Fontaines-D.C. à La Route du Rock 2019 © Nicolas-Joubard

La Route du Rock 2019 : la piraterie n’est jamais finie

Les Bre­tons sem­blent cul­tiv­er l’in­soumis­sion. Oubliez toute pan­car­te poli­tique, nous par­lons ici d’un état d’e­sprit, d’un éten­dard. Une langue qui résiste encore et tou­jours à l’en­vahisseur, une mar­que de cola par­v­enue à se fau­fil­er entre quelque géant améri­cain, un dra­peau omniprésent qu’im­por­tent le con­texte ou la météo. Et une cer­taine vision de la fête ; si les gar­gantuesques Vieilles Char­rues ne peu­vent pas tou­jours se van­ter d’une propo­si­tion artis­tique très forte, les pirates sont tou­jours bien là, aigu­isant leurs lames depuis des tours de pierre. St-Malo était un nid de cor­saires ; il est désor­mais le repaire esti­val (et même hiver­nal) de fli­bustiers du rock indé, ceux qui ne font pas de com­pro­mis, lais­sent rugir la sat­u­ra­tion en bra­vant les bour­rasques. Cap vers La Route du Rock pour trois jours de lib­erté brute, entre for­ti­fi­ca­tions et grands espaces.

Le calme entre les tempêtes

Nous enta­mons le car­net de bord à notre entrée au Fort St Père. 15 août 2019, fin d’après-midi, quelques éclair­cies qui ne dureront pas vrai­ment. Pas de démar­rage en douceur, la soirée s’an­nonce des plus chargées. Le fait d’avoir com­mencé le fes­ti­val un jeu­di a en effet per­mis de recruter de grandes fig­ures de la scène indé, toutes inrat­a­bles. Avec deux scènes, les moments de répit se font plutôt rares.

Les amar­res sont larguées avec Pond : la bande aus­trali­enne plante un joli décor psy­chédélique, que son grand frère Tame Impala ne man­quera pas d’am­pli­fi­er (et c’est peu dire) une fois la nuit tombée. À minu­it, le groupe hon­ore son statut de tête d’af­fiche : mag­nifique scéno­gra­phie rem­plie de con­fet­tis et d’ef­fets psy­chotropiques, qual­ité sonore impec­ca­ble. Tout est mis au ser­vice de tubes déclamés par un Kevin Park­er au top, zigza­guant entre les couch­es de sons et de lumière comme un ser­pent Arc-en-Ciel. Mais l’at­mo­sphère bar­i­olée des Aus­traliens, égale­ment pré­parée par les inclass­ables Stere­o­lab et leurs ambitieuses instru­men­ta­tions, ne fut qu’un instant de grâce entre deux tem­pêtes.

La pre­mière s’est pointée dès le départ de Pond : place à Fontaines D.C., plein d’ar­ro­gance, de non­cha­lance et d’élé­gance. Les gui­tares sont baveuses, et il ne fau­dra pas compter sur Idles pour les policer. Les nou­veaux fleu­rons de la scène punk bri­tan­niques gueu­lent, se désha­bil­lent, saut­ent dans la foule et déclenchent pogos sur pogos. C’est après le départ de ces cinq démons que les choses s’a­paisent… Avant la deux­ième vague. À minu­it et demi, black midi envahit la scène des rem­parts pour livr­er un show abrasif et hyper-physique. Sur fond de ryth­miques com­plex­es emprun­tées au math rock, les Lon­doniens alter­nent spo­ken word et explo­sions noisy avec force style. On en sor­ti­ra érein­tés, finis­sant la nuit au son de Jon Hop­kins. Danseuses, choré­gra­phies incan­des­centes et lumi­nes­centes, syn­thés planants ; il n’y a pas de mal à se laiss­er porter.

