Phoenix et Philippe Zdar Zdar © Cédric Bertrand

Motorbass : la folle aventure du studio de Zdar (mais pas que)

par Tsugi

Dis­paru en juin 2019, Philippe Zdar avait fait renaître le stu­dio d’enregistrement du 84 de la rue des Mar­tyrs à Paris, où s’étaient croisés depuis 40 ans Serge Gains­bourg et Kanye West, Étienne Daho et Michou, Jean-Paul II et François Feld­man. Récit de cette folle aven­ture avec les différents propriétaires, des ingénieurs du son et plusieurs artistes qui y ont enreg­istré, comme Char­lotte Gains­bourg, Phoenix et Sébastien Tellier.

Arti­cle issu du Tsu­gi 133 : Quel futur pour le monde de la nuit ? Disponible à la com­mande en ligne.
Par Olivi­er Pernot

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Porte d’en­trée du stu­dio Motor­bass ©DR

« Après le décès de Philippe, avec Angel­i­ca, sa fille aînée, ma belle-fille, nous nous sommes fait le ser­ment de garder le stu­dio, racon­te Dyane de Sérigny, la com­pagne de Zdar. Nous voulons qu’il dif­fuse la vision et la beauté de Philippe. Cet endroit le représente dans ses moin­dres détails : les machines, les instru­ments, les lam­pes, les couleurs, le café, la machine à thé… » Pour Zdar, le Motor­bass Record­ing Stu­dio était l’investissement d’une vie, le pro­longe­ment de son par­cours d’ingénieur du son tal­entueux, l’aboutissement de sa vision du son. Avant de devenir sa « mai­son », l’espace a déjà eu plusieurs vies. D’autres passionnés avaient fait vivre ce lieu. À com­mencer par Jean-Claude Tahar, son créateur. Musi­cien, ingénieur du son, pas­sionné d’enregistrement, il est le fon­da­teur du mag­a­sin d’instruments Star’s Music. Quiconque a déjà mis les pieds sur le boule­vard de Clichy à Paris a vu la suc­ces­sion de bou­tiques de cette mar­que qui trône sur cet axe. Huit mag­a­sins et même un espace DJ. Un empire de la gui­tare et du clavier.

« En 1976, j’ai com­mencé par mon­ter une toute petite bou­tique rue de Calais, avec un petit stu­dio d’enregistrement dans la cave », se sou­vient Jean-Claude Tahar. Les affaires marchent bien dans ce milieu des années 1970 où le rock est floris­sant et où appa­rais­sent les pre­miers synthétiseurs. Au bout d’un an et demi, en décembre 1977, le mag­a­sin Star’s Music déménage sur le boule­vard de Clichy. « Comme je n’avais plus de stu­dio d’enregistrement, je cher­chais un local, par les petites annonces. Après quelques mois de recherch­es, je tombe sur un gym­nase rue des Mar­tyrs. Au numéro 84. C’était une salle où se pra­ti­quait l’aïkido. Une salle coincée entre qua­tre immeubles, qui util­i­sait d’ailleurs les murs des immeubles autour et avait donc juste un toit. J’ai racheté cet espace de 250 m² pour en faire le stu­dio Star’s Music. »

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Jean-Claude Tahar au Stu­dio Star’s Music ©DR

Le mag­a­sin d’instruments du boule­vard de Clichy ren­con­tre un énorme succès. Alors Jean-Claude Tahar veut se faire plaisir et décide de con­stru­ire un stu­dio extra­or­di­naire. Il fait appel à l’architecte acousti­cien américain Tom Hid­ley, qui est la star des stu­dios d’enregistrement. Ingénieur du son des années 1960, il a enreg­istré des jazzmen (Oscar Peter­son, Cole­man Hawkins) pour le mythique label Verve Records, puis les Moth­ers Of Inven­tion de Frank Zap­pa. Tom Hid­ley a élaboré quelques-uns des plus beaux stu­dios au monde : West­lake Stu­dios à Los Ange­les, Record Plant à Los Ange­les et à New York, Moun­tain Stu­dios à Mon­treux, The Manor près d’Oxford, etc. Il a tra­vaillé également sur le Stu­dio Davout ou le Stu­dio Guil­laume Tell à Paris. La con­struc­tion du stu­dio Star’s Music est un défi tech­nique. Il a fal­lu con­stru­ire une « boîte », le stu­dio, dans cet espace de l’ancien gym­nase, avec des murs et une dalle flot­tante. De sorte que cela crée une iso­la­tion avec l’extérieur, afin notam­ment que les musi­ciens puis­sent venir y enreg­istr­er la nuit. Tom Hid­ley tra­vaille en par­ti­c­uli­er sur la cab­ine d’enregistrement (con­trol room) avec des matériaux nobles, bois et pierre. Ce qui lui assure une iso­la­tion acous­tique complète.

