Crédit photo : Hubert Leroy, BTS Photographie Lycée Jean Rostand, Roubaix

Le Crossroads Festival, de découvertes en découvertes

On écoute tou­jours la même chose. Ce n’est pas grave, tout le monde fait. Tout le monde, le dimanche soir, finit par se met­tre pour la 50ème fois Har­vest de Neil Young, ou craque encore (et encore) pour cet album de pop bizarre acheté deux ans aupar­a­vant. Et si vous arguez en com­men­taires que vous écoutez chaque jour un nou­veau groupe dont vous ne con­naissiez rien… On sera obligé de vous croire sur parole, mais ne vous y trompez pas : on aura des doutes sur votre hon­nêteté. Car même en cher­chant, chaque mois dans les pages de Tsu­gi ou tous les jours sur ce site, à dénich­er de nou­velles sonorités et de nou­velles atmo­sphères artis­tiques, même en étant “habitués” à la décou­verte, le Cross­roads Fes­ti­val nous a fait tout drôle ce week-end. Car là-bas, dans la salle (pour l’oc­ca­sion équipée de deux scènes face à face) de la Con­di­tion Publique à Roubaix, il fal­lait oser chin­er, fouin­er, aller voir des groupes dont on n’avait jamais enten­du le nom, sans savoir si on allait être accueil­li par du gros rock à gui­tare ou par une vio­loniste seule en scène. Se laiss­er sur­pren­dre en somme. Et à toute vitesse : ce fes­ti­val de show­cas­es présen­tait des con­certs d’une demi-heure, pas plus (sauf pour le dernier groupe à pass­er le ven­dre­di et same­di soir, à savoir Yal­ta Club et You Man, qui jouaient une heure), s’en­chaî­nant sans pause, avec une moyenne de douze lives par soir. Dans l’après-midi, c’est autour de con­férences que se retrou­vaient les pro­fes­sion­nels de la pro­fes­sions et les ama­teurs en voie de pass­er de l’autre côté de la bar­rière. Bref, pour appréci­er Cross­roads, acces­si­bles aux pro comme aux spec­ta­teurs curieux, il fal­lait s’ou­vrir les écoutilles. Et c’é­tait avec plaisir.

Dès les deux pre­miers lives du week-end, à savoir s a r a s a r a et Eleanor Shine, l’é­ton­nement et les propo­si­tions uniques étaient au rendez-vous. s a r a s a r a par exem­ple : avec son allure de prêtresse, per­chée sur d’im­pres­sion­nantes bas­kets à plate­forme, la Lil­loise s’ac­com­pa­gne en live de trois cho­ristes et d’un beat­mak­ers tro­quant la tra­di­tion­nelle MPC pour un tas de gros bou­tons noirs en forme de coquetiers. Rajoutez à ça un genre de thérémine relooké et une pop élec­tron­ique chamanique, et vous obtien­drez un con­cert envoû­tant — pour une fois, le terme n’est pas gal­vaudé, la sor­cière en robe bleue enchaî­nant les titres comme autant de sorts et incan­ta­tions. Pas éton­nant alors que le pro­jet soit depuis peu signé sur One Lit­tle Indi­an, le label fétiche de Björk : même si le live deman­derait encore quelques dates et répéti­tions pour être vrai­ment par­fait (et que tout le monde sur scène ait vrai­ment l’air à l’aise avec l’e­space), il y a un peu de l’Is­landaise dans les com­po­si­tions de s a r a s a r a.

Eleanor Shine. Crédit : Nico­las Szwan­ka, BTS Pho­togra­phie Lycée Jean Ros­tand, Roubaix

Chez Eleanor Shine, rien à voir. Pas de machines en forme d’œufs, pas de cho­ristes tout de noir vêtu. La chanteuse orig­i­naire d’Amiens est seule sur scène, armée d’un vio­lon… Et c’est tout. Enreg­is­trant en direct des boucles de voix, don­nant de l’ar­chet ou jouant de son vio­lon comme d’une gui­tare élec­trique (c’est fou ce qu’on peut faire avec une pédale d’ef­fets), elle embar­que le fes­ti­val dans un univers tout à fait sin­guli­er, entre Noir Désir et chants gré­goriens. On n’avait jamais vu ça.

