Michael Mayer, héros de Cologne

Pour son retour à la pro­duc­tion, Michael May­er n’a pas choisi la voie la plus facile, préférant partager l’affiche de son troisième album avec une kyrielle de col­lab­o­ra­teurs de pres­tige. Entre pop baroque, ambi­ent racé et kraut-techno rêveuse, & dévoile l’extrême élas­tic­ité du spec­tre musi­cal du patron de Kom­pakt, acces­soire­ment l’un des meilleurs DJs du cir­cuit.

Un petit immeu­ble sans âme typ­ique de l’Allemagne des années 50, dans une petite rue d’une ville indus­trielle pas très glam­our. A pri­ori, le Werder­straße 15–19 n’a rien du lieu de pèleri­nage pour ama­teur éclairé de musique élec­tron­ique. Sauf quand la ville se nomme Cologne et que l’immeuble en ques­tion abrite le siège de Kom­pakt, le fameux label-distributeur-agence de booking-magasin de dis­ques créé en 1998 par Michael May­er, Wolf­gang Voigt et Jür­gen Paape. C’est donc par un triste matin d’octobre que l’on dirige vers le dis­cret “Kom­pakt HQ”, que l’on repère à la petite plaque apposée près de la porte d’entrée du shop, à la ren­con­tre du maître des lieux Michael May­er, qui pré­side aux des­tinées de cet endroit éton­nant regroupant bureaux, shop, stocks de la soix­an­taine de labels dis­tribués, stu­dios d’enregistrement… Et même apparte­ments privés de cer­tains de ses fon­da­teurs. Si Michael May­er reçoit dans un open space au calme impres­sion­nant, c’est que celui qui partage sa vie entre la ges­tion quo­ti­di­enne de Kom­pakt et ses dates de DJ heb­do­madaires a pris le temps de se pos­er en stu­dio pour réalis­er &, son troisième album solo en douze ans, grand oeu­vre entre tech­no et pop dont il a partagé la con­cep­tion avec des invités de pres­tige. Et c’est autour d’un café à réveiller les morts que ce natif de la forêt-noire, DJ depuis son ado­les­cence, sourit à la vue de notre numéro d’octobre avec le retour de Jus­tice. “J’aime bien le sin­gle ‘Safe & Sound’ sor­ti cet été”, déclare-t-il en souri­ant dans un français limpi­de. Éton­nant, non ?

Trois albums solo en douze ans, le pro­jet Super­May­er avec Super­pitch­er il y a presque dix ans… Tu n’es pas ce que l’on pour­rait appel­er un pro­duc­teur hyper­ac­t­if. As-tu choisi de ne pas choisir entre tes activ­ités de DJ, la ges­tion quo­ti­di­enne de Kom­pakt et la pro­duc­tion ?

Je pense avoir été plutôt pro­lifique depuis mes débuts, non ? J’ai quand réal­isé plus de 150 remix­es. C’est vrai que j’ai dû me fix­er des pri­or­ités et la pre­mière d’entre elles a tou­jours été Kom­pakt, sans oubli­er la plus grande de mes pas­sions, le dee­jay­ing. En plus, j’ai une famille dont je dois m’occuper. Tu peux imag­in­er que cela ne laisse pas beau­coup de temps libre pour le stu­dio. Je dis d’ailleurs tou­jours que je suis un pro­duc­teur du dimanche. Mais quand j’ai un peu de temps pour aller en stu­dio, je me sens comme un gamin, je suis super heureux et j’apprécie chaque sec­onde que j’y passe.

Pro­duire est donc quelque chose que tu appré­cies ?

J’ai com­mencé à avoir vrai­ment con­fi­ance en moi pen­dant la con­cep­tion de Man­ta­sy en 2012. C’était la pre­mière fois que je me con­sacrais unique­ment à ma musique. Je me suis con­cen­tré trois mois sur Man­ta­sy et seule­ment sur lui. J’ai procédé de même avec &, que j’ai plan­i­fié longtemps à l’avance. Avec mes dates de DJ calées au moins six mois à l’avance, s’asseoir en stu­dio pour un album est le con­traire d’une déci­sion spon­tanée.

Que préfères-tu de toutes tes activ­ités ? Le man­age­ment de Kom­pakt, la pro­duc­tion, le dee­jay­ing ?

