Crédit : EVELYN BENCICOVA

Marcel Dettmann avant la techno

Arti­cle extrait de Tsu­gi 104, en kiosque pen­dant encore quelques jours et disponible à la com­mande ici

Avec la com­pi­la­tion Selec­tors, celui qui est con­sid­éré comme le plus grand DJ tech­no actuel remonte aux sources de sa musique, aux prémices des sons syn­thé­tiques, quand ils se mélangeaient aux gui­tares sous les coups de boutoir de Cabaret Voltaire ou Front 242. Pal­pi­tant.

Ven­dre­di soir à Cologne, same­di à Sónar et dimanche au Berghain pour sa rési­dence men­su­elle. En cette mi‐juin, Mar­cel Dettmann effectue trois dates dans un week­end. Le plan­ning habituel pour le Berli­nois, prophète acharné d’une tech­no métallique, chirur­gi­cale, mais jamais mécanique, qui excite les foules. Peut‐être parce que la vio­lence sourde qui se dégage de ses sets exor­cise les maux de notre société. À 39 ans, celui qui a gran­di à Fürsten­wald, au milieu de ce qui était encore la République démoc­ra­tique alle­mande est au som­met de son art. C’est sans doute la rai­son pour laque­lle il a choisi aujourd’hui de faire un pas de côté. Ou plutôt un retour en arrière. Sol­lic­ité par le label et fes­ti­val néer­landais Dek­man­tel pour par­ticiper à sa série de com­pi­la­tions non mixée Selec­tors, dont le principe est d’aller dig­ger au plus pro­fond du bac à dis­ques des DJ’s, Dettman nous offre une plongée au cœur des années 80.

Bien avant que la tech­no ne pose son enclume sur le monde, la new wave aban­don­nait pro­gres­sive­ment les gui­tares punk, pour les rem­plac­er par de nou­veaux jou­ets syn­thé­tiques. On ne par­lait pas encore d’électronique. D’Angleterre, mais aus­si de Bel­gique, des Pays­Bas ou de France débar­quaient les Cabaret Voltaire, Front 242, Fad Gad­get ou Mar­tin Dupont, tous aujourd’hui présents dans la sélec­tion savante (que des titres rares) et pas­sion­nante, échafaudée par Mar­cel Dettmann. À l’écoute, on ne peut qu’être sur­pris par l’acuité du son. Dif­fi­cile d’imaginer que cer­tains de ces tracks affichent une trentaine d’années au comp­teur. Soit à peine moins que l’homme qui est en face de nous, via skype, par­faite­ment déten­du mal­gré trois sets con­sé­cu­tifs dans les pattes. Comme il nous le con­fie “la par­tie la plus dif­fi­cile du boulot, c’est avant tout les voy­ages”. Sauf quand ils sont musi­caux comme ici.

Seuls sept des dix titres sont disponibles à l’écoute sur les plate­formes de stream­ing. Il manque “Back To Nature” de Fad Gad­get“Same Old Mad­ness” de Min­istry et “Don’t Crash” de Front 242.

Quel a été le point de départ de cette com­pi­la­tion?

Je crois que c’était il y a plus de deux ans, Thomas Mar­to­jo et Casper Tiel­rooij de Dek­man­tel m’ont demandé de par­ticiper à leur pro­jet appelé Selec­tors. C’était même avant que les deux pre­miers vol­umes signés MCDE et Young Mar­co ne sor­tent. Je trou­vais cela très intéres­sant d’élargir un peu mon champ d’action. Seule­ment le tim­ing n’était pas bon, car j’étais en train de réalis­er mon DJ Kicks pour !K7. Mais en début d’année, j’ai com­mencé à réfléchir et à sélec­tion­ner des morceaux. Le tra­vail a été très dur pour avoir tous les titres que je voulais. Il a fal­lu que je con­tacte moi‐même les groupes pour leur deman­der la per­mis­sion, cer­tains n’existaient plus, d’autres étaient dif­fi­ciles à join­dre. Je pos­sé­dais la plu­part de ces morceaux en vinyle, notam­ment en 45 tours. J’en achetais beau­coup quand j’étais jeune, le son était ter­ri­ble, mais ce n’était pas cher.

Com­ment as‐tu décou­vert tous ces groupes?

