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Crédit : EVELYN BENCICOVA
28 août 2017

Marcel Dettmann avant la techno

par Patrice BARDOT

Article extrait de Tsugi 104, en kiosque pendant encore quelques jours et disponible à la commande ici

Avec la compilation Selectors, celui qui est considéré comme le plus grand DJ techno actuel remonte aux sources de sa musique, aux prémices des sons synthétiques, quand ils se mélangeaient aux guitares sous les coups de boutoir de Cabaret Voltaire ou Front 242. Palpitant.

Vendredi soir à Cologne, samedi à Sónar et dimanche au Berghain pour sa résidence mensuelle. En cette mi-juin, Marcel Dettmann effectue trois dates dans un weekend. Le planning habituel pour le Berlinois, prophète acharné d’une techno métallique, chirurgicale, mais jamais mécanique, qui excite les foules. Peut-être parce que la violence sourde qui se dégage de ses sets exorcise les maux de notre société. À 39 ans, celui qui a grandi à Fürstenwald, au milieu de ce qui était encore la République démocratique allemande est au sommet de son art. C’est sans doute la raison pour laquelle il a choisi aujourd’hui de faire un pas de côté. Ou plutôt un retour en arrière. Sollicité par le label et festival néerlandais Dekmantel pour participer à sa série de compilations non mixée Selectors, dont le principe est d’aller digger au plus profond du bac à disques des DJ’s, Dettman nous offre une plongée au cœur des années 80.

Bien avant que la techno ne pose son enclume sur le monde, la new wave abandonnait progressivement les guitares punk, pour les remplacer par de nouveaux jouets synthétiques. On ne parlait pas encore d’électronique. D’Angleterre, mais aussi de Belgique, des PaysBas ou de France débarquaient les Cabaret Voltaire, Front 242, Fad Gadget ou Martin Dupont, tous aujourd’hui présents dans la sélection savante (que des titres rares) et passionnante, échafaudée par Marcel Dettmann. À l’écoute, on ne peut qu’être surpris par l’acuité du son. Difficile d’imaginer que certains de ces tracks affichent une trentaine d’années au compteur. Soit à peine moins que l’homme qui est en face de nous, via skype, parfaitement détendu malgré trois sets consécutifs dans les pattes. Comme il nous le confie “la partie la plus difficile du boulot, c’est avant tout les voyages”. Sauf quand ils sont musicaux comme ici.

Seuls sept des dix titres sont disponibles à l’écoute sur les plateformes de streaming. Il manque “Back To Nature” de Fad Gadget“Same Old Madness” de Ministry et “Don’t Crash” de Front 242.

Quel a été le point de départ de cette compilation?

Je crois que c’était il y a plus de deux ans, Thomas Martojo et Casper Tielrooij de Dekmantel m’ont demandé de participer à leur projet appelé Selectors. C’était même avant que les deux premiers volumes signés MCDE et Young Marco ne sortent. Je trouvais cela très intéressant d’élargir un peu mon champ d’action. Seulement le timing n’était pas bon, car j’étais en train de réaliser mon DJ Kicks pour !K7. Mais en début d’année, j’ai commencé à réfléchir et à sélectionner des morceaux. Le travail a été très dur pour avoir tous les titres que je voulais. Il a fallu que je contacte moi-même les groupes pour leur demander la permission, certains n’existaient plus, d’autres étaient difficiles à joindre. Je possédais la plupart de ces morceaux en vinyle, notamment en 45 tours. J’en achetais beaucoup quand j’étais jeune, le son était terrible, mais ce n’était pas cher.

Comment as-tu découvert tous ces groupes?

Après la chute du mur en 1989, avec mes amis on écoutait DAF, Nitzer Ebb, Front 242 tous ces groupes que l’on appelait EBM (Electronic Body Music, ndr). Mais il n’y avait pas de radios qui passaient ce genre de musique. On avait découvert ça grâce au bouche-à-oreille, par un ami d’amis qui habitait Berlin et qui nous faisait partager tous ces disques. C’était cool, car on écoutait de la musique que les autres ne connaissaient pas. Sauf que finalement on s’est retrouvé très nombreux à écouter ça, parce que c’était très fort et nouveau. À partir de 1992, je dirais, j’ai découvert la trance, puis la techno et j’ai un peu laissé tomber l’EBM. Mais quelques années plus tard au milieu des années 90, je me suis dit: “Ah, mais si j’aime tellement la techno, c’est bien parce que j’écoutais ce style de musique auparavant.” C’est pour cette raison aussi que je ne comprends pas les musiques électroniques où je ne sens pas la marque de l’homme derrière les machines. Tout est trop bien fait, très carré, mais je suis peut-être trop vieux ! (rires)

Cette compilation est donc un hommage à tes racines musicales…

Tout à fait. Je crois que cette compilation est ce que j’ai fait de plus personnel jusqu’ici. Mais j’ai essayé de la rendre encore plus spéciale en utilisant des morceaux introuvables, et d’autres, plus faciles à trouver, mais que personne ne connaissait. J’étais dans la même position que lorsque j’enregistrais une cassette de musique pour une fille. Je me souviens de mon premier amour, je lui avais fait une cassette avec une pochette, du genre : “Écoute-la, car c’est ce que ressent mon cœur en ce moment.” (rires)

On peut être surpris de ne pas trouver dans ta sélection de groupe de la new wave allemande des années 80, c’était trop évident pour toi?

