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© Frederic Aranda
20 mars 2020

La figure rap queer Zebra Katz débarque dans la cour des grands avec ce premier album

par Antoine Dabrowski

Après s’être imposé comme tête de gondole d’une scène rap queer en pleine explosion, avec un parcours le menant de sa Floride natale à Berlin, le sulfureux Zebra Katz publie enfin son premier album, Less Is Moor. Rencontre avec un artiste qui semble arrivé à maturité.

Fashion Week, Paris, 2012. Une petite bombe sexy et corrosive rythme le défilé de Rick Owens. La planète s’enflamme instantanément pour Zebra Katz en découvrant son hymne “Ima Read”, condensé de punk de backroom, de trap housey et de culture voguing. Kiddy Smile n’est pas encore une star et le télé-crochet de drag queens incarné par le flamboyant Ru Paul n’a pas traversé l’Atlantique. Quelques activistes parisiens ont flairé l’émergence de plusieurs rappeurs noirs américains se revendiquant homosexuels et queers. Ils les invitent aux soirées Bambaataa. Mikky Blanco, Le1f ou Zebra Katz deviendront les héros d’une communauté LGBTQI+ en quête de modèles autres que Ricky Martin ou Mika. Le festival Loud & Proud voit le jour dans la foulée et la presse spécialisée aura tôt fait de baptiser cette scène “queer hip-hop” ou “queer rap” et tant pis si musicalement leurs productions n’ont pas grand-chose en commun.

Le talent de Zebra Katz, né Ojay Morgan en Floride il y a une trentaine d’années, ne s’arrête pas à ses saillies pour journalistes en mal de sensations fortes. Ses talents de producteur et son timbre entre râle lascif et flow incisif sont vite repérés. Damon Albarn l’invite à chanter sur trois titres de l’album Humanz de Gorillaz, un disque où figurent tout de même Vince Staples, De La Soul ou Grace Jones. C’est la consécration pour Zebra Katz, jamaïcain d’origine pour qui la muse de Jean-Paul Goude a toujours été une référence. C’est depuis Berlin, où il vit désormais que Zebra Katz a enfin trouvé le temps pour finaliser son premier album, Less Is Moor. Moor, terme peu courant, utilisé par Shakespeare dans Othello, équivalent de maure en français, et que Zebra Katz a choisi de se réapproprier.

Zebra Katz : Maure symbolise la couleur de ma peau. C’est une façon pour moi de célébrer ma peau noire. Pour comprendre d’où ça vient, il faut remonter à la présentation de ma thèse qui s’appelait Moor Contradictions, que j’ai donnée au théâtre La Mama à New York en 2007. J’ai créé le personnage de Zebra Katz pour ce one-man-show. Cet album en est la suite. J’ai toujours eu la sensation que les gens de couleur et les laissés pour compte reçoivent moins, mais doivent donner plus. Less Is Moor est une réaction à ça. Mais c’est bien sûr aussi une ode au minimalisme avec le jeu de mots sur moor et more. Nina Simone a dit : “Un artiste a le devoir de réfléchir sur l’époque.” C’est ce que j’ai voulu faire. Partir de mes huit années passées dans la musique et les rassembler en restant fidèle à l’univers esthétique que j’ai créé avec le personnage de Zebra Katz. Il m’a fallu huit ans pour y arriver. En 2012, je n’aurais pas eu la confiance ni le savoir-faire que j’ai aujourd’hui. J’ai gagné des jalons de producteur, en participant notamment à la Red Bull Music Academy au Japon ou en travaillant avec le producteur Torus. Aujourd’hui, c’est moi qui suis aux commandes : je suis patron de label, j’ai le dernier mot, c’est mon argent que j’investis dans tout l’univers graphique, un aspect très important pour moi. C’est une réussite et je suis très fier d’en être arrivé là tout seul. Peu importe le temps que ça m’a pris. Les étapes qui ont jalonné ce parcours étaient parfois inattendues, mais c’est quand j’ai pu lâcher prise et laisser parler la musique que tout s’est mis à avoir du sens.

Ce parcours dont tu parles t’a amené à Berlin, où tu vis aujourd’hui. Est-ce que l’underground berlinois apparaît d’une manière ou d’une autre sur ce disque ?

