Clément Vaché (premier rang au milieu), avec l'équipe des Pingouins et Laurent Garnier, 1994

On pensait qu’on pouvait changer la société grâce à nos soirées” : rencontre avec Clément Vaché, pionnier des raves françaises

Il a été dis­quaire chez Daphon­ics à Paris, s’est longtemps occupé du départe­ment musique du défunt mag­a­sin Colette et fait aujourd’hui du con­sult­ing musi­cal dans l’univers de la mode. Mais Clé­ment Vaché est aus­si un des deux mem­bres d’Aswe­fall, dont le morceau aux accents vel­ve­tien “Between Us” a été un tube dans les années 2000 et fut la musique d’une célèbre pub­lic­ité pour Air France. Il sort en solo le morceau “L’invisible” dont nous dévoilons le clip nos­tal­gique réal­isé à par­tir d’images de la Tribu des Pin­gouins, organ­isa­teurs des raves Boréalis dans les années 90. Pour Tsu­gi, Clé­ment Vaché racon­te cette époque.

Clé­ment Vaché : Aswe­fall est un pro­jet que je partage avec Léo Hellden, qui est doré­na­vant très occupé avec Camp Claude et Tristesse Con­tem­po­raine. D’autant que j’ai moi-même moins le temps pour faire de la musique à cause de mon tra­vail. Depuis Bleed en 2005 sur Kill The Dj et Fun Is Dead en 2010 nous n’avons pas sor­ti d’album. Mais je con­tin­ue à faire de petites choses de temps en temps en solo, sous le nom de Clé­ment ASWF, comme ce morceau “L’invisible”, qui a été remixé par Pierre Rousseau (ex-Par­adis). Le cli­mat de la ver­sion de Pierre m’a ramené dans les années 90, à l’époque des raves, d’où l’idée de l’illustrer avec les archives visuelles de la Tribu des Pin­gouins.

Au début des années 90, à Mont­pel­li­er, tu fai­sais par­tie de la Tribu des Pin­gouins, un col­lec­tif comme on dirait aujourd’hui, pio­nnier de la scène élec­tron­ique du sud de la France.

Clé­ment Vaché : Les Pin­gouins sont une bande d’amis qui s’est con­sti­tuée à par­tir de 1991 à Mont­pe­lier et qui a vécu inten­sé­ment l’arrivée de la tech­no. Cette musique a été comme un oura­gan dans nos vies. Nous viv­ions ensem­ble, hyper soudés, et on en a eu rapi­de­ment marre de devoir faire des cen­taines de kilo­mètres pour aller à une rave tous les week-ends, alors on a fait les nôtres en s’inspirant de précurseurs comme Manu Casana ou le col­lec­tif Fan­tom qui organ­isa la célèbre Nos­tro­mo à Issy-les-Moulineaux en 1993. On brico­lait avec des bouts de ficelles au début, mais une fête est sor­tie du lot, Boréalis. La pre­mière a eu lieu en 1993 à Pezenas, sur le park­ing d’une dis­cothèque locale, et a réu­ni 2000 per­son­nes avec Liza N’Eliaz et Jack de Mar­seille notam­ment. Très vite Boréalis a grossi, devenant plus pro­fes­sion­nel. En 1994 puis en 1995, nous avons fait deux édi­tions aux arènes de Nîmes avec les plus gros artistes de l’époque Orbital, The Orb, Under­world, Jeff Mills… Ces deux soirées nous ont fait explos­er, nous sommes devenus une sorte de référence dans le milieu des raves en France.

Et c’est comme ça que vous ini­tiez la rave Polaris à la Halle Tony Gar­nier de Lyon en févri­er 1996. Une soirée qui est entrée dans l’histoire…

Clé­ment Vaché : Polaris a mar­qué les esprits, car la soirée a été annulée 24 heures avant son ouver­ture par la pré­fec­ture de police. Cette annu­la­tion — sous la pres­sion du milieu des boîtes de nuit locales qui avait peur de voir dis­paraître son pub­lic et fai­sait un intense lob­by­ing anti-techno — d’une rave qui au départ était tout à fait légale et organ­isée de manière par­faite­ment pro­fes­sion­nelle, mar­que le pic de la répres­sion anti-techno en France. C’est à cette occa­sion qu’a été créée l’association Technopol, qui défend aujourd’hui encore la scène élec­tron­ique auprès des pou­voirs publics.

