Anetha et Roni ©Julien Bernard/ ©DR

Les DJs ont-ils une conscience écologique ?

Extrait du Tsu­gi numéro 154 (Octo­bre 2022)

Voy­age aux qua­tre coins du globe à répéti­tion, déplace­ments de foules… Le monde du dee­jay­ing n’est pas for­cé­ment com­pat­i­ble avec l’impératif écologique auquel nos sociétés sont soumis­es. Cer­tains jeunes DJs français ont pour­tant décidé de con­tin­uer à exercer leur activ­ité tout en répon­dant à l’urgence climatique.

Au sein de l’écosystème de la musique élec­tron­ique, ses acteurs, les DJs, sont fréquem­ment engloutis dans cette frénésie con­sumériste si car­ac­téris­tique de notre époque. Pour assou­vir les envies d’un pub­lic tou­jours plus deman­deur, ou par peur de tomber dans l’oubli, voire le besoin, ces artistes sont prêts à faire de nom­breux sac­ri­fices, quitte à ce que leur san­té men­tale en souf­fre, que la planète en subisse les con­séquences. Car dans ce par­a­digme qui unit les DJs et l’écologie, l’une des ébauch­es de solu­tions serait de lever le pied. Ralen­tir la cadence, certes, sans retomber dans l’immobilisme insup­port­able qu’ont imposé les précé­dents con­fine­ments. Face à cette urgence cli­ma­tique qui se creuse au fil du temps, Anetha, Simo Cell, Roni et Mosi­mann envis­agent cha­cun, à leur façon, de “mieux tourn­er”. Tous aspirent à un mode de tra­vail — de vie aus­si ? — plus sain et respon­s­able, qui pour­rait avoir un impact moin­dre sur l’environnement.

 

Simo Cell, l’art de la modération 

Des pio­nniers cherchent depuis longtemps à faire évoluer les con­sciences col­lec­tives. DJs For Cli­mate Action œuvre ain­si depuis 2011 à la créa­tion de ponts entre les musiques élec­tron­iques et l’environnement en pro­duisant des événe­ments ou du son. Pour­tant, avant la terne année 2020, le sujet de l’écologie restait dans son ensem­ble boudé et l’industrie musi­cale dans sa presque glob­al­ité bot­tait en touche lorsque ces sujets se retrou­vaient sur la table. L’une des pre­mières déto­na­tions à reten­tir en France fut celle déclenchée par Simo Cell au mois de juin de cette même année. En prenant la parole dans une tri­bune chez Libéra­tion, le pro­duc­teur son­nait l’alerte et pro­po­sait une sorte de man­i­feste du DJ éco­lo. À l’intérieur, il détail­lait des “actions [qui s’articulaient] autour des thèmes du local et de la mobil­ité “. Par­mi elles, il met­tait un point d’honneur à min­imiser au max­i­mum les tra­jets en avion au prof­it du train ou encore à dynamiser les scènes locales en pas­sant plus de temps sur place.


Deux ans après cette prise de parole, il se con­fie: “Au début, j’étais dans une atti­tude un peu rad­i­cale. L’idée n’était pas non plus de se ren­fer­mer sur soi-même. Nous faisons quand même des métiers de représen­ta­tion. Je voulais amorcer une tran­si­tion. Mais ce n’est pas binaire et ça ne se fait pas du jour au lende­main. Il faut donc y aller de manière tran­si­toire, petit à petit décroître son empreinte, voir ce qu’on peut faire mieux, com­ment appli­quer d’autres solu­tions. Il ne s’agit pas non plus de prôn­er une exem­plar­ité utopique, mais de pren­dre le tau­reau par les cornes et de chang­er sa façon de faire quand on peut.” Bien que Simo Cell tienne dans la mesure du pos­si­ble ses engage­ments et qu’il œuvre en par­al­lèle avec des insti­tu­tions comme le CNM (Cen­tre Nation­al de la Musique) pour sen­si­bilis­er les gens, la réal­ité économique du secteur le rat­trape par­fois. Son statut d’intermittent du spec­ta­cle l’oblige à cumuler quar­ante dates sur une année. Une ” sit­u­a­tion stres­sante et com­pliquée ” qui le con­traint de temps à autre à faire quelques écarts. Mais pour lui, ne plus se lancer à corps per­du dans cette course effrénée aux gigs n’est finale­ment pas une si mau­vaise entre­prise. En plus de réduire ses émis­sions, ce ralen­tisse­ment “réhu­man­ise la pro­fes­sion” et fait ressen­tir à nou­veau pleine­ment ce “plaisir de jouer “. Deux choses sim­ples dont il se sat­is­fait, qui lui per­me­t­tent d’atteindre une forme de quiétude.

