© Bartosch Salmanski

Portrait : Cheap House, nouveaux protégés d’Arnaud Rebotini

Impro­vi­sa­tion : voilà le maître mot du quatuor stras­bour­geois Cheap House. En tout cas, ces musi­ciens cou­vés par Arnaud Rebo­ti­ni pra­tiquent la tech­no avec des instru­ments organiques et for­ment comme une jonc­tion entre la french touch et le swing de Charles Min­gus. Pour prou­ver que le jazz et la house créent la même tran­spi­ra­tion ? Vérification.

Arti­cle issu du sup­plé­ment Trans Musi­cales 2021 (du 1 au 5 décem­bre) de Soci­ety.

J’ai quand même dû enlever une cym­bale. Tu peux l’écrire et le soulign­er. Si c’est moins bien, ce sera à cause de ça.” Il fait déjà nuit quand Matthieu, le bat­teur du groupe Cheap House, con­fie les sac­ri­fices qu’il a dû faire pour pou­voir jouer sur la scène du Pop Up du Label. Scène de la pop indé française par excel­lence, non loin de la place de la Bastille, elle est tail­lée pour les petites for­ma­tions, au creux d’une salle qui peut accueil­lir jusqu’à 170 per­son­nes. En bref, un petit défi pour Nils, Paul, Théo et Matthieu, qui trans­portent leurs pro­pres instru­ments, tous plus volu­mineux les uns que les autres, man­quant presque de débor­der en dehors de la scène. “Au pire, on s’invitera dans le pub­lic” plaisante Paul, le sax­o­phon­iste, alors que la basse de Théo frôle le mur d’un peu trop près. Au pire, oui. À peine sor­tis de trois jours de rési­dence, les Stras­bour­geois oscil­lent entre une fatigue physique et psy­chologique et une exci­ta­tion presque enfan­tine à l’idée de jouer à Paris –qua­si­ment pour la toute pre­mière fois. Il y a bien eu une date au Super­son­ic, local­isé à 500 mètres, mais celle-ci sem­ble si loin­taine qu’on pour­rait ne pas la men­tion­ner. À mesure que la soirée avance, le pub­lic four­mille, s’impatiente, vient grossir les rangs face à la scène minus­cule. Il se mur­mure même que le pro­duc­teur Arnaud Rebo­ti­ni pour­rait pass­er faire un coucou, lui qui a décou­vert le groupe presque avant tout le monde –au point d’entrer en stu­dio avec eux, et de les accom­pa­g­n­er sur scène lors de la prochaine édi­tion des Trans Musi­cales de Rennes. On se deman­derait presque d’où vient cet engouement…

 

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Pionniers jazz et french touch

Con­traire­ment à beau­coup de jeunes groupes, l’histoire de Cheap House ne débute pas sur les bancs du lycée. Ni même sur ceux du Con­ser­va­toire, qu’ils ont tous les qua­tre fréquen­té. Au cœur du pro­jet, il y a un col­lec­tif, Omezis, et une envie : l’improvisation. Depuis 2015, Nils, Théo, Matthieu et Paul se croisent et se re-croisent, dans dif­férents groupes et for­ma­tions, au cours des soirées organ­isées par ce col­lec­tif qu’ils ont eux-mêmes fondé. Le lieu, c’est presque tou­jours le même: le Local, bar micro­scopique, niché au cœur du quarti­er étu­di­ant de Stras­bourg, pou­vant accueil­lir jusqu’à 70 per­son­nes, “grand max”. Pen­dant trois ans, les garçons cumu­lent des pro­jets qui sem­blent aujourd’hui bien éloignés de Cheap House. “Esthé­tique­ment, ce qu’on fai­sait avant n’avait rien à voir, replace Théo. On avait d’autres pro­jets dans Omezis, cer­tains plus punk, d’autres plus tournés vers l’ambient. L’important pour nous, c’est l’improvisation. Faire du jazz une musique vivante et actuelle.” Il faut donc atten­dre fin 2018 pour que Cheap House voit le jour. À l’heure d’une nou­velle soirée du col­lec­tif, un groupe manque à l’appel. Ni une ni deux, les Stras­bour­geois se réu­nis­sent et for­ment le quatuor qui depuis, ne s’est plus quit­té. Un objec­tif : faire de la musique élec­tron­ique avec des instru­ments. Une philoso­phie : celle de l’expérimentation, qui met l’instant présent au cœur du pro­jet. Une volon­té qui a séduit Pierre Favrez, l’ingénieur du son qui les accom­pa­gne en stu­dio depuis le pre­mier disque. Ce dernier s’est spé­cial­isé dans les groupes qui font le pari de mêler club­bing et musique organique, une scène qu’il qual­i­fie volon­tiers d’infinitésimale en France: “Ça a com­mencé avec Cabaret Con­tem­po­rain, que j’accompagne depuis longtemps, mais Cheap House a croisé ça avec la nou­velle scène jazz de Lon­dres.” 