Après la chute du mur en 1989, avec mes amis on écoutait DAF, Nitzer Ebb, Front 242 tous ces groupes que l’on appelait EBM (Elec­tron­ic Body Music, ndr). Mais il n’y avait pas de radios qui pas­saient ce genre de musique. On avait décou­vert ça grâce au bouche‐à‐oreille, par un ami d’amis qui habitait Berlin et qui nous fai­sait partager tous ces dis­ques. C’était cool, car on écoutait de la musique que les autres ne con­nais­saient pas. Sauf que finale­ment on s’est retrou­vé très nom­breux à écouter ça, parce que c’était très fort et nou­veau. À par­tir de 1992, je dirais, j’ai décou­vert la trance, puis la tech­no et j’ai un peu lais­sé tomber l’EBM. Mais quelques années plus tard au milieu des années 90, je me suis dit: “Ah, mais si j’aime telle­ment la tech­no, c’est bien parce que j’écoutais ce style de musique aupar­a­vant.” C’est pour cette rai­son aus­si que je ne com­prends pas les musiques élec­tron­iques où je ne sens pas la mar­que de l’homme der­rière les machines. Tout est trop bien fait, très car­ré, mais je suis peut‐être trop vieux ! (rires)

Cette com­pi­la­tion est donc un hom­mage à tes racines musi­cales…

Tout à fait. Je crois que cette com­pi­la­tion est ce que j’ai fait de plus per­son­nel jusqu’ici. Mais j’ai essayé de la ren­dre encore plus spé­ciale en util­isant des morceaux introu­vables, et d’autres, plus faciles à trou­ver, mais que per­son­ne ne con­nais­sait. J’étais dans la même posi­tion que lorsque j’enregistrais une cas­sette de musique pour une fille. Je me sou­viens de mon pre­mier amour, je lui avais fait une cas­sette avec une pochette, du genre : “Écoute‐la, car c’est ce que ressent mon cœur en ce moment.” (rires)

On peut être sur­pris de ne pas trou­ver dans ta sélec­tion de groupe de la new wave alle­mande des années 80, c’était trop évi­dent pour toi?

La “Neue Deutsche Welle”! C’était vrai­ment un gros truc, je n’arrive pas com­pren­dre pourquoi ça n’a pas duré plus longtemps. C’était la par­faite pop music avec des mélodies et de la folie, mais c’est peut‐être un peu trop cheesy. Mais oui, c’était trop facile de met­tre un DAF par exem­ple. Je pour­rais faire une com­pi­la­tion unique­ment con­sacrée à ce style. Mais l’idée d’un DJ alle­mand qui sélec­tionne de la musique alle­mande ne me sem­blait pas très intéres­sante. C’est plus intriguant si je fais décou­vrir des morceaux venus de France ou de Bel­gique.

Est‐ce qu’il y a un titre de la com­pi­la­tion qui se rat­tache à une his­toire par­ti­c­ulière?

Front 242, “Don’t Crash”. Parce que cela me rap­pelle la pre­mière fois où je suis allé en dis­cothèque à Fürsten­wald, qui est une petite ville de 35000 habi­tants. C’était un club pour les kids, donc ça démar­rait vers 16 heures et ça se ter­mi­nait à 22 heures. Le DJ était à l’ancienne, il avait un micro et il annonçait tout ce qu’il pas­sait. Chaque style avait son moment: tu avais le moment hip‐hop, le moment goth­ique et puis le moment EBM, et à chaque fois il jouait ce morceau de Front 242, “Don’t Crash”. Les eight­ies, c’est vrai­ment l’époque que j’aime chez eux, aujourd’hui ça ne m’intéresse plus trop. C’est un peu une tra­jec­toire comme Min­istry, que j’aimais beau­coup au début, mais qui a viré heavy met­al. Peu de gens le savent, mais je joue “Don’t Crash” depuis 20 ans, pas sou­vent certes, mais je le joue…

Est‐ce que tu ressens de la nos­tal­gie quand tu écoutes ces morceaux aujourd’hui?

Oui bien sûr, mais cela m’inspire et je trou­ve que cette musique sonne tou­jours aus­si futur­iste. Même quand ils utilisent des gui­tares, ça sonne tou­jours frais. Avec la tech­no, c’est vrai­ment la musique du futur. On ne dirait pas ça de tous les styles musi­caux.

