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🤝 Modeselektor : “C’est le disque le plus important que nous avons fait depuis notre premier”

2021 signe le grand retour du duo alle­mand Mod­e­se­lek­tor avec l’épous­tou­flante mix­tape Extend­ed de 27 titres inĂ©dits et plusieurs max­is Ă  venir. Via Zoom, on a fait le point avec Ger­not et Sebas­t­ian sur cette dernière annĂ©e bien par­ti­c­ulière, option vit­ri­ol. Atten­tion, ça pique.

Ger­not Bron­sert et Sebas­t­ian Szary ont vĂ©cu en 2020 une des annĂ©es les plus pro­duc­tives de leur car­rière. Con­finĂ© dans son stu­dio de Mitte, le duo berli­nois est par­ti fouiller ses archives pour remod­el­er des idĂ©es lais­sĂ©es de cĂ´tĂ© dans une sorte d’upcycling musi­cal par­faite­ment dans le Zeit­geist. Au bout du compte, une Ă©pous­tou­flante mix­tape façon “ori­gin sto­ry”, avec 27 titres entre dance­hall, tech­no, dub­step, boucles hyp­no­tiques et bass­es qui fra­cassent, dont cer­tains fer­ont l’objet de max­is Ă  venir au cours de l’annĂ©e (le pre­mier, Mean Friends, sort le 23 avril). Via Zoom, Ger­not et Sebas­t­ian nous racon­tent cette annĂ©e sans gigs Ă  Berlin et la con­fec­tion de ce qu’ils con­sid­èrent comme leur album le plus impor­tant depuis Hel­lo Mom, leur pre­mier long for­mat en 2005.

“L’am­biance d’au­jour­d’hui nous ramène un peu Ă  l’époque de la RDA.”

Com­ment ça se passe à Berlin ? Vous êtes au bord de nou­velles restric­tions aux dernières nouvelles.

Sebas­t­ian : Oui, les restos, les bars et les clubs sont fer­mĂ©s, les Ă©coles Ă  moitiĂ© ouvertes… On a un couvre-feu et surtout, les regroupe­ments sont inter­dits. Tu sais, on a tous les deux gran­di dans l’ex-RDA. J’avais 14 ans quand le mur est tombĂ©, Ger­not en avait 11. Dans les annĂ©es 80 en Alle­magne de l’Est, c’é­tait un peu la mĂŞme chose. Il Ă©tait inter­dit de se rassem­bler, les seules man­i­fes­ta­tions autorisĂ©es Ă©taient celles en faveur du rĂ©gime. Bien sĂ»r, ce n’est pas com­pa­ra­ble parce que per­son­ne ne vient con­trĂ´ler tes papiers mais l’am­biance d’au­jour­d’hui nous ramène un peu Ă  cette Ă©poque de la RDA.

Ger­not : Avec la pandĂ©mie, on a eu le temps de rĂ©flĂ©chir, de se deman­der pourquoi on fai­sait tout ça. Quel est l’ob­jec­tif ? Quand on a com­mencĂ©, on Ă©tait les new­com­ers, puis on a tournĂ© avec Mod­er­at… On a lancĂ© telle­ment de pro­jets au fil des annĂ©es qu’on a oubliĂ©, après le dernier album de Mod­er­at, pourquoi on fai­sait ça. Pourquoi on avait com­mencĂ© cette car­rière ? On a dĂ©cou­vert très vite que si on pro­dui­sait des tracks, ce n’était pas pour l’in­dus­trie, pas pour la scène, mais pour nous, parce qu’on aime pro­fondé­ment la musique Ă©lec­tron­ique. Nous sommes les enfants de la rĂ©u­ni­fi­ca­tion. A la fin des 80’s/dĂ©but 90’s, la scène tech­no n’é­tait pas encore con­nec­tĂ©e Ă  une indus­trie, c’é­tait un truc de punk anti­sys­tème. Ce cĂ´tĂ© nous manque aujour­d’hui dans la scène berli­noise. Le 1er mai, il ne se passe plus rien. J’ai gran­di en voy­ant des black blocs se bat­tre chaque 1er mai con­tre la police. Aujour­d’hui, cette gĂ©nĂ©ra­tion a tout, ils vont au Berghain deux fois et pensent savoir ce qu’est l’e­sprit de la tech­no. Mais ce n’est pas un con­cept musi­cal, c’est un mode de vie.

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Vous avez eu des occa­sions de jouer devant du pub­lic en 2020 ?