 

 

 

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Les com­man­de­ments de Mama Loves Ya

Peu de temps après Simo Cell, Anetha, lorsqu’elle a lancé son agence Mama Loves Ya en fin d’année 2020, a égale­ment érigé l’écologie au rang de pri­or­ité. L’envie de créer la petite sœur de son label Mama Told Ya s’est man­i­festée à la suite d’une forte volon­té de change­ment. “Un des déclics a été d’essayer de repro­duire ce qu’on avait fait avec Anetha ces dernières années. Con­stru­ire une car­rière sur du long terme et pas être un feu fol­let qui va se cramer au bout de trois ans “, pré­cise Jules, l’un de ses proches col­lab­o­ra­teurs. “Naturelle­ment, l’aspect écolo­gie cor­rélait avec ce souhait de bien tourn­er et d’être bien aus­si avec soi-même, renchérit Anetha. À un moment don­né, je me suis ren­du compte que je n’avais plus envie de fonc­tion­ner comme je le fai­sais. De fac­to, ça rejoint le côté écologique : com­ment pourrait-on don­ner un peu plus de sens à tout ça?” Afin de répon­dre à cette inter­ro­ga­tion, Anetha et son équipe se sont directe­ment asso­ciés à Green­ly, une société qui four­nit à cha­cun des out­ils pour accélér­er la tran­si­tion énergé­tique. “L’idée était de boss­er avec eux pour cal­culer toutes nos émis­sions et qu’ils obser­vent toutes nos dépens­es. C’était pri­mor­dial pour ensuite voir sur quoi on pou­vait s’améliorer, reprend Jules. On savait évidem­ment qu’il y avait l’avion, mais aus­si prob­a­ble­ment d’autres leviers et des choses plus indi­rectes, qui parais­sent plus faciles à faire dans un pre­mier temps. C’est le cas de la par­tie label, qui représente 20% de nos dépens­es totales.” Dans ce cas pré­cis, qui englobe le mer­chan­dis­ing et les vinyles, Anetha et ses col­lègues ont opté pour des matéri­aux 100% recy­clables. Un choix qui a un coût et qui les oblige à faire des efforts sur les marges et les prix de vente. En ce qui con­cerne le reste, Mama Loves Ya a accouché d’une charte de dix com­man­de­ments, por­tant presque cha­cun une dimen­sion écologique. Une démarche écore­spon­s­able qui com­plète celle de Simo Cell. L’objectif à terme est que ces derniers puis­sent vivre de leur pas­sion et ain­si faire ray­on­ner les valeurs de l’agence.


