© Frederic Aranda

La figure rap queer Zebra Katz débarque dans la cour des grands avec ce premier album

Après s’être imposé comme tête de gon­do­le d’une scène rap queer en pleine explo­sion, avec un par­cours le menant de sa Floride natale à Berlin, le sul­fureux Zebra Katz pub­lie enfin son pre­mier album, Less Is Moor. Ren­con­tre avec un artiste qui sem­ble arrivé à matu­rité.

Fash­ion Week, Paris, 2012. Une petite bombe sexy et cor­ro­sive rythme le défilé de Rick Owens. La planète s’enflamme instan­ta­né­ment pour Zebra Katz en décou­vrant son hymne “Ima Read”, con­den­sé de punk de back­room, de trap housey et de cul­ture vogu­ing. Kid­dy Smile n’est pas encore une star et le télé-crochet de drag queens incar­né par le flam­boy­ant Ru Paul n’a pas tra­ver­sé l’Atlantique. Quelques activistes parisiens ont flairé l’émergence de plusieurs rappeurs noirs améri­cains se revendi­quant homo­sex­uels et queers. Ils les invi­tent aux soirées Bam­baataa. Mikky Blan­co, Le1f ou Zebra Katz devien­dront les héros d’une com­mu­nauté LGBTQI+ en quête de mod­èles autres que Ricky Mar­tin ou Mika. Le fes­ti­val Loud & Proud voit le jour dans la foulée et la presse spé­cial­isée aura tôt fait de bap­tis­er cette scène “queer hip-hop” ou “queer rap” et tant pis si musi­cale­ment leurs pro­duc­tions n’ont pas grand-chose en com­mun.

Le tal­ent de Zebra Katz, né Ojay Mor­gan en Floride il y a une trentaine d’années, ne s’arrête pas à ses sail­lies pour jour­nal­istes en mal de sen­sa­tions fortes. Ses tal­ents de pro­duc­teur et son tim­bre entre râle las­cif et flow incisif sont vite repérés. Damon Albarn l’invite à chanter sur trois titres de l’album Humanz de Goril­laz, un disque où fig­urent tout de même Vince Sta­ples, De La Soul ou Grace Jones. C’est la con­sécra­tion pour Zebra Katz, jamaï­cain d’origine pour qui la muse de Jean-Paul Goude a tou­jours été une référence. C’est depuis Berlin, où il vit désor­mais que Zebra Katz a enfin trou­vé le temps pour finalis­er son pre­mier album, Less Is Moor. Moor, terme peu courant, util­isé par Shake­speare dans Oth­el­lo, équiv­a­lent de mau­re en français, et que Zebra Katz a choisi de se réap­pro­prier.

Zebra Katz : Mau­re sym­bol­ise la couleur de ma peau. C’est une façon pour moi de célébr­er ma peau noire. Pour com­pren­dre d’où ça vient, il faut remon­ter à la présen­ta­tion de ma thèse qui s’appelait Moor Con­tra­dic­tions, que j’ai don­née au théâtre La Mama à New York en 2007. J’ai créé le per­son­nage de Zebra Katz pour ce one-man-show. Cet album en est la suite. J’ai tou­jours eu la sen­sa­tion que les gens de couleur et les lais­sés pour compte reçoivent moins, mais doivent don­ner plus. Less Is Moor est une réac­tion à ça. Mais c’est bien sûr aus­si une ode au min­i­mal­isme avec le jeu de mots sur moor et more. Nina Simone a dit : “Un artiste a le devoir de réfléchir sur l’époque.” C’est ce que j’ai voulu faire. Par­tir de mes huit années passées dans la musique et les rassem­bler en restant fidèle à l’univers esthé­tique que j’ai créé avec le per­son­nage de Zebra Katz. Il m’a fal­lu huit ans pour y arriv­er. En 2012, je n’aurais pas eu la con­fi­ance ni le savoir-faire que j’ai aujourd’hui. J’ai gag­né des jalons de pro­duc­teur, en par­tic­i­pant notam­ment à la Red Bull Music Acad­e­my au Japon ou en tra­vail­lant avec le pro­duc­teur Torus. Aujourd’hui, c’est moi qui suis aux com­man­des : je suis patron de label, j’ai le dernier mot, c’est mon argent que j’investis dans tout l’univers graphique, un aspect très impor­tant pour moi. C’est une réus­site et je suis très fier d’en être arrivé là tout seul. Peu importe le temps que ça m’a pris. Les étapes qui ont jalon­né ce par­cours étaient par­fois inat­ten­dues, mais c’est quand j’ai pu lâch­er prise et laiss­er par­ler la musique que tout s’est mis à avoir du sens.

Ce par­cours dont tu par­les t’a amené à Berlin, où tu vis aujourd’hui. Est-ce que l’underground berli­nois appa­raît d’une manière ou d’une autre sur ce disque ?