J’ai trois coeurs qui bat­tent dans ma poitrine. Je suis de plus inca­pable de laiss­er un seul de ces chal­lenges de côté. Sans compter que tout est con­nec­té. Dès mes débuts, j’ai décidé que je ne voulais pas être “juste” un DJ ou un artiste. Je voulais quelque chose de sta­ble dans ma vie. Quand j’ai arrêté mes études pour ouvrir un mag­a­sin de dis­ques, je voulais sûre­ment ras­sur­er mes par­ents un peu inqui­ets en leur expli­quant que cette pas­sion qui allait devenir mon méti­er comp­tait des aspects très con­ven­tion­nels. J’ai tou­jours su que je ne pou­vais pas dépen­dre de ma seule créa­tiv­ité. Si tu la pouss­es trop, c’est une source qui va se tarir.

Avoir un “vrai” job est peut-être le seul moyen de préserv­er ton indépen­dance ?

Je le crois aus­si. Mon tra­vail chez Kom­pakt me per­met de garan­tir mon indépen­dance, mais aus­si celle de la com­pag­nie elle-même et de tous les artistes et labels qui y sont liés. Créer un envi­ron­nement de tra­vail con­fort­able qui nous garan­tisse de rester maître de nos choix est d’ailleurs l’idée de départ de Kom­pakt.

À quoi ressem­ble ta semaine type ? Au bureau la semaine et en club le week-end ?

C’est à peu près ça. Le lun­di, je dors un peu plus longtemps après un week-end sur la route, mais je pointe tou­jours mon nez au bureau. Le mar­di, je fais un peu de sport, je m’occupe des enfants et je viens au bureau, le soir je passe un peu de temps au stu­dio. Le mer­cre­di, grasse mat­inée, puis bureau. Le jeu­di, je me lève tôt, et ain­si de suite… J’ai mon petit rythme biologique. C’est ma manière de gér­er la pres­sion.

Avoir une rou­tine te permet-il de rester dans le monde et d’éviter de péter les plombs comme cer­tains autres “DJ-stars” ?

C’est une ques­tion de per­son­nal­ité. Mais j’aime avoir les pieds sur terre, un tra­vail de jour et une vie de famille. C’est la seule manière de rester soi-même. Ce rythme peut être épuisant, car je demande beau­coup à mon corps et à mon esprit, mais c’est la vie que je me suis choisie.

Tu as 45 ans. La vie sur la route est-elle par­fois un fardeau ?

C’est très rare. Il faut vrai­ment que j’aie eu une semaine épuisante pour que je n’aie pas envie de pren­dre un train ou un avion et d’aller jouer. Mais je vois ça comme le yin et le yang, j’ai besoin de mes sets pour me plonger dans la musique et voir la réac­tion du pub­lic. Comme pour jus­ti­fi­er le tra­vail quo­ti­di­en chez Kom­pakt. C’est pour cela que je tra­vaille toute la semaine. Dans l’autre sens, je prends l’énergie du week-end pour la réin­jecter dans mon tra­vail au sein de la com­pag­nie.

Après 20 ans de dee­jay­ing, as-tu tou­jours la même envie, la même curiosité ?

Je suis psy­chologique­ment inca­pable de con­sid­ér­er le dee­jay­ing comme une rou­tine. C’est tou­jours un chal­lenge, je suis tou­jours nerveux avant de jouer. Je me dis sou­vent : “Mon Dieu, peut-être que ce soir je ne serai pas bon aux platines.” C’est assez sain de man­quer de con­fi­ance en soi, cela t’oblige à tra­vailler encore plus.

Il sem­ble que dans tous les clubs où tu as joué, du Nit­sa au Berghain, de Fab­ric au Robert John­son, tu veuilles tou­jours amen­er avec toi un peu de Total Con­fu­sion, la soirée que tu organ­i­sais avec Tobias Thomas et Super­pitch­er à Cologne. Ressens-tu une pointe de nos­tal­gie ?

