The Empire Line @ Positive Education 2018. Crédit : Malo Lacroix

Positive Education #3 : Mega TE(u)F à Saint‐Etienne

Il existe une théorie parentale qui s’appelle la Dis­ci­pline Pos­i­tive. Elle est notam­ment basée sur les TEF, les Temps d’Echanges en Famille. Je ne pou­vais pas laiss­er pass­er ça : je suis par­tis tester les TEF de Pos­i­tive Edu­ca­tion !

Après avoir bête­ment raté Pos­i­tive Edu­ca­tion l’année dernière, me voilà à la qua­trième édi­tion du fes­ti­val de Saint‐Etienne, dont le monde entier par­le. La preuve ? Res­i­dent Advi­sor le classe sys­té­ma­tique­ment dans son top 10 mon­di­al des fes­ti­vals de novem­bre. En vrai, c’est aus­si pour moi une ten­ta­tive de répar­er une pre­mière vis­ite ratée avec la ville. En 2013, j’étais venu faire du direct avec Le Mouv’, la radio qui m’employait, et la ren­con­tre avec la ville n’avait pas eu lieu : ciel plom­bé, organ­i­sa­tion épique, ambiance lourde… J’étais assez gêné de rester sur ce ressen­ti et de la réduire aux Verts, aux poteaux car­rés et à son rôle de par­ent pau­vre du voisin lyon­nais. Quitte à réus­sir ces retrou­vailles, je décide de m’immerger en cov­oiturage (mer­ci le groupe Face­book “Hébergement/Transport Pos­i­tive Edu­ca­tion Fes­ti­val”) et en auberge de jeunesse. Ven­dre­di midi (je n’aurai mal­heureuse­ment pas pu assis­ter à la pre­mière nuit… Ahhh, Lena Wil­ikens, Simo Cell, Judaah, Lau­rent Gar­nier, je regrette vos sets) qua­tre Lillois.es me chopent Porte de Bag­no­let et m’incluent dans leur road‐trip. Ils sont adorables et la route file toute seule, même si elle est longue jusqu’à la pré­fec­ture de la Loire.

Un petit coup de tram et je rejoins l’auberge de jeunesse, cosy et par­faite, à deux min­utes à pied du fes­ti­val. Je dîne au Con­cept, le restau établi dans la Cité du design qui abrite le fes­ti­val, avec des potes qui me présen­tent Vois­ki. On est absol­u­ment seuls dans le restau­rant : “ce n’est pas notre clien­tèle” nous glisse la serveuse quand on lui sig­nale le fes­ti­val à 50m de là. Pour nous pour­tant, c’est l’heure d’y aller. Le chef de la sécu accueille le pub­lic en blou­son de l’ESF flo­qué Courchev­el, tout en sourires. Charles, l’un des deux boss du fes­ti­val, nous expli­quera qu’à l’image de tout ce qui con­stitue l’événement, le type est excep­tion­nel, con­nais­sant les spec­ta­teurs qua­si par leur prénom. On est bien.

La Cité du Design, “brute mais pas froide”. Crédit : Malo Lacroix

Le lieu est util­isé dans son ensem­ble, brut mais pas froid. On sent l’ancienneté, vit­res d’usine et pier­res au sol mangées par endroits par la ver­dure, qui jouit de l’inoccupation du lieu à l’année. Le pub­lic vaque entre trois scènes, reliées par une vaste cour où trô­nent deux food trucks, à côté du chill out en palettes en fond de scène 1. Je choppe des tokens au bar, le demi est 3€ et la pinte à 6.25€, on vu a pire. Le temps de pren­dre mes mar­ques et j’attaque scène 3 par Toresch, soit Tolouse Low Trax + Vicky Wehrmeis­ter + Jan Wag­n­er, sur un live tech dub à voix et per­cus trib­ales iné­gal, mais qui plante bien scène 3 l’ambiance Salon des Ama­teurs, le petit club de Düs­sel­dorf actuelle­ment fer­mé pour travaux et qui ne rou­vri­ra peut‐être pas, inquié­tant son noy­au dur for­mé de Tolouse Low Trax, Lena Wil­ikens ou Vladimir Ivkovic, tous présents au fes­ti­val. Dans le pub­lic se trou­ve la pro­duc­trice Myako, venue en spec­ta­trice, et Krikor s’abandonne douce­ment sur le set au cen­tre de la piste. Il rem­place au pied levé Ron Morel­li, malade et mor­ti­fié de l’être. C’est un peu la colo de vacances ici, les artistes vont s’écouter et dis­cu­tent beau­coup. Si ce fes­ti­val est un lycée auto­géré (Pos­i­tive Educ­tion, vous l’avez ?), le back­stage c’est un peu la salle des profs, hyper bien­veil­lante.

