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Crédit photo : Hubert Leroy, BTS Photographie Lycée Jean Rostand, Roubaix
19 septembre 2017

Le Crossroads Festival, de découvertes en découvertes

par Clémence Meunier

On écoute toujours la même chose. Ce n’est pas grave, tout le monde fait. Tout le monde, le dimanche soir, finit par se mettre pour la 50ème fois Harvest de Neil Young, ou craque encore (et encore) pour cet album de pop bizarre acheté deux ans auparavant. Et si vous arguez en commentaires que vous écoutez chaque jour un nouveau groupe dont vous ne connaissiez rien… On sera obligé de vous croire sur parole, mais ne vous y trompez pas : on aura des doutes sur votre honnêteté. Car même en cherchant, chaque mois dans les pages de Tsugi ou tous les jours sur ce site, à dénicher de nouvelles sonorités et de nouvelles atmosphères artistiques, même en étant « habitués » à la découverte, le Crossroads Festival nous a fait tout drôle ce week-end. Car là-bas, dans la salle (pour l’occasion équipée de deux scènes face à face) de la Condition Publique à Roubaix, il fallait oser chiner, fouiner, aller voir des groupes dont on n’avait jamais entendu le nom, sans savoir si on allait être accueilli par du gros rock à guitare ou par une violoniste seule en scène. Se laisser surprendre en somme. Et à toute vitesse : ce festival de showcases présentait des concerts d’une demi-heure, pas plus (sauf pour le dernier groupe à passer le vendredi et samedi soir, à savoir Yalta Club et You Man, qui jouaient une heure), s’enchaînant sans pause, avec une moyenne de douze lives par soir. Dans l’après-midi, c’est autour de conférences que se retrouvaient les professionnels de la professions et les amateurs en voie de passer de l’autre côté de la barrière. Bref, pour apprécier Crossroads, accessibles aux pro comme aux spectateurs curieux, il fallait s’ouvrir les écoutilles. Et c’était avec plaisir.

Dès les deux premiers lives du week-end, à savoir s a r a s a r a et Eleanor Shine, l’étonnement et les propositions uniques étaient au rendez-vous. s a r a s a r a par exemple : avec son allure de prêtresse, perchée sur d’impressionnantes baskets à plateforme, la Lilloise s’accompagne en live de trois choristes et d’un beatmakers troquant la traditionnelle MPC pour un tas de gros boutons noirs en forme de coquetiers. Rajoutez à ça un genre de thérémine relooké et une pop électronique chamanique, et vous obtiendrez un concert envoûtant – pour une fois, le terme n’est pas galvaudé, la sorcière en robe bleue enchaînant les titres comme autant de sorts et incantations. Pas étonnant alors que le projet soit depuis peu signé sur One Little Indian, le label fétiche de Björk : même si le live demanderait encore quelques dates et répétitions pour être vraiment parfait (et que tout le monde sur scène ait vraiment l’air à l’aise avec l’espace), il y a un peu de l’Islandaise dans les compositions de s a r a s a r a.

Eleanor Shine. Crédit : Nicolas Szwanka, BTS Photographie Lycée Jean Rostand, Roubaix

Chez Eleanor Shine, rien à voir. Pas de machines en forme d’œufs, pas de choristes tout de noir vêtu. La chanteuse originaire d’Amiens est seule sur scène, armée d’un violon… Et c’est tout. Enregistrant en direct des boucles de voix, donnant de l’archet ou jouant de son violon comme d’une guitare électrique (c’est fou ce qu’on peut faire avec une pédale d’effets), elle embarque le festival dans un univers tout à fait singulier, entre Noir Désir et chants grégoriens. On n’avait jamais vu ça.

L’autre grand écart du week-end répond au doux nom de Sielle. Le showcase, proposé hors scène de sorte que le public s’assied tout près du soliste, commence tout en douceur, avec un piano. Et là, patatra, quelqu’un commence à parler au micro. Incompréhension dans le public : qui est-ce qui, côté régie peut-être, a oublié que son micro était branché ? Mais non, déambulant entre les spectateurs assis en tailleur au pied du piano, arrive un MC, qui vit plus qu’il ne récite ses paroles. Slam à fleur de peau, cri bestiaux dans le micro, pour un concert immersif assez magique. Quelques mesures en forme de prélude plus tard, voilà qu’une chanteuse à la voix soul rejoint l’improbable formation. Pareil, on n’avait jamais vu ça, à part peut-être à l’époque de My Own Private Alaska, où le piano rencontrait la rage du screamo métal. Pas le même style que Sielle bien sûr, mais au moins la même intensité.

Rien à voir encore avec la proposition des Dynamic Blockbuster, qui donnent-là leur troisième concert seulement. Cinq sur scène, les MPCs installées sur des pupitres à la C2C, ils enchaînent les beats (là encore, la comparaison avec C2C vient rapidement en tête) pour, tout d’un coup… Sortir les cuivres. Une trompette, deux trombones, deux saxophones, et même un tuba sur un morceau, histoire de coller du jazz sur leurs influences hip-hop. Les petites chorégraphies des cinq Rennais, accompagnés par les Rencontres Trans Musicales, sont reprises par le public, et l’ambiance décolle à toute vitesse.

Mais ce serait mentir que d’assurer qu’on ne connaissait pas un seul nom de la programmation. Sônge, par exemple, a tourné un peu partout depuis la sortie de son premier EP au début de l’année. A raison, puisqu’au delà de son r’n’b étrange à la Santigold, Océane Belle de son vrai nom étonne par son charisme sur scène, où elle est pourtant seule, dans le noir, esquissant quelques pas de danse et postures étonnamment ghetto. Yalta Club, qui comme d’habitude a livré un concert impecc’, traîne également dans nos pages depuis des mois – leur pop parfois légère, parfois magistrale comme sur le titre « Exile » (leur meilleur), n’a plus grand-chose à prouver. Pareil pour Monolithe Noir et son live de techno expérimentale sur fond de VJing représentant tantôt un coeur qui bat, tantôt de la lave dévorant les flancs d’un volcan, pour autant de peintures presque abstraites mais qui foutent la chair de poule. Ou enfin You Man et sa techno du Nord (pardon, des Hauts-de-France) qui auront fait danser les spectateurs de la Condition Publique comme des petits fous le vendredi soir.

Monolithe Noir. Crédit : Adèle Boterf, BTS Photographie Lycée Jean Rostand, Roubaix

« Ouf, ça fait beaucoup tout ça » : voilà ce qu’on s’est dit à la fin du week-end, et encore une fois aujourd’hui en reprenant nos notes. Impossible de citer chaque groupe présent, impossible d’assister à tous les concerts s’enchaînant non-stop. Mais c’est ça aussi le Crossroads, tout jeune festival qui fêtait cette année sa première « vraie » édition (l’année dernière, l’événement était plus confidentiel) : on y picore, on pique une frite par ci, une conférence par là, et on se laisse surprendre par un concert étonnant, en rêvassant sur ce qui pourrait être fait dans ce grand lieu qu’est la Condition Publique ou en trinquant avec les autres participants dans une ambiance hyper bon enfant et familiale. Et au milieu des grosses machines qui alignent tous la même programmation, cela fait un bien fou.

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