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La rave sauvera-t-elle le climat ?

par Tsugi

Depuis près d’un an, un vent de renou­veau souf­fle sur l’écologie. Si les dis­cours de Gre­ta Thun­berg sec­ouent le paysage poli­tique, d’autres actions plus anonymes menées dans le monde réin­ven­tent les codes de la man­i­fes­ta­tion. Un mil­i­tan­tisme sur fond de BPM, une fête con­sciente pour alert­er sur le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, qui créent un engoue­ment sans précé­dent. Et si la rave pou­vait sauver le climat?

Arti­cle issu du Tsu­gi 129, tou­jours disponible à la com­mande en ligne.
Par Camille Laurens.

7 octo­bre 2019, il est à peine 19h et Paris brûle. Défini­tive­ment, au vu du DJ-set incan­des­cent qui ani­me le pont au Change, aux abor­ds de la place du Châtelet, enflam­mant une foule chauf­fée à blanc. Un noy­au dur vient de se for­mer autour d’un bateau dont la coque sert d’étendard. “La mer se meurt”, peut-on y lire. Ce voili­er sym­bol­ise “l’urgence cli­ma­tique extrême, c’est un sym­bole fort, qui rap­pelle les con­séquences dra­ma­tiques face au réchauf­fe­ment cli­ma­tique et la mon­tée des eaux et qui sert d’élément fédéra­teur”, explique S.O.I.R, mil­i­tant ayant rejoint depuis trois mois les rangs d’Extinc­tion Rebel­lion, alias XR, mou­ve­ment con­tes­tataire né à Lon­dres en 2018. Pour l’occasion, le voili­er accueille la DJ Dustin Muchu­vitz, alias Dusti­na, fig­ure trans incon­tourn­able de la scène parisi­enne, mais surtout mil­i­tante aux côtés du col­lec­tif de la G.A.F, com­pren­dre Give A Fuck. Quelques heures aupar­a­vant, la place du Châtelet a été l’objet d’un spec­ta­cle sin­guli­er. Mille man­i­fes­tants ont répon­du à l’appel du mou­ve­ment Extinc­tion Rebel­lion. En quelques min­utes, après récep­tion du lieu de rendez-vous via Sig­nal – mes­sagerie ultra-sécurisée –, les man­i­fes­tants ont pris d’assaut “tou­jours dans le respect d’autrui et de manière paci­fiste” cette place sym­bol­ique de Paris, cen­trale, située à deux pas de la pré­fec­ture de police, afin d’être vis­i­ble tant par les autorités que par l’opinion publique. Ces nou­velles méth­odes de man­i­fes­ta­tion paci­fique néces­si­tent des dis­posi­tifs adéquats, l’un d’eux, l’“ArmLocking” con­siste à s’enchaîner le bras à des blocs de béton dis­posés sur les lieux de con­tes­ta­tion. L’enjeu? Occu­per l’espace le plus longtemps pos­si­ble afin de faire enten­dre des reven­di­ca­tions pré­cis­es, ciblées. Des actions fortes face à une “inac­tion totale des poli­tiques et des gou­verne­ments”, s’insurge S.O.I.R. Ce com­bat fait vibr­er les rues du monde entier depuis plus d’un an. Aux com­man­des, XR.

 