Le pub­lic est pointu, autant féminin que mas­culin, plutôt jeune mais pas que, déten­du et atten­tif. Scène 2, l’américaine Volvox joue effi­cace. C’est un peu l’aérobic à la new‐yorkaise. Cette salle sera la plus sportive du week‐end, c’est ici qu’on vient tran­spir­er. Pen­dant ce temps scène 1, Mar­co Shut­tle, l’Italien de Lon­dres, envoie une tech­no tech­nique, très berli­noise, pré­parant bien la salle au set final de Dettmann. Cette scène est claire­ment la plus belle, pen­drillon­née en boîte noire de velours, écrin par­fait pour ses lights hal­lu­ci­nantes, je vous en repar­lerai demain. Le fes­ti­val se rem­plit. C’est flu­ide et dehors on dis­cute à bâtons rom­pus, d’autant qu’il fera éton­nam­ment bon toute la nuit. Je retrou­ve Vois­ki, tout déten­du avant son set à 1h30. Telle­ment déten­du que je lui par­le du joli report que Pos­i­tive Edu­ca­tion a fait de son édi­tion 2017 : AZF, Manu le Malin et Judaah (dont on note à nou­veau la présence en 2018, si si la famille) s’y dévoilent intime­ment, Manu le Malin avouant par exem­ple son trac.

Vois­ki n’y est lui pas sujet. Il m’explique qu’au moment de mon­ter sur scène, il est dans sa bulle : “j’essaie de faire mon truc au mieux, je suis physique­ment assez expres­sif et je me dis que si ça me plait, ça peut avoir des chances de plaire au pub­lic. Mais je ne le vois pas, surtout en fes­ti­val où avec la dis­tance, le pub­lic devient une abstrac­tion.”

En effet, dès le début de son set scène 1, le garçon placide se trans­forme en DJ déchaîné, qui cueille le pub­lic dès son pre­mier track aux flûtes andines pour dérouler une tech­no aus­si chaleureuse qu’efficace. Il sautille d’une pla­tine à l’autre, tel le stan­dard­iste à roulette du Play­time de Jacques Tati. Sur la scène 2, Ges­loten Cirkel envoie une tech bien acid sous son bon­net. Le bémol de cette scène sera le son métallique aigu, qui ne rend pas tou­jours jus­tice aux sets. Volvox revient dans la salle où elle a précédé Ges­loten, check le son en reti­rant ses bou­chons d’oreille, dubi­ta­tive. Ce qui n’empêche pas des spec­ta­teurs de la féliciter et de se self­i­er avec elle. Scène 3, l’Amstellodamois Inter­stel­lar Funk joue bien dans l’ambiance de la salle, la plus lente, celle des bass­es lour­des et du dub. Dettman prend la suite de Vois­ki et fait du Dettmann sans sur­prise. En 2, Krikor sup­plée avec brio Ron Morel­li, et apporte sa pierre à l’édifice acid qui se con­stru­it ici à grand ren­fort de TB303, comme en miroir au graphisme du fes­ti­val, qui fait l’unanimité. Il tape tout en envoy­ant per­cus et voix hyper dansantes. En 3, Vladimir Ivkovic force un brin sa nature et envoie du lourd, horaire oblige, tutoy­ant aus­si l’acid. C’est Salon, mais pas ama­teur du tout. Les derniers inter­venants scène 2, les mar­seil­lais Deuil1500, grat­tent mes tym­pa­ns sur un live machines + voix cav­erneuse. C’est du Voli­tion Imma­nent ver­sion slow, comme si Par­rish Smith s’était mis au slim et à l’iroquoise. Je retrou­ve mes lil­lois sûrs. Eux aus­si ont kif­fé leur nuit, et sont plus sat­is­faits du set de Dettmann que moi… y’a débat.

