© Mars Washington

🎤 L’interview de Lynks à Cabaret Vert : drag, psychologie et premier album

Le 20 août dernier Elliot Brett, con­nu sous le nom de scène de Lynks, don­nait au fes­ti­val Cabaret Vert un con­cert déluré à l’én­ergie punk, très grande­ment inspiré par la cul­ture de club et le drag… Rencontre.

Cela fait un petit moment que l’on suit l’artiste masqué·e Elliot Brett alias Lynks. Pour être exact, depuis le con­fine­ment de mars 2020. Iel avait livré lors d’un live Insta­gram du mag­a­sine DIY, une reprise déjan­tée et com­plète­ment drag du titre “Pedes­tri­an At The Best” de l’Aus­trali­enne Court­ney Bar­nett. On l’avait ensuite vu·e en con­cert lors de la pre­mière édi­tion du fes­ti­val lon­donien Wide Awake Fes­ti­val, ou iel avait retourné le pub­lic grâce à ses choré­gra­phies extrav­a­gantes et sa pop inclass­able entre l’élec­tro, l’indie, le punk et la comédie. Et à Cabaret Vert, même expéri­ence. Le show a com­mencé avec une cinquan­taine de badauds dans le pub­lic et s’est ter­miné avec une foule con­quise, ne com­prenant pas totale­ment l’ex­péri­ence qu’elle venait de vivre. C’est avant ce show baroque que nous retrou­vons Lynks dans loge, le vis­age nu — nous faisons donc par­tie du cer­cle restreint à con­naître son apparence — en train de grig­not­er chips, et autres apéri­tifs avec ses deux danseuses. L’am­biance est légère, le ton est à la rigo­lade, Brett a une per­son­nal­ité lumineuse.

Comment tu te sens avant de monter sur scène ?

Ça dĂ©pend vrai­ment. Je veux dire, aujourd’hui on est partis·es Ă  5 heures du matin. On a l’impression que c’est dĂ©jĂ  l’heure d’aller au lit (il est 18h Ă  l’heure de notre entre­tien inter­view NDLR). Quand on monte sur scène, c’est comme si l’én­ergie entrait en nous. C’est assez amu­sant. Mais avant ça, il peut y avoir n’im­porte quelle com­bi­nai­son d’é­mo­tions, de l’épuise­ment pur Ă  la douceur. Comme un enfant de deux ans qui est en mode : “je ne veux pas le faire !!” *rires*. Mais tu dois ignor­er ce sen­ti­ment, parce qu’une fois sur scène, tout va bien.

Vous vous ĂŞtes rĂ©veillé·es Ă  5h ce matin ?

On Ă©tait au milieu de nulle part. On Ă©tait Ă  une heure de BĂ©ziers. Pour venir on a dĂ» pren­dre un taxi, puis un train puis un autre train, puis un autre puis un taxi et un avion. C’est super loin d’ici. C’était une longue journĂ©e et on est lĂ .

Et on est très contents de te voir ici. Lynks est un personnage de scène et je me demandais quelle était l’histoire derrière ce personnage.

De base c’était un per­son­nage drag. Je fai­sais des shows drags dans des soirées qu’organisaient mes ami•es. Ça a tou­jours était très bête, pas très sérieux. Je n’ai jamais pen­sé que ça allait devenir ce que c’est aujourd’hui. Quand j’ai com­mencé, je me maquil­lais entière­ment le vis­age. C’était vrai­ment dra­ma­tique et très graphique. Mais en fait, je suis une per­son­ne qui sue beau­coup et donc après une demi-heure de danse sur scène, je n’avais plus de maquil­lage sur le vis­age. Du coup un jour, j’ai mis un masque pour voir si ça pou­vait être une bonne alter­na­tive. Et en fait c’était le meilleur show que j’aie jamais fait. Il y a quelque chose dans le fait de porter ce masque. C’est assez com­pliqué d’être mal à l’aise quand vous portez un masque parce que vous n’êtes pas vous-même. Ça a déblo­qué une toute nou­velle con­fi­ance et m’a don­né une “don’t give a fuck” atti­tude. C’était genre “Eh bien, per­son­ne ne voit mon vis­age, si je suis nul·le je peux enlever mon masque et quit­ter la salle tran­quille­ment”. *rires*. Ça m’a per­mis de me lâch­er plus que je ne l’aurais fait nor­male­ment. À par­tir de là, je n’ai jamais regardé en arrière.

Penses-tu un jour l’enlever ?

Je n’ai pas l’in­ten­tion de le retir­er de sitôt. À moins que je sois en recherche dés­espérée d’attention *rires*. Quand j’ai com­mencé, c’é­tait juste un truc pra­tique. Je n’é­tais pas assez arrogant·e pour penser : “Ouh­hh je vais être très connu·e”. Mais main­tenant que le pro­jet prend de l’ampleur, il y a quelque chose de telle­ment agréable à être capa­ble de sor­tir de scène à son pro­pre concert.

