Mura Masa, la révélation

Le jeune prodi­ge anglais Mura Masa sort un pre­mier album sur­prenant où il dépasse large­ment le cadre étroit de la future bass des Flume et com­pag­nie.

L’HOMME DE GUERNESEY

Alex Crossan est né (en 1996) et a gran­di à Guer­ne­sey, cette petite île bri­tan­nique plus proche de la Nor­mandie que des côtes anglais­es, qui a tant inspiré Vic­tor Hugo et fut chan­tée par William Sheller. Autour de lui, une famille par­ti­c­ulière­ment pas­sion­née de musique. “Mon père ado­rait ça, d’ailleurs il jouait de la basse. Il m’a appris la gui­tare dès mes sept ans, mais j’ai aus­si fait de la basse comme lui, de la bat­terie, etc. Mes deux frères aus­si font de la musique et j’ai inté­gré des groupes très jeune, dont cer­tains avec l’un de mes frères, au lycée. Essen­tielle­ment des for­ma­tions de punk et de métal un peu foireuses. Le prob­lème c’est que Guer­ne­sey me met­tait dans une forme d’isolement, c’était qua­si­ment impos­si­ble d’y voir des con­certs.”

LA SCÈNE SOUNDCLOUD

Sans live à aller le voir près de chez lui, le jeune homme vit la musique essen­tielle­ment par les canaux puis­sants d’Internet. “J’ai décou­vert la musique élec­tron­ique quand je devais avoir 16 ans, par YouTube ou même grâce à Boil­er Room. J’étais fan de toute la scène émer­gente du Royaume-Uni, comme James Blake, SBTRKT, Hud­son Mohawke, etc. Je me suis intéressé à la manière dont ils pro­dui­saient leurs morceaux alors j’ai chopé quelques logi­ciels pirates pour m’y essay­er. Ma pre­mière pro­duc­tion, c’était une hor­reur dub­step.” Une décen­nie après la fameuse “ère MySpace”, les jeunes pro­duc­teurs se ser­rent les coudes sur Sound­Cloud. “Il y avait un genre de ‘scène Sound­Cloud’ avec des gens comme Kay­trana­da. On se par­lait, s’échangeait des morceaux, s’envoyait des sam­ples, c’était très stim­u­lant.”

SUCCÈS PRÉCOCE

À 18 ans, son morceau “Lotus Eater”, quelque part entre James Blake et Flume, attire la BBC Radio 1 et le fait décoller avec quelque cinq mil­lions d’écoutes sur Sound­Cloud. De morceau en morceau, son pro­fil s’étoffe. “J’étais à la fac de let­tres à Brighton, on peut dire que cette atten­tion soudaine m’a car­ré­ment décon­cen­tré. Mais je suis un garçon plutôt sérieux et si j’ai choisi la musique, je l’ai fait de manière très con­scien­cieuse, je ne sors pas trop, ce que j’aime c’est être chez moi (aujourd’hui à Peck­ham, dans le sud de Lon­dres, ndr) à faire de la musique ou à traîn­er avec des potes. Et puis à Lon­dres les clubs fer­ment, l’ambiance n’est pas folle.” D’ailleurs ce pre­mier album il aura tout de même mis deux années à le boucler. “C’était super dur, avoue-t-il, mais je suis fier du résul­tat.”

DREAM TEAM

Ce qui impres­sionne d’abord sur ce pre­mier album, qui porte sim­ple­ment son nom, c’est la galerie d’invités vocaux phénomé­nale, onze sur treize morceaux, lui-même se chargeant du chant sur les deux restants. “Je ne me sens pas encore très con­fi­ant quant à ma voix, je ne suis pas le meilleur chanteur. D’ailleurs, sur scène, par­fois je vire les morceaux où je dois chanter de la setlist en plein pen­dant le con­cert, parce que je ne le sens pas, ce qui énerve pas mal mon ingénieur du son.” (rires) On trou­ve au track­list­ing les gross­es stars Char­li XCX et A$AP Rocky, des choix plus éton­nants mais judi­cieux, comme Jamie Lidell ou Chris­tine & The Queens… et même Damon Albarn, rien que ça. “Il m’avait invité en stu­dio pour que je tra­vaille sur le nou­v­el album de Goril­laz. On a par­lé, échangé des sons. Finale­ment, il a posé sa voix sur un morceau de mon album. Le jour où il m’a envoyé la piste vocale, je crois que je n’avais jamais été autant excité de ma vie. Je me suis pré­cip­ité pour ter­min­er le titre le jour même.”

ET ALORS ?

On aurait pu s’attendre à une com­pi­la­tion de morceaux future bass dans l’air du temps, mais si le style est présent (et ne représente pas les meilleurs moments du disque), Mura Masa impres­sionne par ses pris­es de risque et sa lib­erté de ton dans un disque assez var­ié et franche­ment con­va­in­cant. Sa grande copine, la très tal­entueuse Bon­zai, dont il pub­lie la musique sur son pro­pre label Anchor Point, hérite notam­ment du gros tube “Nuggets”. Jamie Lidell fait lui des mer­veilles sur le for­cé­ment funky “Noth­ing Else”, pas si loin de ce que Lidell a pu sor­tir sur Warp. Chris­tine & The Queens s’en sort admirable­ment bien sur le R&B syn­thé­tique et min­i­mal­iste de “Sec­ond 2 None”. Le morceau avec A$AP Rocky, le déjà con­nu “Lovesick”, ne fait pas dans l’originalité avec ses steel drums, mais est des plus effi­caces. Damon Albarn clôt le disque sur une très jolie bal­lade élec­tron­ique inondée d’une douce lumière esti­vale. Là où Flume avait ten­té le pas­sage en force sur son deux­ième album indi­geste, Mura Masa la joue en finesse, malin et se révèle plutôt de la trempe des Kay­trana­da ou SBTRKT.

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