© Marie-Michelle Bouchard / Alexanne Brisson

Parité : pourquoi la scène montréalaise a dix ans d’avance sur nous ?

Année après année, les études sont acca­blantes : en France, les femmes ne représen­tent tou­jours qu’une part minori­taire des artistes pro­gram­més au sein des fes­ti­vals. Faudrait-il pren­dre exem­ple sur le Cana­da et par­ti­c­ulière­ment sur Mon­tréal, où les ini­tia­tives fleuris­sent, afin de pro­mou­voir une plus grande diver­sité au sein de l’industrie musicale ?

coeur de pirate

Coeur de Pirate © Maxyme G. Delisle

Connaissez-vous l’histoire du label Bra­vo Musique ? Fondé en 2000 par Éli Bis­son­nette et Hugo Mudie, le label Dare to Care voit son his­toire chang­er en2020. En pleine vague #Music­Too, la mai­son de dis­ques est sec­ouée par les accu­sa­tions qui visent l’artiste Bernard Adamus. Mise en vente, la société est finale­ment rachetée par l’une de ses artistes con­nue sous le nom de… Cœur de Pirate. Dare to Care devient dès lors Bra­vo musique, et met la lutte con­tre le har­cèle­ment et le bien être de son per­son­nel au cœur de ses mis­sions. Un épisode qui sem­ble inouï, si on le com­pare à la sit­u­a­tion des femmes de l’industrie musi­cale française. Com­ment expli­quer ce décalage criant ?

Il est 20 heures à Mon­tréal. La nuit est tombée depuis plusieurs heures déjà. La jeune chanteuse dee holt s’apprête à mon­ter sur scène. Il s’agit de son tout pre­mier con­cert, mal­gré le suc­cès foudroy­ant de ses morceaux, qui cumu­lent plusieurs mil­lions d’écoute. Tout au long de la soirée lui suc­cè­dent le duo promet­teur Bibi Club, l’autrice-compositrice-interprète Odreii, N NAO et ses effets de voix expéri­men­taux. Le con­stat est sans appel : au cours de cette pre­mière soirée du fes­ti­val M pour Mon­tréal, les femmes trustent la pro­gram­ma­tion. Pour les Français·es, impos­si­ble de ne pas le remar­quer. En effet, de notre côté de l’Atlantique, la pro­gram­ma­tion des fes­ti­vals pose encore et tou­jours prob­lème. Les pre­miers noms de l’édition 2023 du fes­ti­val Beau­re­gard, instal­lé en Nor­mandie, en sont un exem­ple tris­te­ment édi­fi­ant. Angèle partage l’affiche avec Blur, Lomepal ou encore Alt‑J. Sur neuf artistes annon­cés, une seule femme. Le cas n’est pas isolé. Selon Libéra­tion, en 2017, sur dix grands fes­ti­vals musi­caux français, sur plus de 300 groupes ou artistes, 12 % étaient des femmes.

Des ini­tia­tives fleuris­sent pour com­bat­tre ces sta­tis­tiques. Et elles ont un écho par­ti­c­uli­er au Cana­da. Le fes­ti­val MUTEK, qui met en lumière les musiques élec­tron­iques et les arts numériques, et à ce titre l’un des pre­miers parte­naires du pro­gramme Key­change. Fondé par Vanes­sa Reed en 2015, il s’agit d’un réseau inter­na­tion­al œuvrant pour l’égalité des sex­es dans l’in­dus­trie de la musique. En s’appuyant sur une étude réal­isée en col­lab­o­ra­tion entre l’Université de Cal­i­fornie du Sud et Spo­ti­fy en mars 2021, l’organisation souligne que seuls 20 % des artistes fig­u­rant dans le Bill­board 100 de 2020 sont des femmes ou des minorités de genre, et que l’on peut compter jusqu’à 29 % d’écart salar­i­al moyen dans les grandes maisons de dis­ques au Royaume-Uni. Flo­ra Gar­nier, co-fondatrice de la branche cana­di­enne de la struc­ture She Said So, a inté­gré Key­change en jan­vi­er 2022 en tant qu’innovatrice. Les objec­tifs ? “Créer des oppor­tu­nités, du dia­logue et des espaces pour les femmes locales en con­stru­isant des ponts entre les dif­férents cours de méti­er et com­mu­nautés au Cana­da”.

 

Les quotas, outils controversés

Pour con­stru­ire ma pro­gram­ma­tion, j’ai des barèmes solides, sur lesquels je suis intran­sigeant. Je m’impose un min­i­mum de 51% de femmes” assure Math­ieu Aubre, pro­gram­ma­teur du fes­ti­val M pour Mon­tréal. En 2022, ce fes­ti­val accueil­lait 160 pro­fes­sion­nels de l’industrie et médias inter­na­tionaux pour 4 jours de fes­ti­val et 30 artistes en sélec­tion offi­cielle, dont les con­certs s’éparpillent dans plusieurs salles de la ville de Mon­tréal. “C’est un défi sup­plé­men­taire” ajoute-t-il, en affir­mant que ses inter­locu­teurs au sein des maisons de dis­ques se trou­vent par­fois éton­nés de ne voir aucun de leurs artistes pro­gram­més. Or, pour Math­ieu, les règles sont claires : “Si tu veux voir tes artistes pro­gram­més au fes­ti­val, je t’invite à ne plus sign­er seule­ment des groupes de mecs blancs et cis­gen­res”. En revanche, il souligne que par­mi ces mêmes inter­locu­teurs, cer­tains com­men­cent à se remet­tre en ques­tion, notam­ment en enta­mant des dis­cus­sions internes aux maisons de dis­ques – “prin­ci­pale­ment des femmes”, précise-t-il.