C’est mon goût pour l’underground per­son­nel qu’on peut ressen­tir : pas seule­ment Berlin, mais aus­si New York, car c’est là-bas que tout a com­mencé pour moi. Ça fait seule­ment un an et demi que j’y habite. Je venais à peine de m’y installer quand les Goril­laz m’ont invité à tourn­er avec eux pen­dant un an ! Et je suis par­ti. À la fin de la tournée, je me suis sen­ti très seul. J’avais quit­té tous mes amis à New York, et à Berlin quand je suis ren­tré les gens me demandaient si on était encore amis. L’album est donc une évo­ca­tion de ces deux villes. Même sans album, j’ai pu tourn­er sans arrêt pen­dant huit ans partout sur la planète. En Russie, au Kaza­khstan, à Istan­bul, et puis telle­ment de fes­ti­vals ici en Europe. J’ai plus joué en Europe qu’aux États-Unis, parce que la plu­part des fes­ti­vals améri­cains sont con­sacrés à la scène EDM, pas vrai­ment le cadre idéal pour mes shows. Dans cet album, je m’interroge sur tout ça. Il a une dimen­sion de résis­tance under­ground. Je danse avec mon oppres­sion et je suis en colère. J’y célèbre aus­si ma sex­u­al­ité, ce que je ne fai­sais pas quand j’ai com­mencé. À l’époque, je voulais être un artiste et ne pas être réduit à la couleur de ma peau ou à ma sex­u­al­ité. Mais je me con­sid­ère tou­jours comme un artiste under­ground, même si j’ai enreg­istré avec Goril­laz et d’autres artistes très con­nus. Mes beats sont sans doute plus durs à digér­er en rai­son de la nature pro­fonde de ce que je fais. Ma stratégie de défense, c’est de désori­en­ter ceux qui m’écoutent. C’est ce que font les zèbres dans la nature. Si un tigre les course, ils bougent de telle sorte qu’il est impos­si­ble de prévoir où ils vont aller. C’est un peu comme ça que j’approche ma musique.

Le disque s’ouvre avec un col­lage de plusieurs ani­ma­teurs qui par­lent de toi dans plusieurs langues, y com­pris le français. Puis le son devient très dur, du rap très punk. Et au milieu du disque, après s’en être pris plein les oreilles, il y a “Neck­lace”, une bal­lade…

Je savais que sur un album j’allais devoir mon­tr­er des aspects inex­plorés de ma per­son­nal­ité. Donc oui, ça démarre très boom­bas­tic. C’est une façon de racon­ter mon his­toire. En 2012, je fai­sais plein d’interviews. On m’a sex­u­al­isé très tôt dans ma car­rière et je n’y étais pas vrai­ment pré­paré. Je pen­sais qu’on me par­lerait de musique, mais la plu­part des gens étaient intéressés par ma vie sex­uelle. Pourquoi pas, mais peut-on par­ler de ma musique, s’il vous plaît ? Tous ces gens qui étaient con­va­in­cus de con­naître ma vie… Il n’y a aucun genre de musique qui a été sex­u­al­isé comme le rap. Ça me rendait fou à m’en taper la tête con­tre les murs. Donc sur cette bal­lade, “Neck­lace”, je chante. Je n’ai pas sou­vent chan­té, parce que c’est comme si per­son­ne ne voulait que je le fasse. Donc je l’ai placée là, comme un petit moment de vul­néra­bil­ité. Je suis très authen­tique et très vul­nérable. Je mon­tre beau­coup de moi. Je voulais qu’on entende l’époque et l’époque est dés­espérée. L’environnement est très dur, les gens se bat­tent lit­térale­ment pour sur­vivre, mais aus­si pour être com­pris et pour ne pas qu’on les range dans une case. C’est notre monde et je voulais en par­ler d’une façon qui me ressem­ble. Je voulais que ce soit très poli­tique, mais aus­si tou­jours dansant.

© Ian Wall­man

Mal­gré les sons abrasifs et cette dimen­sion très poli­tique, est-ce que tu ne dévoiles pas aus­si un Zebra Katz plus roman­tique ?

Car­ré­ment ! Ma vie amoureuse est présente dans ce disque. Mais il fal­lait que je m’éloigne de l’idée que j’étais tout le temps sex­u­al­isé. Un morceau comme “Upp”, par exem­ple, est une sorte d’hommage à “Pull Up To The Bumper” de Grace Jones qui joue sur la séduc­tion, je voulais don­ner la sen­sa­tion que je mur­mure dans votre oreille à l’arrière d’un club. Dans ma musique, j’aime me sen­tir à côté de l’auditeur quand il pénètre dans cette his­toire qu’il attend que je lui racon­te depuis huit ans.