Roni et Baude­laire, même combat

Tout en respec­tant les mêmes engage­ments pra­tiques que ses col­lègues, Roni adopte une pos­ture baude­lairi­enne. Comme dans Le Con­fi­te­or de l’artiste, la créa­trice du label Nehza Records cherche à sen­si­bilis­er ses audi­teurs sur la beauté du monde qui les entoure. “La sit­u­a­tion est déjà très anx­iogène, lance la DJ. On tend vers quelque chose où tout ce qui est dig­i­tal, arti­fi­ciel sur scène, est extrême­ment mis en valeur, car ce sont des esthé­tiques futur­istes qui appel­lent à l’évolution. Mais, au-delà de cette plas­tique, le mes­sage der­rière n’est pas for­cé­ment tou­jours facile. ” À l’inverse, celui que défend­ent les mem­bres de Nehza Records est clair et net: “La nature n’est pas obsolète. ” Un mantra que ces artistes chéris­sent, soit à plusieurs, à l’image de la com­pi­la­tion Transna­turel (2022), soit en solo, comme Wan­ton Witch l’a fait lors du clip de son titre “Tanah-Tani”. Dans sa quête de dif­fu­sion du beau, Roni mise beau­coup sur ce que ses créa­tions racon­tent. Selon elle, l’utilisation de ces réc­its est “un gros sujet dans l’écologie “. Une affir­ma­tion par­ti­c­ulière­ment bril­lante, qui demande de pren­dre du recul. Depuis l’enfance, nous gran­dis­sons au con­tact de per­son­nages avec des vies et des visions du monde qui for­gent nos esprits et notre cul­ture. Ain­si, en trans­for­mant ces réc­its, « en leur ajoutant des valeurs qui sont dif­férentes, de recon­struc­tions, de préser­va­tions, de fragilité… les men­tal­ités pour­raient chang­er». Doit-on voir, là encore, un moyen de calmer nos ardeurs de con­som­ma­tion? C’est ce que Roni sem­ble affirmer. Elle estime d’ailleurs que, lorsqu’on “con­somme moins, on a un mode de vie beau­coup plus sain, sere­in et éveil­lé “. Une con­clu­sion qui ren­force cette idée que “les sujets de préser­va­tion de l’environnement et de soi-même ne sont pas si insé­para­bles que ça”. 

Écologique

©Marc Poitvin pour Tsugi

 

Les sujets de préser­va­tion de l’environnement et de soi-même ne sont pas si insé­para­bles que ça. Roni

 

Utilis­er sa notoriété 

Du point de vue de Mosi­mann, DJ plébisc­ité autant par les fêtes grand for­mat (Fran­co­folies de Spa, Parookav­ille, Ultra Music Fes­ti­val, Dance Val­ley Fes­ti­val, Paléo Fes­ti­val…) que les clubs, la notoriété a ce pou­voir de chang­er les mœurs. “Plus tu es célèbre, plus tu peux avoir une influ­ence. C’est un gros levi­er, détaille le com­pos­i­teur pour Grand Corps Malade et Gaël Faye. Les gens qui me suiv­ent con­nais­sent mes opin­ions et ce pour quoi je milite. ” Si en dehors de la scène les choses se déroulent sans accroc, lorsqu’il est en représen­ta­tion et qu’il veut défendre ses idées, notam­ment son impli­ca­tion en faveur de l’association L214 Éthique et Ani­maux, ce n’est pas tou­jours le même son de cloche. “Par­fois, j’ai le sen­ti­ment que si je demande ou exige des choses, ça peut pass­er comme un caprice de star. Ça va faire chi­er les gens : “Lui, il se la pète. Pourquoi il insiste pour faire qua­tre heures de caisse alors qu’il pour­rait pren­dre l’avion!” Ou encore : “Pourquoi il ne veut pas aller dans ce resto de vian­dards comme tout le monde et nous bas­sine avec son végé­tarisme et ses cul­tures locales ?” On est quand même dans un monde, par­don, je n’ai pas envie de faire de la poli­tique, qui subit une pres­sion cap­i­tal­iste où il faut qu’il y ait tou­jours du chiffre ! Fatale­ment, ça se ressent dans notre pro­fes­sion. ” Égale­ment dans la manière de vivre. Alors, à la façon de ses homo­logues, Mosi­mann voit lui aus­si ce lien fort entre san­té men­tale et écolo­gie. “Pren­dre soin de soi, c’est pren­dre soin de la planète “, assure-til. Pour­tant, mal­gré l’importance cap­i­tale de ce sujet et les alertes suc­ces­sives que nous avons tous observées ces derniers mois, le monde sem­ble con­tin­uer à tourn­er dans le même sens. Mais le point de bas­cule n’est pas encore franchi. Main­tenant, il faut se fier aux généra­tions actuelles et futures.

 

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