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Math­ieu Aubre @ M pour Montréal

Car le prob­lème existe bel et bien : en 2021, le Cen­tre Nation­al de la Musique pub­lie une étude menée sur un échan­til­lon de cent fes­ti­vals qui se sont déroulés en 2019. Le résul­tat est sans appel : les femmes ne représen­tent que 14% des artistes pro­gram­més dans les fes­ti­vals de musiques actuelles (elles sont 22% dans les fes­ti­vals de musique clas­sique). Le meilleur élève étant le Fes­ti­val de la Côte d’Opale avec 46% de femmes dans sa pro­gram­ma­tion, là où le Hellfest n’en comp­tait que 3%. Et les quo­tas sont encore large­ment con­tro­ver­sés : inter­rogé par Libéra­tion en 2018, Stéphane Amiel, co-fondateur du fes­ti­val Les Femmes S’en Mêlent, qual­i­fi­ait cette solu­tion de “triste et rad­i­cale”, avant d’ajouter : “Dans notre société et notre époque aus­si peu généreuses, il fau­dra peut-être en pass­er par là”. En out­re, impos­si­ble d’ignorer le pre­mier enjeu des fes­ti­vals aujourd’hui : les finance­ments. Math­ieu Aubre explique que pour M pour Mon­tréal, ces finance­ments provi­en­nent de plusieurs provinces cana­di­ennes, qui prof­i­tent de ce biais pour pro­pos­er des groupes au fes­ti­val. Mais les barèmes de Math­ieu s’y appliquent tout autant : “Je pense que dans quelques années, si on s’impose ces règles, ça va devenir naturel. Aujourd’hui, cer­tains pro­gram­ma­teurs ont peur de sac­ri­fi­er des bons groupes pour met­tre plus de femmes. Mais pour moi, à tal­ent égal, je préfère met­tre une femme”. Une manière de penser qui se reflète dans les pro­pos de Sab­ri­na Cousineau, direc­trice générale de Bra­vo Musique : “Nous sommes moins tolérants ici. La can­cel cul­ture s’est activée très rapi­de­ment au Québec. Quand je com­pare avec la France, où je vois des per­son­nal­ités très con­nues accusées d’agressions encore adulées et invitées partout, je me rends compte que ça ne passerait pas chez nous”.

 

Femmes de pouvoir

Bra­vo musique mise sur l’inclusion, l’empathie et le respect de ses artistes”. Tel est l’adage que l’on peut lire en pre­mier en atter­ris­sant sur la page de la mai­son de disque détenue par Béa­trice Mar­tin, alias Cœur de Pirate. Bra­vo est l’un des labels indépen­dants les plus impor­tants au Québec, et il est dirigé par des femmes. Sab­ri­na Cousineau en est donc la direc­trice générale depuis le rachat, tan­dis que Émi­lie Darveau est direc­trice mar­ket­ing, après 10 ans passés au sein du label. Pour com­pren­dre ce change­ment d’identité, il faut revenir en 2020, à l’époque où Bra­vo s’appelle encore Dare to Care. En pleine vague #Music­Too, des accu­sa­tions visent donc l’un des artistes du label : Bernard Adamus, entraî­nant la démis­sion d’Éli Bis­son­nette, patron du label (lui-même accusé par Audrey Canuel, une anci­enne employée, d’avoir eu une emprise mal­saine sur elle).

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C’est Kar­ma @ M pour Mon­tréal © Alex­anne Brisson

Le retour de bâton pour la mai­son de disque est immé­di­at : Dare to Care et Bernard Adamus se trou­vent exclus des céré­monies de l’Association québé­coise de l’in­dus­trie du disque, du spec­ta­cle et de la vidéo (ADISQ). Suite à la démis­sion d’Éli Bis­son­nette, l’entreprise se trou­ve mise en vente. Sab­ri­na Cousineau et Émi­lie Darveau se sou­vi­en­nent bien de cette péri­ode : “Les employés comme les artistes, nous étions tous lais­sés dans le néant, sans direc­tion ni présence”. C’est alors que Béa­trice Mar­tin réalise qu’il lui est impos­si­ble d’abandonner la mai­son qui a vu fleurir sa car­rière, son cat­a­logue et celui des autres artistes. Elle décide alors de racheter l’entreprise. En jan­vi­er 2021, Bra­vo musique voit le jour : “Bra­vo se fera un point d’honneur d’être un vecteur de pro­grès pour son indus­trie, en mis­ant sur l’inclusion, l’empathie et le respect des artistes et arti­sans ain­si que de leur tra­vail” déclarait l’artiste alors. Pre­mière mesure ? La mise en place d’une poli­tique rigoureuse de préven­tion con­tre le har­cèle­ment et de l’imposer aux employés comme au con­seil d’administration, afin de s’assurer que les abus du passé ne se repro­duisent pas. À ce jour encore, l’exemple est qua­si­ment inédit. On se sou­vient néan­moins du com­mu­niqué de presse pub­lié par les employées du label français Because Music, à la suite des accu­sa­tions visant Retro X en 2021 : “Cha­cune a son his­toire, son “anec­dote”, son “déra­page” en fin de soirée, sa phrase pleine de sous-entendus sous cou­vert d’humour, sa blague pas drôle sur sa tenue, des réflex­ions sur le physique qu’on fait pass­er pour un com­pli­ment” pouvait-on y lire alors. D’autres préfèrent encore mon­ter leur pro­pre struc­ture, de Chloé avec Lumière Noire à Rebe­ka War­rior et son label queer et trans-féministe War­rior Records. La route est encore longue, mais on y vient.

 

Pour aller plus loin : voilà quelques épisodes, réal­isés à Mon­tréal, imag­inés comme des sup­plé­ments de ‘Confie-nous tout’ (sur Tsu­gi Radio) avec, à chaque fois, une artiste mise en avant.

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