Je ne suis pas nos­tal­gique, mais quand je joue à Cologne, la vibe de Total Con­fu­sion me manque. Nous avons eu cette soirée heb­do­madaire pen­dant neuf ans et cer­tains principes de Total Con­fu­sion qui voy­a­gent tou­jours avec moi : jouer all night-long et sat­is­faire mon amour des warm-up. C’est un con­cept que nous avons cul­tivé à l’extrême. Nous com­men­cions tou­jours avec de l’ambient, jusqu’à une heure du matin, par­fois même jusqu’à deux heures. Quand la salle était pleine, nous attaquions avec un kick et nous fai­sions lente­ment mon­ter le rythme. Un warm-up est essen­tiel dans un club, il faut savoir accrocher la foule et créer une atmo­sphère, sans se pré­cip­iter. Il faut pré­par­er son pub­lic. Deux­ième principe, le prime time, exta­tique et énergique au pos­si­ble, où on ne prend aucun pris­on­nier. Dernier principe, la fin de soirée, où tout peut arriv­er : dis­co, pop, n’importe quoi… À l’époque, nous devions fer­mer à six heures, c’était notre lim­ite naturelle. La femme de ménage arrivait, vidait son seau sur la piste en cri­ant sur tout le monde jusqu’à ce que la salle se vide. C’était la tra­di­tion, son arrivée mar­quait la fin de la soirée. Donc oui, ma façon de jouer a beau­coup à voir avec ces soirées.

Tu as déclaré un jour, je cite : “Le DJ a une cer­taine respon­s­abil­ité. Il doit jouer une musique con­tem­po­raine et pro­gres­sive et la com­bin­er avec le passé. Il s’agit d’amuser le pub­lic, mais il doit rester sub­ver­sif et jouer une musique que per­son­ne n’aurait imag­iné écouter volon­taire­ment en club. Le DJ est à la fois un enter­tain­er et un édu­ca­teur.” Le pro­duc­teur Michael May­er dans son stu­dio doit-il peu ou prou respecter ce point de vue ?

Pro­duire n’est pas si dif­férent d’un DJ-set. Je suis un enter­tain­er qui essaye de pro­duire la musique qu’il voudrait jouer. C’est un peu comme si je rem­plis­sais les vides de mon DJ-bag. Pourquoi ne pas mélanger une tech­no raide avec de l’italo-disco ? J’aime bien piétin­er les fron­tières.

Penses-tu à la manière dont va être jouée ta musique quand tu es en stu­dio ?

Je pense à des sit­u­a­tions, des moments où cer­tains titres pour­raient être joués, mais cela reste abstrait. J’essaye juste d’y induire l’intensité et l’atmosphère que j’aime sur les dance­floors.

Com­ment est né & ? J’ai cru com­pren­dre que le déclencheur a été l’enregistrement avec Kölsch de la pre­mière référence de son label Ipso, Dog­ma 1 & Dog­ma 2 ?

C’est en par­tie vrai. J’ai fait beau­coup de col­lab­o­ra­tions dans ma vie, la plus impor­tante restant Kom­pakt, j’aime tra­vailler avec les autres, mais je tra­verse des phas­es. Mon deux­ième album Man­ta­sy est le fruit d’une péri­ode où je voulais tout faire tout seul, de la pro­duc­tion à la tournée, où ce n’était que des sets all-night long. Je ne voulais pas partager la lumière. Pour &, ce fut l’exact opposé. Je voulais m’ouvrir aux autres. J’avais faim de nou­velles expéri­ences et en con­séquence, quand j’ai eu du temps de pro­duc­tion blo­qué sur mon cal­en­dri­er et que j’ai com­mencé à réfléchir au con­cept de l’album, cela a été clair dès le départ que je voulais col­la­bor­er. Je ne me voy­ais pas enfer­mé seul en stu­dio pen­dant six mois.

Pro­duire un album entier de duos n’est pas une pra­tique très répan­due dans le monde de la musique élec­tron­ique…

Tu trou­veras plus ce genre de con­cept dans le hip-hop, bien que l’on soit plus sou­vent dans le domaine du fea­tur­ing. Or je ne voulais pas d’invités, mais une créa­tion com­mune de zéro. Je me suis mis à réfléchir aux col­lab­o­ra­teurs pos­si­bles, et j’ai fini par dress­er une liste, de plus en plus longue.