Le jazz peut vite devenir un entre-soi qui a per­du son rap­port au réel, au social.”

© Bar­tosch Salmanski

Après des années à étudi­er des courants de jazz tra­di­tion­nels au Con­ser­va­toire, les musi­ciens n’avaient plus qu’une envie: replac­er l’improvisation dans quelque chose qui aurait du sens pour eux. “Quand j’ai mon­té Omezis avec un copain ingé son (Thomas, qui accom­pa­gne Cheap House en live), rejoue Matthieu, j’ai remar­qué que le jazz peut vite devenir un entre-soi…” Avant que Paul ne com­plète : “… un peu hors-sol, qui a per­du son rap­port au réel, au social.” Pre­mière leçon : le jazz est une musique vivante et en con­stante évo­lu­tion, nour­rie des courants qui lui sont con­tem­po­rains. À savoir : les musiques latines, les musiques africaines, le rock, le hiphop… jusqu’à la tech­no, chère aux enfants des années 1990 qui for­ment Cheap House, biberon­nés à la French Touch. Car une han­tise ani­me le quatuor : se retrou­ver décon­nec­tés des nou­velles musiques qui s’écoutent comme des nou­velles manières de jouer. D’où l’importance des soirées Omezis, dont le prix est libre et les pro­gram­ma­tions var­iées, afin de con­tin­uer à échang­er avec un pub­lic mixte. Comme un clin d’œil aux pre­miers clubs de jazz, époque Charles Min­gus, dont les enreg­istrements témoignent de réels échanges entre le pub­lic et les musi­ciens. “On emprunte ça aux pio­nniers du jazz, mais aus­si à la cul­ture club. Le DJ sent le pub­lic et le pub­lic lui donne des infor­ma­tions pour que la soirée se passe bien”, pré­cise Matthieu. Paul ajoute même comme une théorie: “Le but c’est que ça cir­cule: on donne, et l’énergie nous est redonnée. Il y a une alchimie impalpable.” 

Au moins quinze synthés

Dès lors, pourquoi ne pas ten­ter d’élargir le cer­cle d’énergie à l’échelle d’un hall géant du Parc des Expos, théâtre assez prop­ice aux épipha­nies sonores et noc­turnes, bien con­nu des habitués des Trans Musi­cales de Rennes? Dans la nuit du 4 décem­bre prochain, 9000 per­son­nes pour­raient se con­necter à Cheap House, et rien que d’imaginer la transe col­lec­tive à venir, Théo hal­lu­cine: “On a regardé des vidéos sur YouTube et c’est assez impres­sion­nant. La scène est à elle-même plus grande que la salle dans laque­lle on joue ce soir.” Et puis les Stras­bour­geois accueilleront aus­si, en fin de live, un nou­veau mem­bre en la per­son­ne d’Arnaud Rebo­ti­ni. “Il ramèn­era cer­taine­ment deux ou trois syn­thés… Et je min­imise un peu les dégâts, s’amuse l’un des musi­ciens. On va essay­er de faire en sorte qu’il en ramène moins de quinze!” Un pic de chaleur en plein mois de décem­bre ? En réal­ité, la sim­ple mise en appli­ca­tion des man­i­festes signés Eddie Amador –“House music. It’s a spir­i­tu­al thing. A body thing. A soul thing”– et Albert Ayler –“Music is the heal­ing force of the uni­verse”. Math­ieu fixe le pla­fond du Pop Up du Label et for­mule sa théorie sur ce moment où l’énergie col­lec­tive venue du dessous ruis­selle à gross­es gouttes jusqu’au-dessus. “Un con­cert de Cheap House réus­si, c’est quand à la fin, tout le monde a autant tran­spiré. Nous comme le pub­lic.

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