Après un an de travaux, le stu­dio Star’s Music ouvre ses portes en novem­bre 1979. « Aux débuts, je louais le stu­dio clé en main aux maisons de dis­ques, notam­ment au label AB Pro­duc­tions, qui à l’époque lançait Dorothée et est venu enreg­istr­er notam­ment des musiques de Jean-Pierre Sto­ra pour un disque de poèmes lus par le Pape Jean-Paul II (mais les pris­es de voix ont été réalisées en Ital­ie). Michou, dont le cabaret est un peu plus bas dans la rue des Mar­tyrs, est venu aus­si enreg­istr­er des ban­des musi­cales pour ses spec­ta­cles.» De son côté, Jean-Claude Tahar enreg­istre plusieurs pro­jets, en par­ti­c­uli­er la chanteuse jazz Abbey Lin­coln et le chanteur dis­co funk Yann Lin­hart. Mal­heureuse­ment le succès ne vient pas. «J’avais beau­coup d’espoir sur Yann Lin­hart, mais ça n’a pas fonc­tionné. Je me suis découragé», racon­te aujourd’hui le créateur du stu­dio, qui va se lancer par la suite dans l’informatique.

 

Studio Continental - Dominique Blanc-Francard en 1982

Stu­dio Con­ti­nen­tal — Dominique Blanc-Francard en 1982 ©DR

Les années Continental

« À cette époque, les home stu­dios n’existaient pas. À Paris et en ban­lieue, il y avait une trentaine de stu­dios. La con­cur­rence était féroce. » — Dominique Blanc-Francard

En 1981, Tahar décide de louer son stu­dio à Dominique Blanc-Francard (le père d’Hubert et Math­ieu Blanc-Francard, futurs Boom­bass et Sin­clair). À cette époque, c’est un ingénieur du son réputé. Il a tra­vaillé avec Michel Magne au Château d’Hérouville et enreg­istré Pink Floyd, Grate­ful Dead, Jacques Higelin ou encore Elton John. « Quand je suis arrivé au stu­dio, je l’ai trou­vé très beau, se sou­vient Dominique Blanc-Francard. C’était un stu­dio à l’américaine, comme il n’en exis­tait pas à Paris. Jean-Claude Tahar gag­nait beau­coup d’argent avec la vente d’instruments, mais il ne savait pas se servir de son stu­dio… C’était devenu une charge. À cette époque, les homes stu­dios n’existaient pas. À Paris et en ban­lieue, il y avait une trentaine de stu­dios. La con­cur­rence était féroce. »

Au print­emps 1981, Dominique Blanc-Francard et son asso­cié Didi­er Loza­hic le rebap­tisent Stu­dio Con­ti­nen­tal. L’objectif est d’en faire une usine à tubes. En quelques mois, il enreg­istre et/ou mixe des morceaux qui devi­en­nent des succès : « Cha­cun fait (c’qui lui plaît) » de Cha­grin d’Amour, « Il est libre Max » d’Hervé Cris­tiani, « Paris Lati­no » de Ban­dolero, « Cœur de Rock­er » de Julien Clerc, « Kalim­ba De Luna » de Dal­i­da, etc. « C’était le début de la FM en France, avec les radios libres depuis 1981. Musi­cale­ment, il y avait l’arrivée des synthétiseurs et des boîtes à rythmes, des ordi­na­teurs. Nous étions en pleine révolution musi­cale et tech­nologique. » En dehors des 45 tours, plusieurs albums impor­tants sont enregistrés ou mixés au Stu­dio Con­ti­nen­tal, réalisés par de jeunes artistes (Étienne Daho, Jeanne Mas, Buzy) ou des artistes plus confirmés (Cer­rone, Sheila, Kassav’).