L’autre grand écart du week-end répond au doux nom de Sielle. Le show­case, pro­posé hors scène de sorte que le pub­lic s’assied tout près du soliste, com­mence tout en douceur, avec un piano. Et là, pata­tra, quelqu’un com­mence à par­ler au micro. Incom­préhen­sion dans le pub­lic : qui est-ce qui, côté régie peut-être, a oublié que son micro était branché ? Mais non, déam­bu­lant entre les spec­ta­teurs assis en tailleur au pied du piano, arrive un MC, qui vit plus qu’il ne récite ses paroles. Slam à fleur de peau, cri bes­ti­aux dans le micro, pour un con­cert immer­sif assez mag­ique. Quelques mesures en forme de prélude plus tard, voilà qu’une chanteuse à la voix soul rejoint l’im­prob­a­ble for­ma­tion. Pareil, on n’avait jamais vu ça, à part peut-être à l’époque de My Own Pri­vate Alas­ka, où le piano ren­con­trait la rage du screamo métal. Pas le même style que Sielle bien sûr, mais au moins la même intensité.

Rien à voir encore avec la propo­si­tion des Dynam­ic Block­buster, qui donnent-là leur troisième con­cert seule­ment. Cinq sur scène, les MPCs instal­lées sur des pupitres à la C2C, ils enchaî­nent les beats (là encore, la com­para­i­son avec C2C vient rapi­de­ment en tête) pour, tout d’un coup… Sor­tir les cuiv­res. Une trompette, deux trom­bones, deux sax­o­phones, et même un tuba sur un morceau, his­toire de coller du jazz sur leurs influ­ences hip-hop. Les petites choré­gra­phies des cinq Ren­nais, accom­pa­g­nés par les Ren­con­tres Trans Musi­cales, sont repris­es par le pub­lic, et l’am­biance décolle à toute vitesse.

Mais ce serait men­tir que d’as­sur­er qu’on ne con­nais­sait pas un seul nom de la pro­gram­ma­tion. Sônge, par exem­ple, a tourné un peu partout depuis la sor­tie de son pre­mier EP au début de l’an­née. A rai­son, puisqu’au delà de son r’n’b étrange à la Santigold, Océane Belle de son vrai nom étonne par son charisme sur scène, où elle est pour­tant seule, dans le noir, esquis­sant quelques pas de danse et pos­tures éton­nam­ment ghet­to. Yal­ta Club, qui comme d’habi­tude a livré un con­cert impecc’, traîne égale­ment dans nos pages depuis des mois — leur pop par­fois légère, par­fois magis­trale comme sur le titre “Exile” (leur meilleur), n’a plus grand-chose à prou­ver. Pareil pour Mono­lithe Noir et son live de tech­no expéri­men­tale sur fond de VJing représen­tant tan­tôt un coeur qui bat, tan­tôt de la lave dévo­rant les flancs d’un vol­can, pour autant de pein­tures presque abstraites mais qui foutent la chair de poule. Ou enfin You Man et sa tech­no du Nord (par­don, des Hauts-de-France) qui auront fait danser les spec­ta­teurs de la Con­di­tion Publique comme des petits fous le ven­dre­di soir.

Mono­lithe Noir. Crédit : Adèle Boterf, BTS Pho­togra­phie Lycée Jean Ros­tand, Roubaix

Ouf, ça fait beau­coup tout ça” : voilà ce qu’on s’est dit à la fin du week-end, et encore une fois aujour­d’hui en reprenant nos notes. Impos­si­ble de citer chaque groupe présent, impos­si­ble d’as­sis­ter à tous les con­certs s’en­chaî­nant non-stop. Mais c’est ça aus­si le Cross­roads, tout jeune fes­ti­val qui fêtait cette année sa pre­mière “vraie” édi­tion (l’an­née dernière, l’événe­ment était plus con­fi­den­tiel) : on y picore, on pique une frite par ci, une con­férence par là, et on se laisse sur­pren­dre par un con­cert éton­nant, en rêvas­sant sur ce qui pour­rait être fait dans ce grand lieu qu’est la Con­di­tion Publique ou en trin­quant avec les autres par­tic­i­pants dans une ambiance hyper bon enfant et famil­iale. Et au milieu des gross­es machines qui alig­nent tous la même pro­gram­ma­tion, cela fait un bien fou.

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