Deux jours après l’avoir dévoilé sous sa “forme liq­uide”, l’Americano-Chilien sort Telas, (“tis­sus” en espag­nol), pro­jet de déstruc­tura­tion des tex­tures d’une heure, découpé en qua­tre par­ties d’en­v­i­ron 15 min­utes cha­cune. Ensem­ble, et au fur et à mesure du disque, nous allons décou­vrir cette œuvre et vous livr­er toutes nos impres­sions et réflex­ions, à chaud.

Par Alix Odori­co et Syl­vain Di Cristo

 

Track 1 : Telahora

Adieu au brouil­lard organique (et un peu sopori­fique, disons-le) de son précé­dent disque Cenizas en ces toutes pre­mières min­utes. Les instru­ments, ou peut-être seule­ment des objets qui son­nent, com­bat­tent sur une nappe ambi­ent pro­gres­sive à la dimen­sion épique… Puis, le tout s’adoucit en ne lais­sant que l’ef­fet épilep­tique provo­qué par les sonorités IDM. Un petit coup sur le temps, on est à 7:43 et ce n’est pas encore la moitié du track. C’est ce qu’on appelle une intro ! Un track à plusieurs tiroirs donc, résol­u­ment pro­gres­sif où les cordes pincées pren­nent le relais des per­cus­sions, avant de se faire lente­ment dévor­er par une série de glitchs anx­iogènes.Tela­ho­ra” fini­ra comme elle a com­mencé, angois­sante et mys­térieuse à souhait. Aphex Twin devrait appréci­er.

 

Track 2 : Telencima

Nico­las Jaar comme un savant fou sur “Telenci­ma”. Habité par ses machines, les tex­tures, couleurs et émo­tions se mêlent comme les cel­lules d’or­gan­ismes vivants s’en­tre­choquent, si bien qu’on a l’im­pres­sion d’être devant un doc­u­men­taire sur le micro­cosme et le macro­cosme de l’u­nivers, à la nais­sance et à la mort lente des noy­aux. Au début, on se dit que 15:09 min­utes comme ça, ça va être long, et le fan­tôme bar­bant de Cenizas revient un peu nous hanter. Puis on com­mence à écouter ça de cette même oreille qui écoute du free jazz, où le solo de sax­o­phone vient se faire per­turber par des glitchs numériques, et une his­toire com­mence peu à peu à pren­dre forme dans notre esprit, met­tant en scène ces bac­téries organiques qui livr­eraient une féroce bataille con­tre des virus infor­ma­tiques. On com­prend égale­ment que le découpage des tracks est volon­taire­ment macronomique et que Jaar aurait bien pu aller davan­tage dans le détail. À sa guise.

 

Track 3 : Telahumo

Ici, change­ment d’am­biance. Nous voilà dans un musée d’art con­tem­po­rain ou au beau milieu de la salle prin­ci­pale d’un aquar­i­um, où l’artiste aurait pu faire un live de 14 min­utes au rythme de la danse d’une mul­ti­tude de requins, s’ac­cor­dant aux notes de piano. La sec­onde par­tie du titre, lancée par une poussée d’elec­tron­i­ca, reste encore dans la lignée de Cenizas, de la volon­té de met­tre une nou­velle fois les bruits de la nature en avant. Soudain, la nos­tal­gie nous mord quand on doit défini­tive­ment faire une croix sur le Nico­las Jaar de Space Is Only Noise, quand le ryth­mé épou­sait le bruitiste. Aujour­d’hui, il fau­dra se con­tenter de son pro­jet Against All Log­ic pour tout ce qui est beat et avoir les mélodies et les bruits sous son vrai patronyme. Ça n’en­lève rien à la beauté de Telas mais peut-être que des images pour l’ha­biller auraient été plus… utiles, comme son pro­jet Pome­gran­ates ?

 

Track 4 : Telallàs

Peu de nou­veauté pour la con­clu­sion de Telas sur ce dernier track. Passé les sept pre­mières min­utes de qua­si vide, Jaar pro­pose à présent un son mélan­col­ique et sérieux, une boucle de per­cus­sions aux orne­ments har­moniques qui ne trou­vent mal­heureuse­ment pas l’apothéose sen­ti­men­tale qu’elle lais­sait présager, lais­sant l’al­bum se ter­min­er en queue de pois­son.

Conclusion

Depuis le génial Sirens (2016), Nico­las Jaar n’avait pub­lié que des pro­jets sous son alias Against All Log­ic. Cenizas, sor­ti il y a quelques mois aura mar­qué cette rup­ture. Dans ce disque, paru en plein con­fine­ment, l’artiste expli­quait s’être volon­taire­ment con­finé pen­dant qua­tre mois pour sa réal­i­sa­tion. Un album min­i­mal­iste qui tente un clin d’œil au rythme de la nature. Peut-être une manière pour le musi­cien de revenir à des choses essen­tielles et pri­maires en ces temps som­bres. Le rap­proche­ment entre Cenizas et Telas, s’il n’est pas évi­dent à pre­mière vue, est notoire. De par son ambiance et ses sonorités tout d’abord, légère­ment en marge de Sirens et se rap­prochant davan­tage de Pome­gran­ates, mais aus­si par son nom. “Cenizas”, “cen­dres” en espag­nol, et “telas”, “tis­sus”, ren­voient tous deux à la matière créa­trice. Pre­mière pour Cenizas, et trans­for­mée pour Telas. Peut-être peut-on y voir une con­ti­nu­ité dans le rap­port qu’a Nico­las Jaar à son proces­sus créatif. Ces tis­sus dont l’Americano-Chilien s’a­muse sur ses qua­tre titre sem­blent ren­voy­er aux dif­férentes tex­tures et couch­es dont sa musique est com­posée. Il les découpe, les rat­tache et les super­posent pour livr­er son pro­pre « vête­ment », authen­tique. Néan­moins, la com­para­i­son prend fin à l’évo­ca­tion de la durée des qua­tre titres : entre 13 et 16 min­utes cha­cun. Si Cenizas est com­posé de 13 tracks plus courts, ici, ils pla­nent sur la durée et se con­som­ment comme un court-métrage ciné­matographique sur les bien­faits de la nature, occa­sion de rap­pel­er que Nico­las Jaar est le fils du réal­isa­teur chilien Alfre­do Jaar. Lors d’une inter­view accordée aux Inrocks en 2011, il dis­ait à l’oc­ca­sion de la sor­tie de Space Is Only Noise : « Il y a d’abord le fait que tout a déjà été écrit et com­posé : la seule chose qui nous reste, c’est la tex­ture, le vête­ment, la pro­duc­tion. » Neuf ans après, il con­tin­ue tou­jours inlass­able­ment sa recherche.

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