Mura Masa sur la Grande Scène - Crédit : Kimberley Ross

Pitchfork Music Festival Paris 2019 : À la croisée des mondes

Nou­velle for­mule pour le Pitch­fork parisien, qui après 9 années d’existence, décide de bouger les lignes pour sa nou­velle édi­tion. 2 nou­velles scènes et une soirée dédiée au hip hop, venant s’ajouter à deux nuits tournées vers l’avant-garde de la pop et de l’électro, gen­res emblé­ma­tiques du fes­ti­vals.

From London with rage

” Fuck ! ” C’est le mot que l’on aura le plus enten­du durant ses trois jours sous la Grande Halle de la Vil­lette. Que ce soit avec un accent ultra-prononcé chez le rappeur slowthai, qui affirme son appar­te­nance bri­tan­nique en per­for­mant en caleçon sur la scène de la Nef, ou bien dans la bouche de Char­li XCX, prête à retourn­er son pub­lic parisien au sein d’une ” fuck­ing par­ty ” Avec Chris(tine & The Queens) comme invitée d’honneur pour le tube ” Gone “, la Bri­tan­nique a assis son titre de pop star. Et son pub­lic peut le con­firmer, lui qui pen­sait assis­ter à un con­cert, mais qui s’est en réal­ité retrou­vé à un cours d’aérobic.

Heureuse­ment, tous les Anglais ne sont pas révoltés par l’ambiance chao­tique qui règne chez nos con­frères depuis le vote du Brex­it. Si la soirée du jeu­di fut mar­quée par la scène hip hop, la pro­gram­ma­tion s’était octroyée quelques excep­tions. Entre Ezra Col­lec­tive sur la grande scène ou Yussef Dayes dans la salle exiguë de la Petite Halle, Pitch­fork prou­ve que le jazz prend une belle place sur la nou­velle scène bri­tan­nique, qui envahit ain­si les quartiers de la Vil­lette. Du côté de la Nef, un peu plus tard, c’est Flo­hio, rappeuse lon­doni­enne orig­i­naire du Nige­ria, qui démon­tre qu’elle maîtrise les kicks comme nulle autre. On regrette toute­fois une récep­tion un peu molle par un pub­lic qui se désagrège, à mesure que le con­cert d’Hamza se fait de plus en plus proche.

slowthai — Crédit : Matt Lief Ander­son

We’ll meet in Twin Peaks

Deux­ième soir. Deux­ième des­ti­na­tion. Avouons-le tout de suite : on ne s’est jamais vrai­ment remis de la bande orig­i­nale de Dri­ve. Ni de celle de la sai­son 3 de Twin Peaks. Leur point com­mun ? John­ny Jew­el, qu’il se cache der­rière Chro­mat­ics ou Desire. Le maître d’une musique façon film noir s’est emparé de la grande scène pour le deux­ième soir du fes­ti­val. Dès 19 heures, c’est en com­pag­nie de la Cana­di­enne Megan Louise devant un petit pub­lic d’initiés pour un show tout en sen­su­al­ité où l’italo-disco est exploré sous toutes ses cou­tures. Plus tard, avec une for­ma­tion bien plus con­séquente, il revient avec Ruth Radelet, Adam Miller et Nat Walk­er. Morceau d’introduction : ” Tick Of The Clock ” — le même qui ouvre le film de Nico­las Winding-Refn, et qui fait magis­trale­ment mon­ter la ten­sion. C’est par­ti pour un show d’une heure ultra-calibré et policé. Si l’on est ent­hou­si­aste, il faut avouer que l’envoûtement ne fonc­tionne pas vrai­ment, gâché par ces mille arti­fices.

Heureuse­ment, nous aurons d’autres occa­sions d’être ensor­celés sur ces trois nuits. À com­mencer par la sor­cière du son Car­o­line Polachek, dont le show à l’allure goth­ique n’est pas sans rap­pel­er une cer­taine Kate Bush. Voix éthérée et syn­thé vaporeux sont au rendez-vous, on est con­quis. Mais pas autant que devant Clara Cap­pagli, chanteuse délurée du duo Agar Agar. On craig­nait un live tout doux, à l’image des deux albums du groupe. Au con­traire, il orchestre un live com­plète­ment bar­ré. Men­tion hon­or­able à l’énigmatique ” mec de la sécu’ ” aux lunettes bien trop styl­isées, au corps bien trop mince, qui ôte son déguise­ment au milieu du con­cert pour finir torse nu, et emporter la foule dans sa transe. C’est sim­ple, après Agar Agar, on ne sait plus com­ment marcher. Un dernier verre et ça repart. C’est entre Sebas­t­iAn (qui mixe des moteurs de voitures de course, et ter­mine, ce n’est pas nou­veau, son set par Rage Against The Machine) et 2manydjs que l’on ter­mine cette ultime soirée.

Chro­mat­ics — Crédit : Alban Gen­drot

Kids will be alright

Mais finale­ment, au-delà de tous ces gros noms, que retient-on de cette édi­tion du Pitch­fork ? Mal­gré la chaleur de la Petite Halle ou les pro­fondeurs du Stu­dio, il faut bien l’avouer : c’est là que l’on a fait les plus belles décou­vertes. À com­mencer par les joyeux lurons de Squid, pour lesquels on a même aban­don­né Nel­son Beer, sa pop futur­iste et ultra-sensuelle (c’est dire !). Devant la for­ma­tion orig­i­naire de Brighton, on ne peut que se répéter, pour la énième fois : ” Ces Bri­tan­niques… “. Rois incon­testés du post-punk, ils ne cessent de le prou­ver. Squid, c’est la claque de ce fes­ti­val, entre trompette effron­tée, batteur-chanteur sur-excité et gui­tariste han­té. En scru­tant la salle com­pacte, on se dit qu’on a bien fait de réserv­er notre place au sec­ond rang, et on se laisse emporter.

C’est d’ailleurs dans cette même petite Halle que l’on retrou­ve CHAI, un peu plus tard dans la soirée. Et bam, sec­onde claque — venue cette fois d’un tout autre con­ti­nent. CHAI, c’est un quatuor japon­ais com­posé des jumelles Mana et Kana, aux côtés de Yuna et Yuu­ki. Retenez-le, car on parie fort sur elles. Comme si on avait mixé les Spice Girls avec GIRLI, les qua­tre musi­ci­ennes retour­nent leur pub­lic entre une pop sauvage et une bonne dose de punk.

Aux côtés de ces deux for­ma­tions que l’on qual­i­fierait presque de révo­lu­tion­naires, ajou­tons une artiste bien plus intimiste, mais pas moins tal­entueuse. C’est dans les sièges con­fort­a­bles du Stu­dio que l’on part écouter Oklou lors d’ultime soirée du fes­ti­val. Le show de Mary­lou Mayniel, Française exportée à Lon­dres, se pose comme la syn­thèse par­faite du fes­ti­val. Mal­gré un stress vis­i­ble (et haute­ment exprimé), la chanteuse séduit son audi­toire, entre morceau écrit moins de vingt-quatre heures plus tôt et chan­son d’amour : ” C’est un morceau qui par­le d’amour, mais quand je dis qu’il s’appelle ” For­ev­er “, les gens se moquent de moi. Je m’en fiche, je sais que j’ai rai­son. ” Et ce que l’on préfère dans la musique, c’est encore la sincérité.

Agar Agar — Crédit : Alban Gen­drot

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