« Nous étions en pleine révolution musi­cale et technologique. »

L’autre grand nom à avoir mis les pieds à Con­ti­nen­tal, c’est Serge Gains­bourg. Il vient y enreg­istr­er les voix et mix­er deux albums, celui d’Isabelle Adjani, avec le hit « Pull marine », puis Baby Alone In Baby­lone de Jane Birkin. La venue de Gains­bourg va d’ailleurs débloquer une sit­u­a­tion ten­due. Le gar­di­en de l’immeuble du 84 rue des Mar­tyrs, Mau­rice, fatigué du va-et-vient des musi­ciens, est plutôt en mau­vais ter­mes avec l’équipe du stu­dio. Mais quand Mon­sieur Gains­bourg débarque, Mau­rice est aux anges. « Un jour, Gains­bourg et lui sont allés picol­er au bar du coin. Ils avaient même fait une joute alcoolique et Gains­bourg l’a plié. Après ça, il demandait tout le temps quand Mon­sieur Gains­bourg allait revenir ! »

En 1984, mal­gré les hits, les charges du stu­dio Con­ti­nen­tal devi­en­nent insur­monta­bles et l’équipe de Dominique Blanc-Francard accu­mule les loy­ers impayés. Jean-Claude Tahar se fâche et fait chang­er le ver­rou du stu­dio. Les locataires sont expulsés durant l’été 1984 et Chris­t­ian Gul­lu­ni, propriétaire du stu­dio Musi­ka, situé à prox­imité dans le pas­sage des Abbess­es, reprend les rênes. D’abord comme locataire puis comme propriétaire à par­tir de 1988. Rebap­tisé Musi­ka, le stu­dio de la rue des Mar­tyrs accueille des grands noms de la variété de l’époque comme Fran­cis Lalanne, Patri­cia Kaas, François Feld­man ou Guesch Pat­ti, et d’hier comme Michel Fugain, Dick Rivers ou Michel Polnar­eff. « Cette période était un âge d’or, racon­te Chris­t­ian Gul­lu­ni. Les maisons de dis­ques n’hésitaient pas à financer deux ou trois mois de stu­dio pour la réalisation d’un album. » Quelques tubes accrochent les premières places du Top 50, nou­velle­ment lancé : « Tout douce­ment » de Bibie, «Parte­naire par­ti­c­uli­er » de Parte­naire Par­ti­c­uli­er ou « N’importe quoi » de Flo­rent Pagny.

 

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Boom­Bass, Mike D et Philippe Zdar ©DR

Cassius 99

Une jeune génération d’artistes électroniques parisiens com­mence aus­si à fréquenter Musi­ka. Par­mi eux, Air pour le sin­gle « Kel­ly Watch The Stars », Dim­itri From Paris et Cas­sius, qui vient y mix­er son tout pre­mier sin­gle « Cas­sius 99 ». Philippe Zdar débarque donc dans ce stu­dio avec Cas­sius au moment même où Chris­t­ian Gul­lu­ni veut retourn­er vers Lyon, sa région de cœur. « Je me sou­viens que la mai­son de dis­ques Vir­gin avait encour­agé Zdar à acheter le stu­dio car il s’y sen­tait bien. Je lui ai donc reven­du Musi­ka en 2001. » Pour Zdar, ce stu­dio est une oppor­tu­nité et aus­si un sacré chal­lenge. Il va être son repaire, sa mai­son. Un endroit de pas­sion pour s’exprimer, en tant que musi­cien, mixeur et pro­duc­teur, et aus­si un lieu d’accueil de ses amis, de ses proches, de sa famille musi­cale. Dans une inter­view réalisée pour Trax il y a une dizaine d’années, il con­fi­ait : « J’y ai mis toutes mes économies. À la fin, il me restait juste de quoi acheter une porte blindée et le stu­dio est resté fermé pen­dant un moment. » Jeff Dominguez, son ami depuis l’adolescence à Aix-les-Bains, également ingénieur du son, se sou­vient : « Je crois qu’il a fait une super affaire. Mais il fal­lait voir dans quel état était le stu­dio. Il avait vieil­li depuis son âge d’or des années 80. Il fal­lait refaire l’acoustique, réviser la con­sole. » Ce que con­firme Zdar dans une inter­view de 2011 : « Depuis dix ans, je fais le DJ pour pou­voir finir de pay­er le stu­dio et l’aménager. »

« Depuis dix ans, je fais le DJ pour pou­voir finir de pay­er le stu­dio et l’aménager. »