Com­ment as-tu sélec­tion­né chaque par­tic­i­pant ? Cer­tains sem­blent évi­dents, comme Barnt, Andrew Thomas, Burger/Voigt & Voigt ou Gui Borat­to, d’autres beau­coup moins, comme Miss Kit­tin, Joe God­dard de Hot Chip, Ed Mc Far­lane de Friend­ly Fires, Prins Thomas…

La liste comp­tait exacte­ment treize noms. Et je les ai tous eus dans mon stu­dio, à l’exception d’un, com­plète­ment fou, qui était en train de finir son album. Mes critères de sélec­tion étaient sim­ples : ce sont des gens que j’adore depuis des années. Cer­tains sont des amis, de vrais com­pagnons, d’autres de sim­ples con­nais­sances, mais je voulais être sûr d’avoir à mes côtés des gens com­pat­i­bles avec moi émo­tion­nelle­ment. Je ne recher­chais pas leurs qual­i­fi­ca­tions tech­niques, je voulais être cer­tain que leur présence en stu­dio engen­dr­erait une atmo­sphère créa­tive. L’idée n’était pas juste de faire un track tech­no et de picol­er, même s’il n’y a pas de mal à être saoul en stu­dio. (rires) 

Quel était l’objectif ? De dépass­er la sig­na­ture sonore de cha­cun pour aboutir à quelque chose de neuf et cohérent ?

C’était le point cri­tique de l’album. Je voulais éviter par tous les moyens que & sonne comme une com­pi­la­tion, mais qu’il s’écoute comme un album d’artiste. Je me suis arrangé pour que tout soit enreg­istré dans mon stu­dio et j’ai tou­jours fait le pre­mier pas : je créais des cro­quis sonores où je m’arrangeais pour incor­por­er un peu de ma per­cep­tion de l’ADN de la per­son­ne assise en face de moi. Réu­nir des gens d’horizons dif­férents était une bonne stratégie pour m’obliger à me dépass­er. Col­la­bor­er, c’est échang­er des idées et se laiss­er aller, un peu comme dans un b2b. Aux platines, tu as le con­trôle total de ton mix, jusqu’au bou­ton silence qui est au bout de tes doigts. En b2b, tu es obligé de ne rien plan­i­fi­er, car tu ne sais pas ce que ton parte­naire va jouer.

Per­son­ne n’a jamais traîné les pieds à l’écoute de ces cro­quis ?

Il n’y a pas eu trop d’irritation. J’essayais de les sor­tir de leur zone de con­fort. Des fois cela mar­chait, des fois non. Quand j’ai envoyé mes idées à Gui Borat­to, c’était un groove dis­co ban­cal, et il est revenu vers moi en me dis­ant qu’il ne pou­vait pas tra­vailler comme ça, que ce n’était pas assez car­ré. Ce n’est pas lui le Brésilien ? Il est cen­sé aimer ce qui est ban­cal, mais non, ce doit être droit avec lui ! Il m’a ren­voyé un fichi­er, et ain­si de suite jusqu’à sa venue à Cologne pour finir le morceau.

C’est d’ailleurs l’un des rares morceaux où l’on recon­naît la pat­te de l’invité…

Gui a un style de pro­duc­tion très dom­i­nant. Tu recon­nais tout de suite ses pro­duc­tions à la pre­mière boucle. J’ai essayé de rester sou­ple et d’amener les gens dans la direc­tion que je voulais. J’avais le dernier mot sur les morceaux, mais je ne suis pas assez con­trol freak pour stop­per un proces­sus créatif en cours. Il faut com­pren­dre ces col­lab­o­ra­tions comme des expéri­ences cul­turelles, et ça n’aurait pas eu de sens de les frein­er d’un coup. Kölsch est d’ailleurs un peu comme Gui Borat­to, il a un style très par­ti­c­uli­er, recon­naiss­able. Mais avec lui, on a tout fait de zéro dans mon stu­dio. J’ai donc pu le ralen­tir et éviter que cela ne devi­enne un morceau de Kölsch.

& a été aus­si l’occasion de tester de nou­velles sonorités, comme ces scratch­es à la fin de “We Come To Par­ty”. Qui aurait cru que May­er et Flügel aimaient les scratch­es ?

C’était tout l’intérêt de ces ses­sions en stu­dio. Allons‑y et voyons ce qui en ressort. Avec Roman, nous parta­geons une his­toire musi­cale com­mune. Quand il est venu au stu­dio, la pre­mière chose qu’il a faite est de se plonger dans mes bacs de vinyles. Il est tombé sur des dis­ques de 1989–1990, cette péri­ode qui a changé notre vie, quand nous avons don­né notre âme pour cette nou­velle musique. L’un des max­is qu’il a sor­ti était un truc hip-house, et on s’est rap­pelé comme c’était bon. Le phénomène hip-house a très peu vécu et a dis­paru aus­si vite qu’il est apparu, alors que la for­mule était mag­ique. Et c’est pour ça que les scratch­es sont apparus sur ce morceau, à cause de ce disque que Roman a déniché dans l’un de mes bacs.