Pour être honnête j’avais peur de ne pas te reconnaître en arrivant. *rires*

En vrai, c’est chou­ette ! Ça me per­met d’avoir une dis­tance saine avec ma musique et mon art. Je n’ai pas ce besoin d’aller sur Insta­gram pour regarder des pho­tos de moi, parce qu’en fait il n’y a que ce per­son­nage. C’est comme mon bébé, ce n’est pas moi. Et tu ne veux pas être ton pro­pre bébé, ça peut créer des “dad­dy issues” assez sérieuses. *rires*

Est-ce que tu avais des rĂ©fĂ©rences de drag queen pour crĂ©er Lynks ?

Oui ! J’ai fait le par­cours clas­sique, de grand·e fan·e de Drag Race Ă  grand·e fan·e de drag. C’é­tait ma porte d’en­trĂ©e, comme pour beau­coup de per­son­nes. J’avais quoi, 14 ou 15 ans quand j’ai dĂ©cou­vert Drag Race, c’é­tait la sai­son 4. Mais ça m’a retourné·e, j’étais lĂ  “c’est quoi ce bor­del ?”. Et je ne pou­vais pas m’arrĂŞter de regarder. Et puis de lĂ , j’ai com­mencĂ© Ă  aller dans beau­coup de spec­ta­cles de drag queens Ă  Lon­dres. Et Ă  Bris­tol d’oĂą je viens. Il y a quelque chose de gĂ©nial dans les spec­ta­cles de drag queens, parce que quand tu regardes Ă  la tĂ©lĂ©, c’est très lisse, mais quand tu vas Ă  un spec­ta­cle de drag queens, inĂ©vitable­ment il y aura tou­jours une per­son­ne qui sera absol­u­ment nulle… ou alors si bizarre que ça va devenir le meilleur show de la soirĂ©e. *rires*. C’est celui dont tu vas te sou­venir.  Ce sont prob­a­ble­ment ces spectacles-lĂ  qui m’ont le plus marqué·e et inspiré·e. Mais s’il y a une Drag Queen Ă  citer, c’est Leigh Bow­ery. C’est un artiste per­former masquĂ©. C’est la base de mon esthé­tique, mĂŞme si main­tenant Lynks devient son pro­pre truc.

 

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Dans une interview tu as dit ĂŞtre anti-cool, ce que tu racontes-lĂ  rejoint cette idĂ©e.

Je pense qu’en tant qu’artiste, s’ef­forcer d’être cool est la pire chose que l’on puisse faire. C’est la recette pour créer des choses vrai­ment ennuyeuses, très peu inspi­rantes, parce que c’est très arbi­traire. Ça peut être sym­pa de regarder quelque chose de cool. Mais générale­ment, ce n’est pas la rai­son pour laque­lle c’est bon. Et nor­male­ment dès que tu essaies de créer quelque chose de cool, tu vas prob­a­ble­ment per­dre de ta pâte per­son­nelle. C’est pourquoi je suis très anti-cool. Est-ce que je rends l’anti-cool cool en dis­ant ça ? *rires*

Est-ce pour cela que tes performances sur scène sont toujours un peu bordélique, les chorégraphies ne sont pas hyper carées ? ( on doit se l’avouer depuis la dernière fois qu’on a vu Lynks sur scène en 2020, les chorégraphies qu’iel réalise avec ses danseuses sont montées d’un cran NDRL)

J’ai l’im­pres­sion que les moments oĂą le show est sur le point de tomber en miette, sont les plus pal­pi­tants. Est-ce qu’elles (ses deux danseuses, NDLR) vont se dĂ©tester, tomber de la scène ? Qui peut le dire ? Et il y a quelque chose de chou­ette avec ça. Quand tu vois un groupe de danseurs pro­fes­sion­nels sur scène, c’est un truc qui sem­ble Ă©loignĂ©.  Mais quand c’est des gens qui font des pas de danse stu­pides, t’es lĂ  : “Oh, je pour­rais faire ça”. *rires*

Concernant tes paroles, elles sont très sarcastiques. Tu as dit dans une prĂ©cĂ©dente interview que c’était  un moyen pour toi de parler de sujet plus profonds, que c’était un mĂ©canisme de dĂ©fense.

Lorsque j’ai com­mencé Lynks, je n’é­tais pas du tout sûr·e de qui j’étais. C’é­tait un moyen pour moi de tra­vailler sur beau­coup de choses que je n’aimais pas vrai­ment chez moi. Mes chan­sons étaient comme une petite thérapie physique pour moi. Et main­tenant, je m’aime vrai­ment beau­coup. Je me sens bien. *rires*. Je peux à présent me plonger dans des choses plus intéres­santes. J’utilise tou­jours la musique pour par­ler de trucs dif­fi­ciles et de ce que je ne com­prends pas du monde. Mais je me penche beau­coup plus sur l’i­den­tité queer et sur les pans les plus durs d’être une per­son­ne queer. Parce qu’on est arrivé à un point où il y a plein d’artistes qui mon­trent qu’ils et elles sont fier·es d’être gay, c’est cool, mais c’est tou­jours des phras­es du genre “les per­son­nes gays sont par­faites, on est géniaux·ales !”. En réal­ité, être une per­son­ne queer est dif­fi­cile. Nous avons beau­coup de bagages et de honte intéri­or­isée. La prochaine étape pour que l’on soit véri­ta­ble­ment accepté·é c’est de pou­voir chanter nos prob­lèmes et dif­fi­cultés, comme les hétéros le font tout le temps. C’est ce dont ma chan­son “Straight Act­ing” par­le. C’est l’une des pre­mières chan­sons que j’ai écrites, et c’est tou­jours l’une de mes préférées.