La “Neue Deutsche Welle”! C’était vraiment un gros truc, je n’arrive pas comprendre pourquoi ça n’a pas duré plus longtemps. C’était la parfaite pop music avec des mélodies et de la folie, mais c’est peut-être un peu trop cheesy. Mais oui, c’était trop facile de mettre un DAF par exemple. Je pourrais faire une compilation uniquement consacrée à ce style. Mais l’idée d’un DJ allemand qui sélectionne de la musique allemande ne me semblait pas très intéressante. C’est plus intriguant si je fais découvrir des morceaux venus de France ou de Belgique.

Est-ce qu’il y a un titre de la compilation qui se rattache à une histoire particulière?

Front 242, “Don’t Crash”. Parce que cela me rappelle la première fois où je suis allé en discothèque à Fürstenwald, qui est une petite ville de 35000 habitants. C’était un club pour les kids, donc ça démarrait vers 16 heures et ça se terminait à 22 heures. Le DJ était à l’ancienne, il avait un micro et il annonçait tout ce qu’il passait. Chaque style avait son moment: tu avais le moment hip-hop, le moment gothique et puis le moment EBM, et à chaque fois il jouait ce morceau de Front 242, “Don’t Crash”. Les eighties, c’est vraiment l’époque que j’aime chez eux, aujourd’hui ça ne m’intéresse plus trop. C’est un peu une trajectoire comme Ministry, que j’aimais beaucoup au début, mais qui a viré heavy metal. Peu de gens le savent, mais je joue “Don’t Crash” depuis 20 ans, pas souvent certes, mais je le joue…

Est-ce que tu ressens de la nostalgie quand tu écoutes ces morceaux aujourd’hui?

Oui bien sûr, mais cela m’inspire et je trouve que cette musique sonne toujours aussi futuriste. Même quand ils utilisent des guitares, ça sonne toujours frais. Avec la techno, c’est vraiment la musique du futur. On ne dirait pas ça de tous les styles musicaux.

Est-ce que la musique a été ta première passion?

Non. Enfant, j’ai commencé par être fan de sport, n’importe lequel, puis vers dix ans, je me suis passionné pour le judo. J’étais en train de grandir, j’avais besoin de me défouler, de faire des combats pour voir ce que je valais. Le judo m’a beaucoup appris : à être concentré, que cela ne servait à rien de s’énerver et de foncer dans le tas. Cela m’arrivait d’être agressif, mais seulement en paroles, jamais physiquement. Alors qu’à l’époque, il y avait tellement de bagarres, des amis se battaient tout le temps dans la rue. Mais moi, tout le monde me respectait grâce au judo. Puis cela a été l’évolution normale d’un ado: je me suis intéressé aux filles, et de plus en plus à la musique, mes goûts se sont affirmés, avant j’écoutais la musique de mes parents.

Je crois que ton père était un grand fan de Depeche Mode…

Toute ma famille adore la musique. Nous n’avions pas la télé en Allemagne de l’Est, donc on compensait avec la musique qui était partout, dans la cuisine, en voiture, au salon. Ma grand-mère était prof de musique, elle chantait. Et donc oui mon père était un grand fan de Depeche Mode, mais en RDA tout le monde était fan de ce groupe. C’était la bande-son de l’époque. J’ai pu écouter tous leurs disques quand le mur est tombé parce que nous ne les avions pas à l’Est. Je me souviens particulièrement quand Violator est sorti en 1990. C’était surprenant, tellement émouvant, le disque parfait quand on est ado et que l’on a des problèmes avec les filles ou quand tu ne sais pas quoi faire après l’école. Je les écoute encore beaucoup. Moi aussi, je suis père maintenant et c’est important pour moi de faire écouter cela à mes enfants, car c’est une musique qui est joyeuse, mais aussi folle et mélancolique. Il faudrait d’ailleurs que j’écoute leur nouvel album…

À cette époque au début des années 90, tu pensais déjà être DJ?

