L’album du mois : Redrago

L’al­bum col­lab­o­ratif élec­tron­ique obéit générale­ment à deux règles : soit l’un des inter­venants prend l’ascendant sur l’autre (l’album Uni­ty, copro­duit Green Vel­vet et Carl Craig, où le pre­mier a imposé son style), soit l’effet de syn­ergie joue à plein (l’album Evi­dence From A Good Source de Stef et Mar­tyn sous pseu­do Doms & Deyk­ers). Il existe une voie hybride,où l’un des acteurs s’efface pour mieux canalis­er l’effervescence créa­tive de son com­parse. Est-ce parce que DJ Ten­nis a l’habitude de gér­er des artistes sur son label Life And Death que Redra­go, sa col­lab­o­ra­tion avec Red Axes sonne comme le som­met de la car­rière des géni­aux Dori Sadovnik et Niv Arzi ? Mys­tère, mais cette ren­con­tre italo-israélienne entre deux univers aux antipodes, la house psy­ché d’un côté et les influ­ences méditer­ranéennes de l’autre, sonne comme l’album de Red Axes qu’on n’attendait plus. Con­cise, maîtrisée, dotée d’une incroy­able richesse sonore et d’un groove irré­sistible, la somme des efforts des trois musi­ciens sert finale­ment plus le duo de Tel-Aviv que l’Italien, qui a pour­tant apporté une sci­ence du dance­floor qui man­quait à ses cama­rades de jeu. Red­outa­bles remixeurs, auteurs de fab­uleux max­is sur de mul­ti­ples maisons, Dori et Niv avaient un peu échoué à trans­former l’essai de leur excel­lent pre­mier album Bal­lad Of The Ice avec son suc­cesseur Beach Goths en 2017.

Rien de tel sur Redra­go, où les huit titres, à class­er selon Red Axes au ray­on “dis­co falafel avec un quart de sauce spaghet­ti”, sont une réus­site absolue, de la pre­mière à la dernière sec­onde. Inclass­ables – comme sou­vent avec les Israéliens –, les morceaux nav­iguent entre ita­lo dis­co psy­chédélique, rock israélien lo-fi, ambi­ent, baléarique, vocaux en hébreu, tablas, didgeri­doo, ten­sion dance­floor, influ­ences rock­a­bil­ly, rave ou cold wave et chant han­té d’Abraõ, l’éternel col­lab­o­ra­teur des Telaviviens.Un inven­taire à la Prévert qui ne saurait ren­dre jus­tice à cet album enreg­istré en une semaine sur le toit d’un vieux cen­tre com­mer­cial de la ville, DJ Ten­nis s’installant dans un coin avec son petit mod­u­laire, son syn­thé Juno et son mod­ule Syn­cus­sion, Red Axes dans un autre avec ses vieilles gui­tares, bass­es et syn­thés. Fruit de ses­sions d’improvisation où cha­cun finis­sait par jouer sur le matériel de l’autre, avant que les pistes ne soient éditées par Dori et Niv, Redra­go laisse entrevoir dès son ouver­ture “Rave & Roll” toute la richesse du matéri­au de base : les syn­thés vire­voltent, les sons jail­lis­sent de tous côtés, un vocoder appa­raît fugace­ment, les bleeps explosent, et le tout ne sem­ble tenir debout que par la grâce d’une basse têtue et de loin­tains échos psy­ché. Si le sin­gle baléarique “Redra­go” et ses mélodies ensoleil­lées por­tent la mar­que de l’Italien, “Il Veliero”, avec son cou­ple basse-guitare, est du Red Axes à 100 %, tant dans les effets que dans les sons. Et la voix d’Abraõ est telle­ment indis­so­cia­ble du tra­vail des deux com­pères qu’il est dif­fi­cile de se tromper. L’électro- rock de “Shalom Ala­na­tion” ou “The Kohlra­bi Ses­sion” tend à nous amen­er aux mêmes con­clu­sions, même si ce fichu mod­u­laire reste ancré dans notre esprit, quand la tech­no trop­i­cale de “Ven­ti­lo” fusionne par­faite­ment les tal­ents de cha­cun. Les fron­tières tombent peu à peu, et au bout des 37 petites min­utes, le sen­ti­ment d’avoir suc­com­bé à une œuvre inde­scriptible, vénéneuse et dépourvue de repères tan­gi­bles pré­domine. Se plonger dans Redra­go, c’est y suc­comber.

Redra­go par Redra­go en écoute juste ici :

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