Et j’ai l’impression que tes paroles sont aussi libĂ©ratrice pour les femmes, dans le sens qu’elles reprĂ©sentent ce que les femmes ressentent lorsqu’elles ont affaire Ă  des hommes tous les jours. Sur  “Silly Boys” tu chantes “Poor, little, straight boy, nobody cares that you’ve watched Pulp Fiction / Pauvre petit garçon hĂ©tĂ©ro, tout le monde se fiche que tu aies regardĂ© Pulp Fiction”.

Eh bien, j’ai l’im­pres­sion que la dif­fi­culté est réelle *rires*. Les hommes gay et les femmes parta­gent cette expéri­ence de faire face à des hommes hétéro­sex­uels ennuyants. Autant s’u­nir, non ? *rires* . “Sil­ly Boys” est la chan­son du set que je préfère jouer. J’é­vac­ue toute cette agres­siv­ité envers les hommes hétéro­sex­uels. Il y a beau­coup d’hommes hétéro­sex­uels que j’aime dans ma vie, comme celui-là (se tourne vers son tour man­ag­er NDLR) ! Mais c’est bien d’avoir un peu de détox. *rires*

En tant qu’artiste britannique émergent·e, je me demandais à quel point il est difficile de faire des tournées en Europe en ce moment avec le Brexit.

Je suis très, très anti-Brexit, sans sur­prise. Je suis une per­son­ne queer qui vient de Lon­dres. *rires*. Le Brex­it nous impacte sur plein de trucs. Le niveau d’ad­min­is­tra­tion a beau­coup aug­men­té, et puis la TVA sur la marchan­dise, la taxe d’en­trée sur la marchan­dise.… Je ne gagne pas d’ar­gent sur 70 ou 80% des con­certs que je fais. Et donc d’avoir juste ce dernier petit bout de prof­it, juste écrémé à tra­vers ces coûts, ce temps et cette admin­is­tra­tion sup­plé­men­taires, c’est vrai­ment la merde. Et c’est juste inutile.

Parviens-tu Ă  vivre de ta musique ?

J’ai une cham­bre pas très chère Ă  Lon­dres. Depuis cet Ă©tĂ©, c’est la pre­mière fois de ma vie que je vis unique­ment de mon art. Et c’est gĂ©nial. Je ne sais pas com­bi­en de temps je pour­rai le garder comme seul emploi. Je vais peut-ĂŞtre devoir repren­dre mon ancien tra­vail de sou­tien sco­laire dans le futur. J’enseignais la psy­cholo­gie. J’adore la psy­cholo­gie, mais c’est mon plan de sec­ours. Après avoir fini la musique, je deviendrai thĂ©rapeute *rires*. C’est mon plan.

Tu as sortis plusieurs EPs, ou mixtapes, je ne sais pas comment les appeler â€¦

Je préfère chefs‑d’oeuvre. *rires*

Et du coup, est-ce que tu vas bientĂ´t sortir le grand chef‑d’oeuvre, ton premier album ?

Eh bien c’est pour l’an­née prochaine, je crois. Je tra­vaille dessus actuelle­ment. Je ne sais pas si tu as vu, mais j’ai per­du mon ordi­na­teur portable. J’avais tous mes fichiers dessus et je n’avais pas fait de sauve­g­arde depuis quelques mois. C’était telle­ment de tra­vail. Donc je suis en train de refaire tous les sons. Ce que je peux dire, c’est que c’est à des mil­lions de kilo­mètres de ce que j’ai fait jusqu’à présent. Je suis si excité·e. C’est les meilleures chan­sons que je n’ai jamais écrites. Ça va être incroy­able, ça va chang­er l’industrie.*rires* Per­son­ne ne sera plus le même. Cet album va redéfinir la musique et j’au­rai une pho­to de mon vis­age dans le dic­tio­n­naire. Ne plaçons pas les attentes trop hautes, mais ça va chang­er le monde.*rires*

Lynks jouera le 24 sep­tem­bre Ă  Lyon, lors de la SoirĂ©e Garçons Sauvages au Sucre, le 13 octo­bre Ă  Paris au MaMA fes­ti­val et le 19 novem­bre Ă  Bor­deaux au Bal Queer Ă  Grand Parc.

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