Est‐ce que la musique a été ta pre­mière pas­sion?

Non. Enfant, j’ai com­mencé par être fan de sport, n’importe lequel, puis vers dix ans, je me suis pas­sion­né pour le judo. J’étais en train de grandir, j’avais besoin de me défouler, de faire des com­bats pour voir ce que je valais. Le judo m’a beau­coup appris : à être con­cen­tré, que cela ne ser­vait à rien de s’énerver et de fon­cer dans le tas. Cela m’arrivait d’être agres­sif, mais seule­ment en paroles, jamais physique­ment. Alors qu’à l’époque, il y avait telle­ment de bagar­res, des amis se bat­taient tout le temps dans la rue. Mais moi, tout le monde me respec­tait grâce au judo. Puis cela a été l’évolution nor­male d’un ado: je me suis intéressé aux filles, et de plus en plus à la musique, mes goûts se sont affir­més, avant j’écoutais la musique de mes par­ents.

Je crois que ton père était un grand fan de Depeche Mode…

Toute ma famille adore la musique. Nous n’avions pas la télé en Alle­magne de l’Est, donc on com­pen­sait avec la musique qui était partout, dans la cui­sine, en voiture, au salon. Ma grand‐mère était prof de musique, elle chan­tait. Et donc oui mon père était un grand fan de Depeche Mode, mais en RDA tout le monde était fan de ce groupe. C’était la bande‐son de l’époque. J’ai pu écouter tous leurs dis­ques quand le mur est tombé parce que nous ne les avions pas à l’Est. Je me sou­viens par­ti­c­ulière­ment quand Vio­la­tor est sor­ti en 1990. C’était sur­prenant, telle­ment émou­vant, le disque par­fait quand on est ado et que l’on a des prob­lèmes avec les filles ou quand tu ne sais pas quoi faire après l’école. Je les écoute encore beau­coup. Moi aus­si, je suis père main­tenant et c’est impor­tant pour moi de faire écouter cela à mes enfants, car c’est une musique qui est joyeuse, mais aus­si folle et mélan­col­ique. Il faudrait d’ailleurs que j’écoute leur nou­v­el album…

À cette époque au début des années 90, tu pen­sais déjà être DJ?

Au départ, je dépen­sais le peu d’argent que j’avais dans des vinyles parce que je n’avais pas d’autres options. Je ne pos­sé­dais pas de lecteur CD, et il n’y avait pas de radio où je pou­vais écouter mes morceaux préférés. À qua­torze ans, j’ai acheté une sec­onde pla­tine pour mix­er parce que l’on m’avait dit que dans les clubs, où je n’avais bien sûr pas l’âge pour entr­er, les DJ’s util­i­saient deux platines. Mais je ne savais pas qu’il fal­lait avoir aus­si une table de mix­age et un casque! Donc je me suis fait deux set‐up iden­tiques avec à ma gauche, une pla­tine, un ampli et des enceintes et la même chose à ma droite. Je mix­ais en bais­sant et mon­tant alter­na­tive­ment le vol­ume. (rires) À cette époque, je dis­ais tout le temps à mes amis : “Écoutez ça, écoutez ça, c’est dingue !” Mon objec­tif, c’était vrai­ment de faire aimer aux gens ce que j’écoutais. C’est pour ça que je suis devenu DJ et pourquoi j’aime telle­ment ce que je fais. Même si, comme il s’agit de mes goûts per­son­nels, par­fois ça marche et par­fois ça ne marche pas, mais je me remets tout le temps en ques­tion. D’une nuit à l’autre, cela peut être com­plète­ment dif­férent. Par­fois, je joue dans un fes­ti­val et ça se passe telle­ment bien que le lende­main, j’essaie de me sou­venir ce que j’ai joué la veille pour faire la même chose, eh bien cela ne fonc­tionne pas. Le ressen­ti est dif­férent. C’est ce que j’aime dans ce méti­er, car si les ambiances étaient inter­change­ables ou si je pas­sais tous les soirs les mêmes dis­ques, ce serait vrai­ment très ennuyeux.