Le pre­mier musi­cien à s’installer dans ce stu­dio qui n’a pas encore de nom est Sébastien Tel­li­er. « Pour mon deuxième album, je cher­chais un lieu de tra­vail, car à l’époque, j’habitais un très petit apparte­ment, sans fenêtre… Zdar allait faire des travaux, il pou­vait me louer son stu­dio. J’y suis resté un an, peut‑être un an et demi, jour et nuit. » Marc Teissier du Cros, label man­ag­er de Record Mak­ers, dans le doc­u­men­taire de François Valen­za Sébastien Tel­li­er : Many Lives, complète : « Dans le stu­dio, qui était en ruines, Sébastien avait installé sur un tréteau un ordi­na­teur et de quoi enreg­istr­er de manière un peu rudi­men­taire. Il a fait tout l’album là-bas, tout seul. » Tel­li­er garde un sou­venir impérissable de ces répétitions/ enreg­istrements : « Il y avait des problèmes d’électricité, plusieurs pris­es ne mar­chaient pas. Alors j’avais branché mon matériel – ordi­na­teur, syn­thé, table de mix­age – et juste une lampe. C’était sin­istre. Dans cette ambiance lugubre, des souris sont arrivées ! Quand je dor­mais sur place, je me couchais sur mon piano électrique, un Yama­ha CP-80, pour qu’elles ne me grimpent pas dessus. » De ce chaos va sor­tir l’album Pol­i­tics.

 

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Thomas Mars de Phoenix ©DR

Re-construire le studio

« Il y avait de la laine de verre sur les murs, pas de cli­ma­ti­sa­tion, pas de chauffage, pas de toi­lettes. Les con­di­tions étaient extrêmes, mais c’était génial ! » — Chris­t­ian Maz­za­lai (Phoenix)

Ce n’est qu’à l’occasion de l’album Wolf­gang Amadeus Phoenix de Phoenix, enreg­istré dans les murs quelque temps après, que Zdar va bap­tis­er le lieu Motor­bass Record­ing Stu­dio. Un disque qui va être déterminant, à dou­ble titre : il va per­me­t­tre de finir l’installation du stu­dio et apporter une recon­nais­sance inter­na­tionale à Philippe Zdar. « Nous étions allés dans plusieurs endroits pour com­mencer notre quatrième album, se sou­vient le gui­tariste du groupe Chris­t­ian Maz­za­lai. Le stu­dio de Philippe n’était pas encore opérationnel, alors nous l’avons loué pour répéter. Finale­ment, nous sommes restés près d’un an et demi. Il était en pleine rénovation. Il y avait de la laine de verre sur les murs, pas de cli­ma­ti­sa­tion, pas de chauffage, pas de toi­lettes. Les con­di­tions étaient extrêmes, mais c’était génial ! » Thomas Mars, le chanteur de Phoenix, complète : « Nous avions eu l’occasion de tra­vailler dans des grands stu­dios, comme le Sound Fac­to­ry et le Sun­set Sound à Los Ange­les, c’est la démesure américaine avec des dis­ques d’or partout aux murs. Tu étouffes, c’est anxiogène. À Motor­bass, le groupe repar­tait de zéro et c’est un peu comme si nous con­stru­i­sions ce stu­dio ensem­ble avec Philippe. La con­sole SSL n’était d’ailleurs même pas encore rebranchée. »

Dans cet espace en chantier, Zdar vient régulièrement, pour suiv­re les rénovations. Ce qu’il racon­tait lors d’une inter­view à Trax : « Les mecs de Phoenix me fai­saient écouter une bribe de morceau. Quelques sec­on­des. Puis, je dis­ais : “Vous devriez faire ça !” Je ne peux pas m’empêcher de dire un truc. Un jour, nous sommes allés au café ensem­ble et ils m’ont demandé si je voulais devenir le pre­mier coréalisateur d’un album de Phoenix. C’était solen­nel, émouvant, et j’ai dit : “Si j’ai le droit d’être en retard et de con­tin­uer à vivre ma vie, alors OK, je le fais !” » Thomas Mars se sou­vient : « Zdar est dur à attrap­er. Mais quand tu l’as, il te donne tout et il te porte. »