Grace Jones a tou­jours dit dans toutes les inter­views qu’il n’y avait pas de sous-texte sex­uel à “Pull Up To The Bumper”…

En tant que Jamaï­cain, je sais que oui. (rires) Il y a aus­si une chan­son comme “Zad Drumz” où j’évoque la hiérar­chie dans les clubs. J’ironise sur la cul­ture club. Qui est act­if : le physio ou moi ? Qui a le con­trôle ? Je voulais apporter un éclairage sur une scène qui se prend à mon avis bien trop au sérieux. Il y a aus­si de la légèreté et une cer­taine dose humour. J’espère que les gens le saisiront. Je ne suis pas aus­si sérieux que ce qu’on pense. Zebra Katz est par­fois perçu comme dis­tant, sin­istre ou en colère, mais il y en a bien plus sous la cara­pace que ce qu’on voit au pre­mier regard.

Com­ment est-ce que tu vis que Le1f ou Mikky Blan­co ou toi, on vous affu­ble sou­vent de l’épithète “queer rap” quand vos choix esthé­tiques et artis­tiques sont sou­vent rad­i­cale­ment dif­férents ?

Je me suis pas mal indigné là-dessus, mais c’est quelque chose que je ne peux pas vrai­ment com­bat­tre. On nous a tous mis dans le même sac à cause de la couleur de notre peau. Je pense qu’on méri­tait mieux que ça. Huit ans après, beau­coup de choses ont changé. Il n’y a qu’à voir Lil Nas X : je suis si con­tent qu’il existe et je me réjouis de son suc­cès. C’est l’un des artistes les mieux payés aujourd’hui et il se trou­ve qu’il est black et c’est dur à avaler pour cer­tains. Il casse des bar­rières dans la musique coun­try et pour ça il a ren­con­tré beau­coup d’adversité, on ne voulait pas de lui. Par­ler du “rap queer”, c’est par­ler des gens de couleur. Tout ça relève sans doute d’une con­ver­sa­tion plus glob­ale sur la per­cep­tion de la race. La plu­part des gens l’évitent en par­lant du rap queer parce que c’est plus poli­tique­ment cor­rect. J’en ai beau­coup par­lé et je ne cherche pas à minor­er tout le boulot que j’ai fait et l’impact que ça a pu avoir sur les gens, quelle que soit leur sex­u­al­ité. Je suis fier de ce que j’ai fait, fier de ma musique, fier d’être resté fidèle à mes choix esthé­tiques et j’assume tout ce que j’ai pu dire. Ces sujets me pas­sion­nent, encore aujourd’hui. C’est bizarre d’être ici en face de toi et de dire “c’est moi qui ai fait tout ça”. Je ne veux pas en en par­lant don­ner l’impression que je par­le de moi. Ce qui est plus intéres­sant, c’est l’effet que tout ça a pu avoir sur les gens. En ce qui me con­cerne, ça a déjà changé ma vie.

© Fred­er­ic Aran­da

En 2013, tu as dit qu’il fal­lait créer une fig­ure d’homme noir queer et puis­sant. C’est comme si les minorités devaient faire plus de bruit ?

Pourquoi dis-tu que je fais du bruit ?! Je ne suis pas bruyant…

Euh…

Je plaisante. Non c’est une con­ver­sa­tion très intéres­sante et qui dépend beau­coup de votre posi­tion et de vos priv­ilèges. C’est une chose d’être fier, c’en est une autre de faire du bruit, et encore une autre d’avoir une plate­forme qui te per­met d’agir sur les prob­lèmes. Je crois que le plus impor­tant c’est la vis­i­bil­ité. Est-ce qu’être vis­i­ble a du sens ? Absol­u­ment ! Est-ce que ça a un impact ? Encore plus ! Est-ce que je me rends compte que j’ai du pou­voir avec la place que j’occupe ? Bien sûr ! Est-ce à ça que je fai­sais référence avec cette phrase ? Oui ! Est-ce que je pense que c’est la seule chose que les gens doivent retenir de moi ? Non. Ma musique flirte avec l’expérimental. Je prends tous les risques parce que c’est moi qui finance tout ça dans un monde où les gens sont habitués à suiv­re les règles et à faire ce qu’on leur dit. Pas moi. Même si tu n’as pas la notoriété de Lil Nas X, ta vis­i­bil­ité aura un impact. Cha­cun a un rôle à jouer, peu importe qu’il soit grand ou petit. Beau­coup de gens n’ont pas le choix d’être ou non poli­tiques. Mon corps est noir, j’ai la poli­tique dans la peau, pas le choix. Il faut que je fasse avec. C’est pareil pour le corps des femmes : il est telle­ment sex­u­al­isé que marcher dans la rue peut être une épreuve pour elles. On est gavé d’informations et cha­cun est libre de les restituer comme il l’entend. C’est tout ce que j’ai à offrir. Et lavez-vous les mains !


Le premier album de Zebra Katz, Less Is Moor (ZKF Records), est disponible sur toutes les plateformes

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