Sur “For You” avec Joe God­dard, tu as révélé ton côté lover…

(rires) Joe était le n°2 sur ma liste, cela fai­sait longtemps que je voulais tra­vailler avec lui. Je suis un immense fan de son tra­vail, de ses remix­es et de ses pro­duc­tions solo. Nous parta­geons tous les deux une sorte d’intensité émo­tion­nelle, mais il pos­sède une pureté qui me fait cra­quer à chaque fois.

Com­bi­en de temps a duré l’enregistrement de l’album ?

Tout s’est étalé sur sept mois. Il y a eu une péri­ode intense, pen­dant laque­lle j’ai créé les esquiss­es des morceaux. Puis une deux­ième péri­ode tout aus­si intense où j’ai fait venir mes invités à Cologne. C’était du type lun­di, Miss Kit­tin, mer­cre­di, Roman Flügel, jeu­di Joe God­dard et ain­si de suite. Mais ce qui m’a vrai­ment pris le plus de temps, c’est la post-production, où j’ai dû en gros net­toy­er le bazar que nous avions créé. Comme le temps en stu­dio était lim­ité à une, voire deux journées seule­ment, les morceaux n’avaient pas leur forme finale à la fin de la ses­sion. Il m’a fal­lu éditer, mix­er… C’est à cette étape que j’ai don­né aux morceaux la cohérence qui m’a per­mis d’éviter le piège de la com­pi­la­tion. Et pour la pre­mière fois de ma vie, j’ai fait mas­téris­er l’album hors de nos murs. Je suis d’habitude très fier de tout faire en interne, mais quand j’ai réal­isé quel mon­stre j’avais créé et la quan­tité de tra­vail qui m’attendait, j’ai décidé de faire le mix final ailleurs, pour ne pas devenir fou, le mas­ter­ing étant l’étape la plus déli­cate.

Tous les invités sont venus enreg­istr­er dans ton stu­dio sur ton matériel ?

Tous, à part Hausch­ka, qui vit à Düs­sel­dorf et qui n’a jamais mis les pieds ici mal­gré la demi-heure de train que cela lui aurait pris. Il a une bonne excuse, son instru­ment de prédilec­tion est le piano, et pas n’importe quel piano, un piano pré­paré. Impos­si­ble de le déplac­er ou même le faire entr­er ici, donc cha­cun a enreg­istré dans son coin et nous avons échangé des fichiers. J’ai dû faire de même avec Andrew Thomas, qui vit en Nouvelle-Zélande.

Tu n’as jamais eu peur pen­dant la con­cep­tion de ce mon­stre que quelque chose tourne mal ?

Bien sûr. Tout n’a été que mon­tagnes russ­es nerveuses. Quand nous avons livré le mas­ter à !K7, j’étais prêt à… com­ment dire… Je voulais mourir. (rires) Mais mal­gré le stress de l’organisation, la peur que les ses­sions ne débouchent sur rien, tout s’est mer­veilleuse­ment bien déroulé. Et puis est arrivée la tuile. Juste quand tu pens­es que plus rien ne peut arriv­er, tu apprends la veille de la livrai­son du mas­ter à !K7 que le sam­ple autour duquel “Und Da Ste­hen Fremde Men­schen”, le titre avec Barnt, est con­stru­it n’a pas été clearé. Ni par mon équipe, ni par celle de !K7. Je te laisse imag­in­er la panique. On a com­mencé les recherch­es, pour décou­vrir que les mem­bres de ce groupe de prog-rock est-allemand du nom de Stern Meis­sen étaient tous morts. On a essayé de trou­ver leurs enfants, jusqu’au moment où quelqu’un de Sony nous a guidé dans la bonne direc­tion et gère les droits avec Ami­ga, le label d’origine. Je n’avais sam­plé qu’une phrase et je ne pen­sais pas que ce serait si com­pliqué. Mais le morceau n’aurait pas eu le même sens sans cette phrase, que l’on peut traduire par “et tout d’un coup des étrangers se sen­tent proches de moi”. Elle définit à la per­fec­tion ce qui m’arrive chaque week-end quand je joue et que d’un coup, je me sens proche d’une salle pleine d’étrangers grâce à la musique.

