© V Maitre

Photographie : la nuit au révélateur

par Tsugi

Art sin­guli­er, la pho­togra­phie des soirées a bien d’autres buts que la seule cap­ta­tion des vis­ages et des corps de danseurs ébahis. Immer­sion dans la cham­bre noire de ces pho­tographes spécialisés, en reportage per­ma­nent dans l’univers de la nuit.

Excep­tion faite des clubs qui jouent la carte Berghain en ren­dant aveu­gles nos smart­phones, il est peu de soirées qui restent à la nuit. De cha­cune d’entre elles naît une foule d’images et d’enregistrements qui se retrou­vent pour la plu­part sur la toile le lende­main, là pour capter la puis­sance d’un drop, ici pour don­ner à voir au plus pro­fond de la fête. Par­mi ces faiseurs d’images noc­tam­bules, ils sont plusieurs à avoir choisi les nuits parisi­ennes comme ter­rain de jeu intariss­able, déroulant chaque week-end l’énergie de grandes mess­es col­lec­tives que vient capter l’œil du pho­tographe.
Avant d’être un métier – qui paye d’ailleurs assez mal –, la pho­togra­phie de soirée est un genre pho­tographique à part entière, avec ses pio­nniers, ses références, ses codes et ses courants. “La pho­togra­phie de soirée est un sous-genre du reportage social. Des pho­tographes n’ont presque fait que ça d’ailleurs”, nous apprend Hervé Coutin, fon­da­teur et directeur de la pub­li­ca­tion du mag­a­zine Bad To The Bone, qui accueille dans ses pages la crème de la pho­togra­phie con­tem­po­raine. Mais si l’on a tous en tête des images de foules noyées dans des jeux de lumières enfumés ou des corps en transe irradiés au ash, qu’est-ce qui fait une bonne pho­to de soirée ? Selon Hervé, seuls impor­tent “les gens, l’histoire que l’on peut imag­in­er en regar­dant la pho­to ou la sig­ni­fi­ca­tion de tel ou tel détail”. Et lorsqu’on le provoque en lui deman­dant si la pho­togra­phie de soirée, entre bais­ers volés, col­lants troués et tors­es tatoués, ne risque pas de tourn­er en rond, il nous ras­sure: la scène est particulièrement dynamique et regroupe des artistes aux écritures singulières. L’impression se con­firme en scrol­lant sur les pro ls Insta­gram de Rebec­ca Topakian, Vic­tor Maître et Char­lotte Gon­za­lez, les trois pho­tographes que nous avons décidé de suiv­re dans leur explo­ration de la nuit.

L’esthétique de l’apparition

Rebec­ca Topakian donne à voir l’espace-temps du club comme jamais aupar­a­vant en s’immergeant dans la nuit des raves parisi­ennes et des soirées gab­bers. À l’ultra-violence des BPM et l’abandon des corps, elle répond par une esthétique de l’apparition – ou de l’extraction. Tra quant son appareil et son ash pour ne retenir que les infrarouges, elle découpe des corps en mou­ve­ment, sur­pris dans une nuit homogène, et les donne à voir, fantômes exta­tiques, dans une transe semi-mythique. Dans le club, la musique crie, les danseurs s’agitent et leurs foules de ques­tions dis­parais­sent, mais l’artiste ne retient de cette scène frénétique qu’un geste, qu’un regard, qu’une vision d’abandon. C’est à une esthétique du snap­shot que répond Vic­tor Maître lorsque, danseur vire­voltant dans les afters de la cap­i­tale, il découpe la nuit à grands coups de ash, tantôt sur­prenant le sujet dans son oubli de soi, tantôt esquis­sant avec lui les pre­miers pas d’une danse en duo que les éclats de lumière n’interrompent pas. En écho aux travaux de Jacob Aue Sobol & Anders Petersen (pho­tographes scan­di­naves réputés, ndr), le fil Ins­ta de Vic­tor se fait la galerie de por­traits et de moments d’une nuit infinie auquel il donne corps et vis­age. “J’aime bien les corps nus, les atmosphères un peu dark ou sales, j’aime bien ren­dre crade mes négatifs, pouss­er le grain, tra­vailler mes images au corps.

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Arnaud Idelon

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