On a l’impression que cette com­pi­la­tion mon­tre aus­si ton besoin d’éduquer le pub­lic…

Oui j’ai tou­jours ça en tête. Comme je le dis­ais, c’est pour cela que j’ai voulu être DJ, pour partager la musique que j’aimais et mon­tr­er mes goûts per­son­nels. Et puis si je suis entré dans la tech­no, c’est grâce à des com­pi­la­tions réal­isées par des gens dont je partageais les goûts. Et j’ai la chance de pou­voir faire la même chose aujourd’hui.

Crédit : EVELYN BENCICOVA

Tu pour­rais imag­in­er ta vie sans être rési­dent du Berghain?

Je n’ai aucune rai­son de penser à ça. (rires) Mais non, je ne peux pas imag­in­er vivre sans le Berghain. Cela sonne un peu cliché, mais c’est ma famille. Même si on n’est pas d’accord sur tout, même si on prend par­fois de mau­vais­es déci­sions, on se respecte, on con­tin­ue à se faire con­fi­ance, pas seule­ment au niveau pro­fes­sion­nel, mais sur le plan humain. Alors oui, je crois que sans le Berghain, je perdrais beau­coup.

D’un autre côté, ça ne te saoule pas que l’on te réduise tou­jours au Berghain?

Les gens ont besoin d’une boîte où ranger les choses, comme les enfants qui ont une boîte pour les peluches, une pour les Legos, etc. Mais par­fois, c’est bien de sor­tir de cette boîte, et de faire com­pren­dre que vous êtes capa­ble d’autre chose. C’est ce que ce que je fais avec cette com­pi­la­tion, ce n’est pas du “boum, boum, boum, boum”, c’est une manière de me décou­vrir.

Jusqu’où peux‐tu pouss­er tes lim­ites musi­cales lors d’un DJ‐set?

Ça dépend dans quel esprit je suis. Par­fois, j’ai l’impression d’être plus libre et relaxé, donc je vais pren­dre plus de risques et jouer des morceaux qui ne sont pas sou­vent dans mes sets. Mais cela dépend aus­si de la sélec­tion que j’avais prévu d’amener, car je suis très old­school et j’ai besoin de réfléchir à l’avance à ce que je compte pass­er. Dimanche, j’ai joué cinq heures au Berghain, donc ça laisse le temps d’explorer, mais quand on joue une heure et demie dans un fes­ti­val, c’est dif­férent, c’est un peu la com­pres­sion d’un long set. Mal­gré tout, j’essaie tou­jours d’utiliser au milieu d’un set tech­no des morceaux qui vont intriguer, sinon cela m’ennuierait. Je ne suis pas non plus le genre de DJ qui utilise des effets. Même si je joue un morceau pen­dant seule­ment deux min­utes, je le passe tel qu’il est.

Quels sont les dis­ques les plus sur­prenants de ta col­lec­tion?

Je pense à un disque de mon enfance que j’écoutais qua­si­ment tous les jours et que j’ai con­servé. Ce sont des con­tes alternés avec des morceaux de musique. Ça s’appelle The Dream Tree en anglais, c’est pro­duit par un musi­cien que je con­sid­ère comme le Jean‐Michel Jarre est‐allemand. Même si je n’aime pas trop le hip‐hop, sauf l’électro hip‐hop des débuts, je peux aus­si citer un disque comme Afri­ka Bam­baataa presents Time Zone Thy Will “B” Funk. Sinon, je suis un gros fan de Nir­vana, mais est‐ce vrai­ment une sur­prise quand on a gran­di dans les années 90? Dans le même genre, il y a aus­si Soundgar­den, Smash­ing Pump­kins ou Queens Of The Stone Age. Des groupes un peu énervés que j’aime écouter en voiture.

Mais est‐ce qu’il t’arrive d’écouter de la musique main­stream?

(il réflé­chit) Ah oui, j’aimais beau­coup ce morceau des Daft Punk avec Phar­rell Williams, euh, euh, com­ment ça s’appelait déjà ? (on est obligé de lui souf­fler) Oui “Get Lucky” c’est ça ! C’était le morceau par­fait pour l’été, je l’ai écouté sans arrêt quand c’est sor­ti. D’ailleurs, il me sem­ble qu’au même moment, Phar­rell car­ton­nait avec “Hap­py”. C’est pas mal, un peu cheesy, mais j’aime!

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