Zdar finit par mix­er l’album dans le stu­dio qui est presque prêt. La loca­tion payée par Phoenix et l’aide financière de plusieurs amis ont per­mis de le met­tre enfin en état de marche. Philippe y a apporté un soin par­ti­c­uli­er, s’entourant du design­er Gérard Pibiri et respec­tant le tra­vail orig­inel de Tom Hid­ley. Il fait ain­si venir des matériaux rares pour finalis­er la con­trol room : pier­res de l’île d’Hawaii ou de l’île de Java, bois de Cal­i­fornie, etc. Wolf­gang Amadeus Phoenix sort en mai 2009. Le par­cours du disque est ful­gu­rant, particulièrement aux États-Unis où il se vend à plus de 700 000 exem­plaires. Le groupe est alors nommé aux Gram­my Awards et rem­porte le prix du meilleur album alter­natif. Les qua­tre Ver­sail­lais ramènent de Los Ange­les un trophée à leur ami Philippe où est gravé « Producer/Mixer ». Dès lors, les deman­des afflu­ent. Mais Zdar refuse la plu­part des propo­si­tions. Sauf celle des Beast­ie Boys, dont il mixe l’album Hot Sauce Com­mit­tee Part Two à New York.

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Gram­my Awards © Goledzinowski

À plein régime

Au Motor­bass Record­ing Stu­dio désormais opérationnel, les pro­jets s’enchaînent, alter­nant groupes recon­nus (Cat Pow­er, The Rap­ture, Metron­o­my, Kele de Bloc Par­ty, OneRe­pub­lic, Franz Fer­di­nand, Hot Chip) et artistes émergents que Zdar a envie de soutenir (Two Door Cin­e­ma Club, Housse de Rack­et, Kind­ness, Adam Kesh­er, MelTones). Au fil du temps, Philippe a pris sous son aile des jeunes ingénieurs du son : il leur a appris le métier, comme lui l’a découvert auprès de Jean-Philippe Boni­chon et Dominique Blanc-Francard. « J’aime trans­met­tre mon savoir-faire aux plus jeunes, car l’art de l’enregistrement disparaît peu à peu. Je veux que le Motor­bass Record­ing Stu­dio soit comme une école, un endroit où la pas­sion et l’expérience se parta­gent ! », confiait-il. Cette « Zdar Acad­e­my » réunit Flo­rent Livet, Julien Naudin, Bastien Van­de­velde et Antoine Poyeton. Tous ont com­mencé « tea boy », celui qui amène les cafés, qui observe et ne dit rien, avant de devenir assis­tants et de par­ticiper aux pro­jets du chef Zdar. « Il était précis et exigeant, avec lui comme avec les autres », se sou­vient Julien Naudin (décédé il y a quelques semaines). « Il avait une manière différente d’aborder la musique et d’en par­ler, renchérit Antoine Poyeton. Il la décrivait de manière imagée, littéraire. Il en a une vision moins tech­nique et plus romancée, comme un arti­san, comme un pein­tre. Il par­le d’air, de relief, etc. » Tous gar­dent un sou­venir fort de leur pas­sage en ces lieux.

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Con­sole SSL © Goledzinowski

Au fil du temps, Zdar réunit au Motor­bass Record­ing Stu­dio une impres­sion­nante col­lec­tion de machines vin­tages (équaliseurs, com­presseurs, magnétos à ban­des…), autour de la pièce maîtresse, la con­sole analogique Sol­id State Log­ic 4000 E datant de 1983. Celle qui fut installée du temps du Stu­dio Con­ti­nen­tal. Zdar a même tout prévu. « Un jour, la BBC a ven­du la même table, pas très chère, confiait-il. Je l’ai achetée et mes assis­tants ont démonté toutes les pièces, puis ils les ont méticuleusement référencées et rangées une par une. Du coup, j’ai une sec­onde table en pièces détachées et dès qu’il y a un pépin, nous pou­vons puis­er dans cette réserve. La main­te­nance, c’est le nerf de la guerre dans un stu­dio d’enregistrement ! »