GAF rave climat

© tale­sofrave

Agir, réagir, résister

Importé de Lon­dres à l’initiative de deux fig­ures fortes du mou­ve­ment, Roger Hal­lam et Gail Brad­book, Extinc­tion Rebel­lion naît en octo­bre 2018 en Angleterre. Dans son man­i­feste, les buts sont claire­ment énon­cés et se résu­ment à “l’arrêt immé­di­at de la destruc­tion des écosys­tèmes océaniques et ter­restres, à l’origine d’une extinc­tion mas­sive du monde vivant”. Sa spé­ci­ficité? Réin­ven­ter la manière de man­i­fester. “Le mil­i­tan­tisme a trop sou­vent été attaché à la dis­ci­pline, à l’autorité, au sac­ri­fice. Aujourd’hui, on inverse la donne en créant des lieux de rire, de partage, de fête, de danse”, explique S.O.I.R. La fête, donc la musique, comme vecteur de cohé­sion uni­verselle, comme réponse à l’oppression, la fête aus­si vécue comme une action mil­i­tante qui peut être ain­si un out­il for­mi­da­ble de prise de con­science. Selon Jean-Yves Leloup, jour­nal­iste (ancien col­lab­o­ra­teur de Tsu­gi, ndr), écrivain et com­mis­saire de l’exposition Elec­tro à la Phil­har­monie de Paris, “la musique agit comme un révéla­teur. Elle incar­ne l’état d’esprit d’une époque, voire la con­science sociale ou poli­tique d’une généra­tion”. La foule des danseurs dans une fête gal­vanise les man­i­fes­ta­tions. “L’Histoire a été portée par cette énergie provo­quée par un groupe qui se réu­nit, poursuit-il. La musique est un espace d’expression aus­si puis­sant qu’un autre. Danser c’est pren­dre part à ce refus de rester silen­cieux, c’est être mil­i­tant.” Dans l’histoire des révo­lu­tions poli­tiques, la musique a déjà prou­vé qu’elle était un pili­er de l’efficacité des mou­ve­ments con­tes­tataires. Les exem­ples ne man­quent pas, du jazz qui incar­ne un élé­ment phare de l’identité afro-américaine dans la lutte con­tre la ségré­ga­tion raciale, à l’importance de la musique tech­no dans la ren­con­tre entre les jeunes de la RDA et de la RFA lors de la chute du mur de Berlin.

 

La nuit, ou la convergence des luttes?

Pour Gyp­sy, fig­ure de la nuit parisi­enne, la fête “est créa­trice d’énergie”. Engagée dans ce bouil­lon­nement noc­turne, il lui est “impos­si­ble de ne pas pren­dre en con­sid­éra­tion les luttes qui ébran­lent la société”. Des reven­di­ca­tions en lien avec “l’urgence cli­ma­tique. La fête c’est aus­si un moyen de souf­fler. Donc, on a pris le sys­tème à l’envers: au lieu de dépenser 20 euros dans une asso, ce qui t’empêche de te pay­er ta bière du soir, des clubs comme le Con­sulat aimeraient revers­er une par­tie du prof­it des bois­sons à des asso­ci­a­tions comme Client Earth, qui engage des avo­cats pour plaider con­tre les éco­cides”. Cet engage­ment, la néo­phyte le pour­suit jusque dans la volon­té de créer une charte écore­spon­s­able qui s’appliquerait aux clubs. “Con­sci­en­tis­er la fête est une pri­or­ité. Pour touch­er toutes les généra­tions, il faut chang­er nos habi­tudes que ce soit dans les boîtes de nuit ou par des actions coup de poing.” Lesquelles? Trois man­i­fes­ta­tions depuis mars 2019, mais surtout la créa­tion de la G.A.F, qui s’engage aux côtés des mil­i­tants ayant con­science de la cat­a­stro­phe écologique qui ébran­le la planète. La G.A.F, Give A Fuck, est une ini­tia­tive qui réu­nit un grand nom­bre des col­lec­tifs, de la Cic­ci­oli­na Paris, en pas­sant par la Créole jusqu’à La Toi­lette. Leur QG nom­mé La Base est situé au cœur de Paris, rue Bichat. À son crédit, des ini­tia­tives majeures. Une par­tic­i­pa­tion à la marche du siè­cle, du 16 mars 2019, où près de 100 0000 man­i­fes­tants “plus chauds que le cli­mat” ont joint le cortège, mais égale­ment la Rave 4 Cli­mate du 21 sep­tem­bre, qui a ébran­lé les rues de Paris au rythme des bass­es. Des man­i­fes­ta­tions financées par une cagnotte Leetchi afin de garan­tir un char qui fonc­tionne à l’énergie solaire. Des records de mobil­i­sa­tion pour le cli­mat, soutenus par Ed Banger, Rinse France ou encore Kid­dy Smile. Extinc­tion Rebel­lion a égale­ment fait appel à la G.A.F lors de l’action place du Châtelet: “Cette fois, c’est l’action mil­i­tante qui est venue chercher la fête et non la fête qui s’est invitée dans l’action. Ils ont pris con­science de notre sphère d’influence”, assure Gyp­sy. La G.A.F per­met de partager un car­net d’adresses solide, de rassem­bler une faune var­iée et sur­voltée comme la man­nequin Raya Mar­tigny, l’acteur Félix Mar­i­taud, Michèle Lamy, la femme et muse du créa­teur Rick Owens ou les DJs Dusti­na et Pan­do­ra­ma. Un man­i­feste qui atteste de la néces­sité de recréer un espace dénué de cli­vage où la musique et la danse sont vec­tri­ces d’union.