Sebas­t­ian : Non, on n’a jouĂ© aucun show en 2020, Ă  part deux livestreams. On con­naĂ®t des artistes qui sont par­tis incog­ni­to pour des gigs en Afrique du Nord, en GĂ©orgie ou au Mex­ique. Mais on a des familles, une entre­prise, des employĂ©s, et le risque Ă©tait trop grand.

Ger­not : En ce moment, sur Insta­gram, tu peux voir toutes les “plague raves” de Tul­lum… Quand je vois qu’ils appel­lent ça des fêtes tech­no, ça m’énerve telle­ment… Ça n’a rien à voir avec la tech­no. On a reçu des tas d’of­fres pour aller jouer dans des raves au Mex­ique ou à Zanz­ibar. On a tout refusé : non mer­ci, allez vous faire foutre. Parce que ces fêtes vont détru­ire notre écosys­tème. Il y a vrai­ment des gens qui meurent, ce n’est pas une blague.

C’est dif­fi­cile de refuser l’ar­gent en ce moment ? 

Ger­not : Franche­ment, cet argent sale, on n’en veut pas… Avec la pandémie, on perd beau­coup d’ar­gent tous les mois, mais c’est hon­nête­ment la meilleure chose qui soit arrivée à Mod­e­se­lek­tor : on en revient aux bases. Ça fait du bien de sor­tir un album comme celui-ci. Même si on ne gagne rien, c’est un state­ment à nous-mêmes et aux gens qui nous suiv­ent. Il y a des choses plus impor­tantes que l’ar­gent en ce moment. On a don­né des jobs à cer­tains mem­bres de notre équipe qui étaient free-lance depuis tou­jours, comme notre ingénieur du son de tournée, qui tra­vaille en stu­dio avec nous. Les DJ sets me man­quent, bien sûr, mais nous ne sommes pas égoïstes. Je pense que tous les DJ’s qui par­tent mix­er dans des pays exo­tiques en ce moment, sous pré­texte de faire vivre la club cul­ture, sont des idiots.

“Aujour­d’hui, cette généra­tion a tout, ils vont au Berghain deux fois et pensent savoir ce qu’est l’e­sprit de la techno.”

Du coup, vous avez passé toute l’année con­finés en studio.

Sebas­t­ian : Pour la pre­mière fois depuis longtemps, nous nous sommes con­cen­trés à 100% sur la musique. La dernière fois que c’est arrivé, c’est quand on a démar­ré Mod­e­se­lek­tor, en 2002. On n’avait rien à faire : tu te lèves à midi, tu prends un kebab, tu vas au stu­dio boss­er. On n’avait pas de famille, pas d’en­fants, on bos­sait jusqu’à 4h du matin, et le lende­main, pareil, au point de per­dre la notion du temps. On a retrou­vé un peu cette sen­sa­tion l’année passée.

Et vous avez pu pren­dre le temps pour ce pro­jet de mix­tape qui vous trot­tait dans la tête depuis quelques années.

Sebas­t­ian : L’idĂ©e est venue il y a trois ans, après avoir Ă©coutĂ© le mix qu’avait fait Ricar­do Vil­lalo­bos pour Fab­ric en 2007 (Fab­ric 36), sur lequel il n’avait placĂ© que ses pro­pres titres. Ger­not m’a dit : “Tu sais ce qui serait cool ? De faire une mix­tape avec seule­ment des titres de Mod­e­se­lek­tor !” Ă€ ce moment, on a sor­ti notre album Who Else, suivi de la tournĂ©e en 2019, et enfin, on a com­mencĂ© Ă  y rĂ©flĂ©chir. C’é­tait Ă  mon tour de jouer, en plongeant dans les archives, c’est-Ă -dire une boĂ®te rem­plie d’une ving­taine de dis­ques durs. Cer­tains avec des stick­ers, cer­tains qui Ă©taient des copies de copies, d’autres qu’on a dĂ» reboot­er… J’ai com­mencĂ© Ă  rem­plir des dossiers, Ă  faire des listes sur papi­er, Ă  con­stituer un index de toutes ces pistes. Puis je les ai envoyĂ©es Ă  Ger­not en lui dis­ant qu’on avait un paquet de trucs cool.

“Les DJ’s qui par­tent mix­er dans des pays exo­tiques sont des idiots.”

Vous aviez une inten­tion crĂ©a­tive bien dĂ©finie avant de dĂ©mar­rer la production ? 