C’est mon goût pour l’underground personnel qu’on peut ressentir : pas seulement Berlin, mais aussi New York, car c’est là-bas que tout a commencé pour moi. Ça fait seulement un an et demi que j’y habite. Je venais à peine de m’y installer quand les Gorillaz m’ont invité à tourner avec eux pendant un an ! Et je suis parti. À la fin de la tournée, je me suis senti très seul. J’avais quitté tous mes amis à New York, et à Berlin quand je suis rentré les gens me demandaient si on était encore amis. L’album est donc une évocation de ces deux villes. Même sans album, j’ai pu tourner sans arrêt pendant huit ans partout sur la planète. En Russie, au Kazakhstan, à Istanbul, et puis tellement de festivals ici en Europe. J’ai plus joué en Europe qu’aux États-Unis, parce que la plupart des festivals américains sont consacrés à la scène EDM, pas vraiment le cadre idéal pour mes shows. Dans cet album, je m’interroge sur tout ça. Il a une dimension de résistance underground. Je danse avec mon oppression et je suis en colère. J’y célèbre aussi ma sexualité, ce que je ne faisais pas quand j’ai commencé. À l’époque, je voulais être un artiste et ne pas être réduit à la couleur de ma peau ou à ma sexualité. Mais je me considère toujours comme un artiste underground, même si j’ai enregistré avec Gorillaz et d’autres artistes très connus. Mes beats sont sans doute plus durs à digérer en raison de la nature profonde de ce que je fais. Ma stratégie de défense, c’est de désorienter ceux qui m’écoutent. C’est ce que font les zèbres dans la nature. Si un tigre les course, ils bougent de telle sorte qu’il est impossible de prévoir où ils vont aller. C’est un peu comme ça que j’approche ma musique.

Le disque s’ouvre avec un collage de plusieurs animateurs qui parlent de toi dans plusieurs langues, y compris le français. Puis le son devient très dur, du rap très punk. Et au milieu du disque, après s’en être pris plein les oreilles, il y a “Necklace”, une ballade…

Je savais que sur un album j’allais devoir montrer des aspects inexplorés de ma personnalité. Donc oui, ça démarre très boombastic. C’est une façon de raconter mon histoire. En 2012, je faisais plein d’interviews. On m’a sexualisé très tôt dans ma carrière et je n’y étais pas vraiment préparé. Je pensais qu’on me parlerait de musique, mais la plupart des gens étaient intéressés par ma vie sexuelle. Pourquoi pas, mais peut-on parler de ma musique, s’il vous plaît ? Tous ces gens qui étaient convaincus de connaître ma vie… Il n’y a aucun genre de musique qui a été sexualisé comme le rap. Ça me rendait fou à m’en taper la tête contre les murs. Donc sur cette ballade, “Necklace”, je chante. Je n’ai pas souvent chanté, parce que c’est comme si personne ne voulait que je le fasse. Donc je l’ai placée là, comme un petit moment de vulnérabilité. Je suis très authentique et très vulnérable. Je montre beaucoup de moi. Je voulais qu’on entende l’époque et l’époque est désespérée. L’environnement est très dur, les gens se battent littéralement pour survivre, mais aussi pour être compris et pour ne pas qu’on les range dans une case. C’est notre monde et je voulais en parler d’une façon qui me ressemble. Je voulais que ce soit très politique, mais aussi toujours dansant.

© Ian Wallman

Malgré les sons abrasifs et cette dimension très politique, est-ce que tu ne dévoiles pas aussi un Zebra Katz plus romantique ?

Carrément ! Ma vie amoureuse est présente dans ce disque. Mais il fallait que je m’éloigne de l’idée que j’étais tout le temps sexualisé. Un morceau comme “Upp”, par exemple, est une sorte d’hommage à “Pull Up To The Bumper” de Grace Jones qui joue sur la séduction, je voulais donner la sensation que je murmure dans votre oreille à l’arrière d’un club. Dans ma musique, j’aime me sentir à côté de l’auditeur quand il pénètre dans cette histoire qu’il attend que je lui raconte depuis huit ans.