Repli entre les remparts

Le lende­main, les navettes nous atten­dent pour quit­ter le fort et gag­n­er la plage de St-Malo. De quoi jouer une nou­velle fois au cor­saire ; la forter­esse Vauban et le Grand Bé sont de par­faits belvédères pour observ­er les con­certs gra­tu­its organ­isés sur la plage de Bon-Secours. Durant deux jours, on y ver­ra les nou­veaux ambas­sadeurs d’un pop-rock racé à la française. Au menu du ven­dre­di : Le Super­Homard. Lau­re Bri­ard , quant à elle, assur­era son show vingt-quatre heures plus tard. Une fois notre casse­role de moules-frites engloutie face à la mer, nous voilà repar­tis pour St-Père.

L’heure pour la pluie de faire son entrée… Et de ne plus jamais repar­tir. Mais, comme dis­ent des gens sou­vent plutôt agaçants : “On n’est pas en sucre”. On enfile donc un imper­méable tout jaune pour aller voir une pre­mière par­tie de soirée où les pirates jouent aux dandys, toisant presque l’im­age du ban­dit bour­ru et impi­toy­able. Si Foxwar­ren est empreint d’une douceur et d’une timid­ité très touchantes — à l’im­age de sa musique -, White Fence évite les sourires, arbo­rant une dégaine de sin­istre vam­pire. L’a­colyte de Ty Segall livre un beau show psy­chédélique, où les musi­ciens enchaî­nent autant les ponts instru­men­taux que les cig­a­rettes. On voy­age ensuite avec les sonorités ori­en­tales d’Altin Gün, qui mélange rock psy­chédélique et réper­toire turc dans une hyp­no­tique invi­ta­tion à la danse. L’ère des marins raf­finés s’achève sur Hot Chip, habil­lés comme des chimistes et envelop­pés par les effets de lumières. Leurs clas­siques sont repris, retra­vail­lés, étirés, avant de débouch­er sur un tor­rent d’én­ergie brute. Les frères Soul­wax d’abord, qui sous leur alias 2ManyDjs s’of­frent un set éclec­tique et intrépi­de, puis les méchants punks de Crows et Crack Cloud, mal­trai­tant les micros et les déci­bels. C’est enfin à la magi­ci­enne tech­no Paula Tem­ple de s’oc­cu­per des fes­ti­va­liers en quête d’élec­tron­ique, comme Okto­ber Lieber et Silent Ser­vant le fer­ont le lende­main. Et juste­ment, nous y voilà.

Déluge amplifié

Same­di sonne déjà comme la fin d’une route tracée par l’eau, le son et la fête. Le bon rock indé est tou­jours de la par­tie, la pluie aus­si. Dieu mer­ci, les deux font bon ménage. La belle mélan­col­ie de Deer­hunter se fait rouler dans l’argile par The Pot­tery et sa fougue jazz-funk-rock fusion, avant l’ar­rivée d’une pièce maîtresse de cette dernière soirée. The Growlers, c’est un peu comme les Strokes, mais dont les têtes des mem­bres auraient été mis­es à prix. On se demande d’ailleurs presque pourquoi : leur rock garage est limpi­de, mag­nifique et sans accrocs. On y voit aus­si les seuls solos de gui­tares plus ou moins démon­strat­ifs du fes­ti­val, qui intro­duiront le pub­lic à Metron­o­my. Le groupe de Joseph Mount se présente tour à tour, indi­quant avec entrain et politesse leur prénom, instru­ment et signe astrologique respec­tifs. De quoi invo­quer des vents favor­ables : leur live est puis­sant, les hymnes et les nou­veautés se mêlent pour finir en apothéose sur le son détraqué de “You Could Eas­i­ly Have Me”.

Les lames sont main­tenant émoussées, les voiles déchirées et mac­ulées, mais la Route du Rock avait tout anticipé et ne s’est pas lais­sé faire. Un fes­ti­val à la pro­gram­ma­tion et l’or­gan­i­sa­tion impec­ca­bles, qui n’a jamais eu peur de revenir trem­pé jusqu’aux os. On est en Bre­tagne après tout.

Meilleur moment : Le charisme et les impro­vi­sa­tions de black midi.

Pire moment : L’an­nu­la­tion de Beirut une semaine avant le fes­ti­val… La laryn­gite aigüe ne par­donne pas…

©Nicolas-Joubard

black midi ©Nicolas-Joubard

Hot Chip ©Nicolas-Joubard

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