Ensuite de 1997 et 1998, retour à Mont­pel­li­er pour deux Boréalis qui ont aus­si mar­qué l’époque.

Clé­ment Vaché : A Mont­pel­li­er, nous avions le sou­tien de la mairie ; Boréalis a pu grossir sere­ine­ment avec des artistes comme les Daft Punk, Lau­rent Gar­nier, Autechre… En 1998, on a même eu un des rares live de Star­dust. Boréalis accueil­lait 30 000 per­son­nes cette année-là.

Le fes­ti­val a grossi con­tin­uelle­ment jusqu’à la cat­a­stro­phe de 1999.

Clé­ment Vaché : Cette édi­tion devait être l’apothéose d’une décen­nie de fête, mais la veille de la soirée, il y a eu un immense orage qui a rav­agé tout le site. Le lende­main, il a fal­lu annuler Boréalis car la météo était trop insta­ble. Cette annu­la­tion a mar­qué la fin d’une époque, la fin des Pin­gouins et métaphorique­ment la fin d’une cer­taine idée de la fête. Il avait fal­lu se pro­fes­sion­nalis­er pour organ­is­er des soirées de plus en plus impor­tantes et s’éloigner de l’utopie des débuts. Nous nous sen­tions par­fois “dérac­inés”.

La fin des Pin­gouins, c’est un peu la fin de l’utopie tech­no ?

Clé­ment Vaché : Nous étions une dizaine de Pin­gouins au départ puis une trentaine, avec tou­jours plus de filles que de garçons dans l’organisation et un fonc­tion­nement totale­ment démoc­ra­tique. Il n’y avait pas de chef chez les Pin­gouins et c’était sou­vent le bor­del. Nous étions les derniers Mohi­cans des utopistes tech­no. On pen­sait sincère­ment qu’on pou­vait chang­er la société grâce à nos soirées. Avec le recul, cela sem­ble dingue. C’était naïf, mais cette con­vic­tion nous a fait réalis­er des choses qui parais­saient impos­si­bles. On pou­vait abat­tre des mon­tagnes pour faire une soirée. C’est dif­fi­cile à com­pren­dre aujourd’hui. Tout était à inven­ter, il n’y avait pas de spon­sor­ing, ni de sub­ven­tion, et surtout on n’en voulait pas. Quand je vois ce qu’est dev­enue la scène aujourd’hui avec ces DJs stars, ces cachets qui flam­bent (pour Boréalis en 1997, on a payé les Daft Punk 50 000 francs, soit 7500 euros) et les mar­ques un peu partout, je me dis qu’on a créé un mon­stre qui nous a échap­pé. Il faut vivre avec, mais si j’étais jeune aujourd’hui, j’aurais envie de fuir ce mou­ve­ment. La scène a quelque chose qui n’est plus du tout humain.

Que sont devenus les Pin­gouins ? Sont-ils nom­breux à tra­vailler dans le monde de la musique ?

Clé­ment Vaché : Peu, mal­heureuse­ment. Forts de leur expéri­ence, cer­tains tra­vail­lent dans la sonori­sa­tion et la pro­duc­tion d’événements, d’autres pour les Nations Unies ou d’importantes sociétés, mais cer­tains sont mal­heureuse­ment sim­ple­ment au chô­mage. Nous nous sommes un peu tous dis­per­sés. On avait envis­agé de refaire une soirée il y a quelque temps, mais entre les normes de sécu­rité qui sont dev­enues très sévères, les cachets des DJs qui ont explosé, la seule chose qu’on pour­rait encore organ­is­er “à l’ancienne” serait une soirée dans le cof­fre d’une voiture. On a lais­sé tomber.

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