Motor­bass tourne rapi­de­ment à plein régime, mais cela reste avant tout le stu­dio de Zdar. Avec son frère d’armes synthétiques Boom­bass, il y a peaufiné plusieurs dis­ques de Cas­sius : le maxi The Rawk­ers EP, avec le hit « I <3 U So », et les albums Ibi­for­nia et Dreems. Il y a aus­si enreg­istré un album solo qui n’est finale­ment jamais sor­ti. Seul le morceau « Don’t U Want » sera pub­lié par le label Tur­bo et un autre, « Rock Num­ber One », se retrou­vera sur l’album 15 Again de Cas­sius. « C’était un sacré bon album ! », com­mente Jeff Dominguez qui a par­ticipé à l’enregistrement. Le stu­dio accueille prin­ci­pale­ment les amis de Zdar : Gas­pard Augé et Mr Oizo y mix­ent la bande orig­i­nale du film Rub­ber, Phoenix investit les lieux de nou­veau pour son album Bank­rupt!, Étienne Daho vient y finalis­er Places, le pre­mier album de Lou Doil­lon, Jus­tice y enreg­istre une par­tie de Woman, Christophe vient hanter les nuits pour son album Les Ves­tiges du Chaos, et enfin, M prend régulièrement ses quartiers rue des Mar­tyrs (pour ses longs for­mats Lam­o­ma­li et Let­tre infinie). L’endroit est très peu loué sauf récemment pour le rappeur Lomepal qui est venu y enreg­istr­er le concert/documentaire 3 Jours à Motor­bass. En dehors des artistes qui y tra­vail­lent, d’autres passent une tête à Motor­bass, comme les amis de Daft Punk ou encore la méga star américaine Kanye West.

« C’était en mars 2011, précise Pedro Win­ter. L’ingénieur du son américain Noah Gold­stein est venu faire un mix du morceau “Why I Love You” que Kanye avait pro­duit avec Jay‑Z. Zdar avait fait aus­si son pro­pre mix. » Ce morceau sam­ple d’ailleurs le « I <3 U So » de Cas­sius. « Quelques jours plus tard, Kanye West est passé au stu­dio pour écouter les deux ver­sions. Mal­heureuse­ment, il en choisit encore une autre pour met­tre sur l’album. » Deux autres noms impor­tants du rap américain sont venus au stu­dio, les ingénieurs du son Stu­art White et Young Guru. À Motor­bass, ils ont super­visé le mix de deux morceaux de Bey­oncé et Jay‑Z réunis sous l’alias The Carters (les titres « Apeshit » et « Sum­mer »). Mais le cou­ple roy­al du hip-hop US n’est pas venu en per­son­ne rue des Martyrs.

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Magnéto © Goledzinowski

L’âme de Motorbass

À Motor­bass, il y a une vibe particulière. Il y a des lieux comme celui-là où peu­vent se pass­er des instants mag­iques, des instants de grâce.”

Char­lotte Gains­bourg est aus­si une habituée de l’endroit, fréquenté par ses par­ents trois décennies plus tôt : « On recherche tou­jours un endroit mag­ique quand on enreg­istre des voix. On veut être dans les meilleures con­di­tions. À Motor­bass, il y a une vibe particulière. Il y a des lieux comme celui- là où peu­vent se pass­er des instants mag­iques, des instants de grâce. » Julien Naudin se sou­vient d’une anec­dote étonnante : « C’était un soir, vers 23 heures, dans l’intimité du stu­dio. Char­lotte Gains­bourg était fatiguée. Elle était seule dans la grande salle et les lumières se sont éteintes, puis rallumées toutes seules. Cela s’est pro­duit deux fois. C’était étrange. Comme si son père lui envoy­ait un mes­sage. De toute façon, ce stu­dio a une âme ! »

Aujourd’hui, Philippe Zdar n’est plus là, depuis sa dis­pari­tion trag­ique en juin 2019. Sa com­pagne, Dyane de Sérigny fait vivre le stu­dio. Depuis un an, les copains musi­ciens sont venus y enreg­istr­er : Phoenix pour un titre qui sera le générique du prochain film de Sofia Cop­po­la, Gas­pard Augé pour son album solo, Keren Ann, Phar­rell Williams, Sebas­t­iAn… et aus­si des nou­veaux comme Chris­tine And The Queens, Julien Doré, Juli­ette Armanet et Roy­al Blood. Elle aimerait aus­si mon­ter des événements filmés dans le stu­dio, comme celui de Lomepal, et réfléchit avec l’organisateur de Mix With The Mas­ters à la mise en place de mas­ter­class­es avec les artistes de la famille Motor­bass. Jus­tice est déjà d’accord pour par­ticiper à la première. Un label Motor­bass et des ate­liers pour les enfants sont aus­si envisagés. « Philippe avait cette volonté de trans­met­tre comme lui-même on lui avait trans­mis ce métier d’ingénieur du son, cette pas­sion. » Et son « père » de son, Dominique Blanc-Francard de con­clure : « Son stu­dio, Philippe en a fait un musée du son avec du matériel vin­tage. C’est un endroit démentiel ! »

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Lou Douil­lon, Eti­enne Daho et Philippe Zdar /©DR

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