Grace Jones a toujours dit dans toutes les interviews qu’il n’y avait pas de sous-texte sexuel à “Pull Up To The Bumper”…

En tant que Jamaïcain, je sais que oui. (rires) Il y a aussi une chanson comme “Zad Drumz” où j’évoque la hiérarchie dans les clubs. J’ironise sur la culture club. Qui est actif : le physio ou moi ? Qui a le contrôle ? Je voulais apporter un éclairage sur une scène qui se prend à mon avis bien trop au sérieux. Il y a aussi de la légèreté et une certaine dose humour. J’espère que les gens le saisiront. Je ne suis pas aussi sérieux que ce qu’on pense. Zebra Katz est parfois perçu comme distant, sinistre ou en colère, mais il y en a bien plus sous la carapace que ce qu’on voit au premier regard.

Comment est-ce que tu vis que Le1f ou Mikky Blanco ou toi, on vous affuble souvent de l’épithète “queer rap” quand vos choix esthétiques et artistiques sont souvent radicalement différents ?

Je me suis pas mal indigné là-dessus, mais c’est quelque chose que je ne peux pas vraiment combattre. On nous a tous mis dans le même sac à cause de la couleur de notre peau. Je pense qu’on méritait mieux que ça. Huit ans après, beaucoup de choses ont changé. Il n’y a qu’à voir Lil Nas X : je suis si content qu’il existe et je me réjouis de son succès. C’est l’un des artistes les mieux payés aujourd’hui et il se trouve qu’il est black et c’est dur à avaler pour certains. Il casse des barrières dans la musique country et pour ça il a rencontré beaucoup d’adversité, on ne voulait pas de lui. Parler du “rap queer”, c’est parler des gens de couleur. Tout ça relève sans doute d’une conversation plus globale sur la perception de la race. La plupart des gens l’évitent en parlant du rap queer parce que c’est plus politiquement correct. J’en ai beaucoup parlé et je ne cherche pas à minorer tout le boulot que j’ai fait et l’impact que ça a pu avoir sur les gens, quelle que soit leur sexualité. Je suis fier de ce que j’ai fait, fier de ma musique, fier d’être resté fidèle à mes choix esthétiques et j’assume tout ce que j’ai pu dire. Ces sujets me passionnent, encore aujourd’hui. C’est bizarre d’être ici en face de toi et de dire “c’est moi qui ai fait tout ça”. Je ne veux pas en en parlant donner l’impression que je parle de moi. Ce qui est plus intéressant, c’est l’effet que tout ça a pu avoir sur les gens. En ce qui me concerne, ça a déjà changé ma vie.

© Frederic Aranda

En 2013, tu as dit qu’il fallait créer une figure d’homme noir queer et puissant. C’est comme si les minorités devaient faire plus de bruit ?

Pourquoi dis-tu que je fais du bruit ?! Je ne suis pas bruyant…

Euh…

Je plaisante. Non c’est une conversation très intéressante et qui dépend beaucoup de votre position et de vos privilèges. C’est une chose d’être fier, c’en est une autre de faire du bruit, et encore une autre d’avoir une plateforme qui te permet d’agir sur les problèmes. Je crois que le plus important c’est la visibilité. Est-ce qu’être visible a du sens ? Absolument ! Est-ce que ça a un impact ? Encore plus ! Est-ce que je me rends compte que j’ai du pouvoir avec la place que j’occupe ? Bien sûr ! Est-ce à ça que je faisais référence avec cette phrase ? Oui ! Est-ce que je pense que c’est la seule chose que les gens doivent retenir de moi ? Non. Ma musique flirte avec l’expérimental. Je prends tous les risques parce que c’est moi qui finance tout ça dans un monde où les gens sont habitués à suivre les règles et à faire ce qu’on leur dit. Pas moi. Même si tu n’as pas la notoriété de Lil Nas X, ta visibilité aura un impact. Chacun a un rôle à jouer, peu importe qu’il soit grand ou petit. Beaucoup de gens n’ont pas le choix d’être ou non politiques. Mon corps est noir, j’ai la politique dans la peau, pas le choix. Il faut que je fasse avec. C’est pareil pour le corps des femmes : il est tellement sexualisé que marcher dans la rue peut être une épreuve pour elles. On est gavé d’informations et chacun est libre de les restituer comme il l’entend. C’est tout ce que j’ai à offrir. Et lavez-vous les mains !


Le premier album de Zebra Katz, Less Is Moor (ZKF Records), est disponible sur toutes les plateformes

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