Au départ, je dépensais le peu d’argent que j’avais dans des vinyles parce que je n’avais pas d’autres options. Je ne possédais pas de lecteur CD, et il n’y avait pas de radio où je pouvais écouter mes morceaux préférés. À quatorze ans, j’ai acheté une seconde platine pour mixer parce que l’on m’avait dit que dans les clubs, où je n’avais bien sûr pas l’âge pour entrer, les DJ’s utilisaient deux platines. Mais je ne savais pas qu’il fallait avoir aussi une table de mixage et un casque! Donc je me suis fait deux set-up identiques avec à ma gauche, une platine, un ampli et des enceintes et la même chose à ma droite. Je mixais en baissant et montant alternativement le volume. (rires) À cette époque, je disais tout le temps à mes amis : “Écoutez ça, écoutez ça, c’est dingue !” Mon objectif, c’était vraiment de faire aimer aux gens ce que j’écoutais. C’est pour ça que je suis devenu DJ et pourquoi j’aime tellement ce que je fais. Même si, comme il s’agit de mes goûts personnels, parfois ça marche et parfois ça ne marche pas, mais je me remets tout le temps en question. D’une nuit à l’autre, cela peut être complètement différent. Parfois, je joue dans un festival et ça se passe tellement bien que le lendemain, j’essaie de me souvenir ce que j’ai joué la veille pour faire la même chose, eh bien cela ne fonctionne pas. Le ressenti est différent. C’est ce que j’aime dans ce métier, car si les ambiances étaient interchangeables ou si je passais tous les soirs les mêmes disques, ce serait vraiment très ennuyeux.

On a l’impression que cette compilation montre aussi ton besoin d’éduquer le public…

Oui j’ai toujours ça en tête. Comme je le disais, c’est pour cela que j’ai voulu être DJ, pour partager la musique que j’aimais et montrer mes goûts personnels. Et puis si je suis entré dans la techno, c’est grâce à des compilations réalisées par des gens dont je partageais les goûts. Et j’ai la chance de pouvoir faire la même chose aujourd’hui.

Crédit : EVELYN BENCICOVA

Tu pourrais imaginer ta vie sans être résident du Berghain?

Je n’ai aucune raison de penser à ça. (rires) Mais non, je ne peux pas imaginer vivre sans le Berghain. Cela sonne un peu cliché, mais c’est ma famille. Même si on n’est pas d’accord sur tout, même si on prend parfois de mauvaises décisions, on se respecte, on continue à se faire confiance, pas seulement au niveau professionnel, mais sur le plan humain. Alors oui, je crois que sans le Berghain, je perdrais beaucoup.

D’un autre côté, ça ne te saoule pas que l’on te réduise toujours au Berghain?

Les gens ont besoin d’une boîte où ranger les choses, comme les enfants qui ont une boîte pour les peluches, une pour les Legos, etc. Mais parfois, c’est bien de sortir de cette boîte, et de faire comprendre que vous êtes capable d’autre chose. C’est ce que ce que je fais avec cette compilation, ce n’est pas du “boum, boum, boum, boum”, c’est une manière de me découvrir.

Jusqu’où peux-tu pousser tes limites musicales lors d’un DJ-set?

Ça dépend dans quel esprit je suis. Parfois, j’ai l’impression d’être plus libre et relaxé, donc je vais prendre plus de risques et jouer des morceaux qui ne sont pas souvent dans mes sets. Mais cela dépend aussi de la sélection que j’avais prévu d’amener, car je suis très oldschool et j’ai besoin de réfléchir à l’avance à ce que je compte passer. Dimanche, j’ai joué cinq heures au Berghain, donc ça laisse le temps d’explorer, mais quand on joue une heure et demie dans un festival, c’est différent, c’est un peu la compression d’un long set. Malgré tout, j’essaie toujours d’utiliser au milieu d’un set techno des morceaux qui vont intriguer, sinon cela m’ennuierait. Je ne suis pas non plus le genre de DJ qui utilise des effets. Même si je joue un morceau pendant seulement deux minutes, je le passe tel qu’il est.

Quels sont les disques les plus surprenants de ta collection?

Je pense à un disque de mon enfance que j’écoutais quasiment tous les jours et que j’ai conservé. Ce sont des contes alternés avec des morceaux de musique. Ça s’appelle The Dream Tree en anglais, c’est produit par un musicien que je considère comme le Jean-Michel Jarre est-allemand. Même si je n’aime pas trop le hip-hop, sauf l’électro hip-hop des débuts, je peux aussi citer un disque comme Afrika Bambaataa presents Time Zone Thy Will “B” Funk. Sinon, je suis un gros fan de Nirvana, mais est-ce vraiment une surprise quand on a grandi dans les années 90? Dans le même genre, il y a aussi Soundgarden, Smashing Pumpkins ou Queens Of The Stone Age. Des groupes un peu énervés que j’aime écouter en voiture.

Mais est-ce qu’il t’arrive d’écouter de la musique mainstream?

(il réfléchit) Ah oui, j’aimais beaucoup ce morceau des Daft Punk avec Pharrell Williams, euh, euh, comment ça s’appelait déjà ? (on est obligé de lui souffler) Oui “Get Lucky” c’est ça ! C’était le morceau parfait pour l’été, je l’ai écouté sans arrêt quand c’est sorti. D’ailleurs, il me semble qu’au même moment, Pharrell cartonnait avec “Happy”. C’est pas mal, un peu cheesy, mais j’aime!

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