Sebas­t­ian : Cette mix­tape con­tient tout notre ADN. Comme les sci­en­tifiques, on peut en prélever un bout et créer quelque chose de plus grand. On a récupéré ces pistes et, pen­dant qua­tre mois, on ajoutait des élé­ments, des tex­tures, des drums, en les com­bi­nant avec de nou­velles idées. Ensuite, on a choisi les 27 pour la mix­tape. C’était vrai­ment comme pré­par­er un DJ set, sauf qu’on fouil­lait dans notre pro­pre mag­a­sin de disques.

Ger­not : Tous les titres sont basés sur des anci­ennes idées qui ont été aug­men­tées. On a créé pas mal de choses durant le mix, je dirais au moins la moitié des 27 titres d’Extend­ed. C’est impor­tant de men­tion­ner que ce n’est pas un album de chutes de stu­dio de pandémie. Je pense sincère­ment que c’est le disque le plus impor­tant que nous avons fait depuis Hel­lo Mom. Ce disque ramène l’e­sprit du Mod­e­se­lek­tor des pre­mières années.

©Bir­git Kaulfuss

Réé­couter des titres d’il y a dix ou quinze ans a dĂ» faire remon­ter des souvenirs ?

Sebas­t­ian : Oui, beau­coup d’é­mo­tions sont remon­tĂ©es au cours de ce tra­vail, c’était par­fois euphorique, sou­vent sen­ti­men­tal, tou­jours intense. Par exem­ple, le titre “Hood” avec Jack­son And His Com­put­er Band a Ă©tĂ© fait Ă  l’époque oĂą Ger­not et moi sommes devenus pères. “Par­ty Bus” est liĂ© Ă  un sou­venir d’Afrique du Sud. On avait mixĂ© dans un minibus Toy­ota, Ă©quipĂ© de LED et d’un sound-system mas­sif, qui cir­cu­lait dans la ville du Cap. “Sekt um 12” par­le d’une cuite au cham­pagne Ă  midi…

Vous allez sor­tir cer­tains des titres de la mix­tape en ver­sion longue sur des max­is. Com­bi­en de sor­ties sont prĂ©vues ?

Ger­not : Pour l’in­stant, on a trois EP prĂ©vus avant l’étĂ©. Le pre­mier, Mean Friends, sort le 23 avril, avec des remix­es de Tele­fon Tel Aviv, DJ Stingray et Giant Swan. Ce sont des longs max­is, le pre­mier aura huit titres, et c’est presque pareil pour les deux autres. On a vrai­ment pris notre temps pour trou­ver les meilleurs remix­es et nous appli­quer sur nos ver­sions alter­na­tives. Après l’étĂ©, je pense qu’on va sor­tir des ver­sions spé­ciales, peut-ĂŞtre un autre album, qui sait ? On a telle­ment de matĂ©riel. Avoir du temps, c’est incroy­able. On est par­ti boss­er, boss­er, boss­er tous les jours en stu­dio, un vrai clichĂ© allemand !

“Pour nous, il n’y aura pas de sai­son des fes­ti­vals cette annĂ©e. Mais ça va revenir. La patience est le nou­veau truc Ă  la mode.”

Un mot sur la per­for­mance excep­tion­nelle de Corey Scott dans Work, le film qui accom­pa­gne la mixtape ?

Ger­not : Corey Scott a une façon de con­trĂ´ler son corps qui est unique. On l’avait vu danser dans un fes­ti­val il y a quelques annĂ©es et il est ensuite venu avec tous ses danseurs Ă  la soirĂ©e oĂą l’on jouait et on est devenus amis. On voulait col­la­bor­er avec lui depuis longtemps mais il Ă©tait tou­jours super busy. Avec le Covid, il avait enfin du temps pour ce pro­jet, et on Ă©tait Ă©videm­ment ravis.

Vous espĂ©rez jouer un peu cet Ă©tĂ© ?

Ger­not : Non, je pense que l’au­tomne est plus rĂ©al­iste. Les grands fes­ti­vals qui ont ten­tĂ© le coup pour cet Ă©tĂ© ont dĂ©jĂ  annulĂ©. C’est trop com­pliquĂ©. Peut-ĂŞtre des plus petits Ă©vĂ©ne­ments Ă  l’automne ? On dis­cute avec des pro­mo­teurs en Angleterre, oĂą la vac­ci­na­tion va plus vite, mais je pense que pour nous, il n’y aura pas de sai­son des fes­ti­vals cette annĂ©e. Mais ça va revenir. La patience est le nou­veau truc Ă  la mode.

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