 

Con­sci­en­tis­er la fête est une pri­or­ité. Pour touch­er toutes les généra­tions, il faut chang­er nos habi­tudes que ce soit dans les boîtes de nuit ou par des actions coup de poing.”

 

GAF rave climat

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Pas de planète, pas de fête”

Vic­tor et Alexan­dre Car­ril, à l’origine des soirées La Toi­lette, col­lec­tif moteur de G.A.F, affir­ment: “Nous imag­i­nons une rave engagée comme puis­sant vecteur de trans­mis­sion d’idées et comme moyen posi­tif de protes­ta­tion et d’unification.” Le but: “Créer un espace de révolte au son des BPM, une utopie où la danse et la musique devi­en­nent des élé­ments majeurs de la con­tes­ta­tion.” À cela s’ajoutent une esthé­tique forte, des slo­gans puis­sants, tels que “Share more, con­sume less”, “Pas de planète pas de fête”, “If we don’t give a fuck, we’re fucked”, des vidéos réal­isées par Mau­ro Mongiel­lo, exposé notam­ment au Palais de Tokyo. Pour être effi­cace, rien n’est lais­sé au hasard. “On a com­pris qu’il fal­lait un impact visuel fort pour don­ner une nou­velle image de l’écologie”, assurent Vic­tor et Alexan­dre. Pour ces deux activistes, si la tech­no per­met aus­si bien d’incarner la révolte verte, ce n’est pas un hasard. “La tech­no, c’est le BPM, le bat­te­ment relié au cœur et à ses pul­sa­tions. La tech­no est uni­verselle, et uni­ver­sal­isante. Il y a ce besoin de remet­tre l’humain au cœur de la fête.” Dans une société ultra­l­ibérale, basée sur l’individualisme, une sym­biose créée par la danse est-elle pos­si­ble? Loin des obses­sions cap­i­tal­istes, on place l’individu et son envi­ron­nement au cœur du pro­pos. “Aujourd’hui, on est entouré par l’impression que l’on som­bre vers la fin du monde. La tech­no et le retour à cette énergie vitale per­me­t­tent de nous recon­necter avec un sen­ti­ment de vie, d’union”, pour­suiv­ent les deux frères.

Le BPM brut, c’est la vibra­tion qui tran­scende les âges, les cul­tures. “On a ren­du les man­i­fes­ta­tions beau­coup plus con­tem­po­raines, sexy avec cet esprit fes­tif, sans per­dre de vue la cause cli­ma­tique qui reste notre leit­mo­tiv”, concluent-ils. Pour provo­quer le pou­voir, il faut faire un max­i­mum de bruit. Le sen­ti­ment de révolte et de rébel­lion présent dans la cul­ture rave est l’écho de cette volon­té de change­ment. On danse, on se libère, on con­teste. Le tout sans vio­lence. Face à ces man­i­fes­ta­tions du troisième type, com­ment se posi­tion­nent les poli­tiques? Claire Mon­od, bras droit de Benoît Hamon en 2017 et cofon­da­trice du mou­ve­ment poli­tique Génération.s insiste sur la néces­sité de se poli­tis­er: “Nous sommes en train de vivre un nou­veau mai 68, jamais les révoltes et les mécon­tente­ments n’ont été aus­si vifs. La désobéis­sance civile, c’est un pas, la poli­ti­sa­tion, un sec­ond. Faire la fête, dénon­cer, c’est pri­mor­dial, mais la suite quelle est-elle? Com­ment construit-on le monde de demain?” Si la rave n’est peut-être pas une final­ité dans cette lutte vers un Nou­veau Monde, elle est défini­tive­ment un moyen puis­sant pour faire évoluer les men­tal­ités. L’anniversaire de la pre­mière grève mon­di­ale pour le cli­mat est prévu le 13 mars prochain, une occa­sion de pren­dre part aux “fes­tiv­ités” suiv­ie de l’ouverture de la deux­ième Semaine de rébel­lion menée à par­tir du 13 avril, avec la désobéis­sance civile comme mode d’action, non sans faire écho à la prise de Châtelet. Des actions à pren­dre en con­sid­éra­tion à l’heure où la planète brûle. Comme dis­ait Roland Barthes, “chaque société doit inven­ter l’art qui accouchera au mieux de sa délivrance”.

Arti­cle issu du Tsu­gi 129, tou­jours disponible à la com­mande en ligne.

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