Pourquoi & sort-il chez !K7 et non chez Kom­pakt ?

Enfin quelqu’un pose LA ques­tion ! J’ai pris cette déci­sion pour des raisons très sim­ples. Pour la pre­mière fois depuis 1998, je ne voulais pas être mon patron de label, mon directeur artis­tique, mon dis­trib­u­teur, mon respon­s­able mar­ket­ing et pro­mo­tion. Quand j’ai sor­ti Man­ta­sy, quelque chose a son­né faux pour la pre­mière fois et j’en ai souf­fert. C’est bien d’avoir le con­trôle total sur toutes les étapes, mais trop de pres­sion pèse sur tes épaules. J’ai choisi de n’être “qu’un artiste” pour ce qui est mon disque le plus per­son­nel. Pren­dre cette déci­sion a été une libéra­tion, même s’il a fal­lu l’expliquer à cer­tains artistes de la mai­son et que des rumeurs ont cir­culé. Rassurez-vous, j’aime Kom­pakt, j’y pub­lierai encore des dis­ques.

C’est une ques­tion impos­si­ble, mais y a‑t-il un titre de & que tu es par­ti­c­ulière­ment heureux d’avoir réus­si ?

Mais je ne peux pas répon­dre à ça ! Bon, si l’on compte en nom­bre d’heures de tra­vail, “La Com­postela”, enreg­istré avec Hausch­ka, est le plus com­plexe de tous. À l’exception du kick drum et du petit break­beat, l’ensemble du morceau vient de son piano pré­paré. C’est assez impres­sion­nant. Une touche sonne comme une gui­tare, une autre comme un hi-hat, une troisième comme une grosse caisse, etc. En ter­mes d’editing, ce fut de la folie. Il m’envoyait une piste, je la remon­tais à ma sauce, je lui ren­voy­ais, et là il me rajoutait 20 min­utes de musique par-dessus. C’était un puz­zle gigan­tesque.

Je trou­ve que tes morceaux ne sont jamais aus­si réus­sis que lorsqu’ils sont chan­tés. À quand un album 100 % vocal ?

C’est une jolie idée, car j’aime tra­vailler avec les vocaux. Ce pour­rait être un chal­lenge pour l’avenir. Hélas, dans ce genre de pro­jet, il faut don­ner des con­certs. J’ai fait quelques lives avec Super­pitch­er pour le pro­jet Super­May­er et je me suis très vite ennuyé, car on jouait tou­jours les mêmes dix/douze titres. Ce n’est pas pour moi. Quand tu es DJ, avec toute la musique du monde à ta dis­po­si­tion, tu ne peux pas te con­tenter d’une poignée de titres à jouer.

Quelle com­para­i­son peux-tu dress­er entre Touch, Man­ta­sy et & ?

Touch date de l’époque où j’étais à 200 % sur Kom­pakt et je n’ai pu dégager que trois semaines pour l’enregistrer. J’y ai com­pilé mes sin­gles, inté­gré des inédits et Touch a pris forme. Je ne le con­sid­ère pas comme un véri­ta­ble album. Pour Man­ta­sy, j’ai pris le temps néces­saire à réalis­er ce que j’avais en tête. La beauté de & est que ces col­lab­o­ra­tions m’ont don­né carte blanche et m’ont dégagé de tout autre con­cept musi­cal.

Penses-tu que l’on puisse présen­ter cet album comme une intro­duc­tion au son de Kom­pakt ? Que tu le veuilles ou non, tu incar­nes pour beau­coup de monde l’image de Kom­pakt. Et & con­tient toutes vos obses­sions musi­cales com­munes à Kom­pakt et à toi : l’ambient, la pop, le 4/4 rêveur, le krautrock, les motifs répéti­tifs…

Je ne me juge pas assez impor­tant pour penser per­son­ni­fi­er Kom­pakt une minute. Kom­pakt est beau­coup plus que ce seul album, même si & peut être une porte d’entrée comme une autre au son du label. Ceci dit, c’est assez nor­mal de retrou­ver les mar­queurs sonores de Kom­pakt dans &. Je ne suis pas schiz­o­phrène. Celui qui a pro­duit ce disque est le même qui a le dernier mot quand il s’agit de choisir la musique à sor­tir sur le label.

& (!K7 Records), sor­ti le 28 octo­bre

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