C’est là que je fais une erreur : je ne vais pas à l’after, qui se déroule dans le bar pro. Et à midi, j’ai la forme. C’est malin, je vais faire quoi jusqu’à ce soir ?! Comme il fait beau, je m’aventure dans Sain­té. Je déje­une dans le vieux cen­tre, puis le Musée d’Art Mod­erne et Con­tem­po­rain étant fer­mé pour travaux, je me rabats sur celui d’Art et d’Industrie. Sec­onde erreur, j’aurais dû vis­iter le Musée de la Mine, dont j’apprendrai plus tard qu’il est lié à Pos­i­tive Edu­ca­tion. Le dernier étage est une véri­ta­ble armurerie. En fait, la Cité du Design où a lieu le fes­ti­val, c’est l’ancienne Man­u­fac­ture d’Armes de Sain­té. La ville est belle et se coule entre deux ver­sants sous le soleil d’automne. Tout le monde dor­mant du som­meil des justes, je con­tin­ue ma prom­e­nade jusqu’au Jardin Botanique, je check l’Opéra, bâti­ment de béton de 1969 façon Le Cor­busier, puis sur un coup de fatigue, je décide de ren­tr­er faire une sieste. Mais chemin faisant, je tombe sur Le Camion Rouge, ciné qui joue Bohemi­an Rhap­sody et je ne résiste pas. C’est ma 3ème erreur : pen­dant que je suis en train de chialer sur la vie de Fred­die, je rate la team Geof­froy Guichard, qui assis­tera à la vic­toire de Saint‐Etienne sur Reims (en Ligue 1 de foot, pour ceux qui ne suiv­ent pas)… on peut pas tout faire !

Pour le coup j’arrive tôt sur site. La famille Pos­i­tive Edu­ca­tion ouvre le bal : Vin­cent Glandi­er chauffe la scène 2 sur une ambi­ent ciselée ; Nuit débute sur une tech qui claque sec scène 1, déjà mag­nifique dans des rouges de velours ; DJ Grat­te Ciel et Ace Tone mix­ent éclec­tique scène 3. J’en prof­ite pour rejoin­dre back­stage les boss Antoine et Charles, aka les Fils de Jacob. Ils me racon­tent leur épopée sur le canap dévolu à Manu le Malin, pas encore là. Les deux Stéphanois font de la musique depuis une ving­taine d’année, organ­isent des soirées depuis sept ans et Pos­i­tive Edu­ca­tion depuis 2015. Un des tour­nants a été le suc­cès de la soirée avec Jeff Mills au Fil, la SMAC locale qui a un temps accueil­li le fes­ti­val, en févri­er 2014 (Antoine se rap­pelle de toutes les dates). La mairie qui les voit d’un bon œil leur con­fie le Musée de la Mine, où ils pro­gram­ment Kangding Ray et Esplen­dor Geométri­co. Un suc­cès qui les dépasse telle­ment que ça débor­de du dou­ble de la capac­ité. Mal­gré ça, les rela­tions sont au beau fixe entre le fes­ti­val et la mairie, qui lui ouvre les portes la Man­u­fac­ture, ce qui per­met de péren­nis­er le bébé : 2018 est la pre­mière année rentable. L’édition 2019 s’étendra au dimanche et d’autres sur­pris­es sont sur le feu. Com­ment voient‐ils l’avenir ? “La pro­gram­ma­tion ne nous échap­pera jamais, la DA c’est nous. Mais l’année prochaine on fera atten­tion à respecter la par­ité hommes‐femmes dans la prog”. Ils devan­cent eux‐mêmes la ques­tion que j’ai enten­due plusieurs fois posée. Ils m’expliquent pro­gram­mer sur la seule foi de la musique, dont ils ne savent bien sou­vent pas quel être humain se cache der­rière. Pour preuve, ils ont côtoyé Vois­ki pen­dant deux ans sans savoir que c’était lui, jusqu’à ce qu’ils le pro­gram­ment cette année ! Vu le sans faute du fes­ti­val à part ce point qu’ils relèvent eux‐mêmes, donnons‐nous rendez‐vous l’année prochaine.

Doppleref­fekt. Crédit : Raphael Delorme.

Je retourne en salles. Abelle joue un bon set acid scène 2, Automat break une tech­no dépouil­lée mais ronde en 1 et Andre Pahl par­fait l’ambiance de la scène 3 sur un set aux accents acid‐orientaux. On dirait un Mus­lim­gauze apaisé qui aurait signé sur Dis­co Halal. Le Grec Ana­to­lian Weapons pour­suiv­ra le bail ori­en­tal en plus low tech. La sélec­tion est telle­ment bonne que je com­prends enfin ce que je ressens depuis hier : je n’ai pas du tout l’impression d’être en fes­ti­val, mais de danser dans mon salon. Avec juste des gens que je ne con­nais pas, tous très cool ! Scène 1, Doppleref­fekt démon­tre sa maîtrise sci­en­tifique sur fond de vidéos d’équations et de tableau de Mendeleïev… “Ça y’est, c’est Drex­ciya !” me souffle‐t‐on. The Empire Line hurle scène 2 : “It’s fuck­ing hard­core music now!” On est bor­der pogo, c’est plein à cra­quer sur une belle énergie keupon : on recon­naît bien là ton héritage Sain­té ! Giant Swan y pour­suit hard­core mais plus noise et Soft War, aka AZF et Decem­ber, fait jumper même les plus lour­des des rangers. L’année dernière, AZF avait déjà joué avant Manu le Malin, qui clôt ce soir la scène 2 en beauté.

Scène 1, Niños du Brasil met­tent le feu. C’est la jun­gle trop­i­cale, les lights sem­blent faire sur­gir des yeux rouges der­rière le duo. Je n’y tiens plus, je demande à l’ingé lumières com­ment il parvient à faire autant de trucs avec seule­ment douze spots : “ce sont des K20, totale­ment matriçables, du coup je peux faire tourn­er toute la corolle du fais­ceau”. C’est presque gênant telle­ment c’est poé­tique ! Le gars se nomme Joshua et il est claire­ment un des artistes qui aura mag­nifié ce Pos­i­tive Edu­ca­tion. Mae­nad Veyl recen­tre la salle sur une tech bien tech. Puis Paula Tem­ple vient faire ses ami­tiés au fes­ti­val en pli­ant la salle en toute maes­tria. “On a pro­gram­mé une de ses pre­mières dates européennes, le 3 mai 2014. Elle l’a lais­sée par­mi ses pho­tos de pro­fil face­book, ça prou­ve que ça compte pour elle”, nous indique Antoine.

Alex­is Le Tan et Phuong Dan se char­gent de clore la scène 3 tout en tech­no d’orfèvres, dans une ambiance qui fleure désor­mais plus Ham­bourg et son Gold­en Pudel que le Salon de Düs­sel­dorf… Enfin bref, ça sonne Pos­i­tive Edu­ca­tion ! C’est la BO par­faite pour tir­er ma révérence, non sans avoir acheté le t‐shirt du fes­ti­val et le 1er vinyl de Worst, le label mai­son. Encore une fois, je zappe l’after, ou Antoine et Charles clô­tureront leur marathon par un set de 2h des Fils de Jacob ! Le lende­main, il fait grand soleil quand je con­tourne le vert cimetière de Crêt de Roc pour aller attrap­er mon train retour Gare de Château­creux. Je ren­tre ravi de con­stater, en posant ce Worst 01 sur ma pla­tine, qu’il fait par­tie des vinyles que j’adore parce qu’on peut les jouer en 45 comme en 33 tours. Mer­ci Sain­té, on s’est enfin trou­vés !

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