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Positive Education, BFDM, Metaphore : trois collectifs au bout de la techno

par Tsugi

Arti­cle extrait de Tsu­gi 108, dis­po à la com­mande ici

Loin de Paris, trois exci­tants col­lec­tifs d’activistes basés à Saint-Étienne, Lyon et Mar­seille réin­ven­tent la rave, poussés par une irré­press­ible envie d’innover.

Le week-end du 11 novem­bre, Saint-Étienne était l’épicentre musi­cal élec­tron­ique de notre pays. L’avant-garde de la scène tech­no se rassem­blait dans la ville au passé indus­triel à l’occasion de la deux­ième édi­tion du Pos­i­tive Edu­ca­tion. Tech­no, vrai­ment ? Une tech­no d’un autre genre, infusée d’indus, un oeil sur l’EBM ou la drum’n’bass. Une musique plurielle portée par une scène nébuleuse ; à bien y regarder, la plu­part des artistes invités sont des proches du fes­ti­val, et on note vite que les Lyon­nais de BFDM et le col­lec­tif mar­seil­lais Metaphore sont deux autres barycen­tres de cette fig­ure dont on peine encore à trac­er les con­tours. Ensem­ble, ces trois col­lec­tifs por­tent haut les couleurs de l’avant-garde française.

Dans un pays où il est rare de voir des propo­si­tions artis­tiques con­naître le suc­cès sans pass­er par Paris, l’existence de ces trois entités fait fig­ure d’exception : Pos­i­tive Edu­ca­tion comme Metaphore sont deux pro­jets pen­sés pour les villes qui les ont vus naître, respec­tive­ment Saint-Étienne et Mar­seille, comme BFDM, qui est très lié à la scène lyon­naise, dont la plu­part de ses artistes sont issus. Trois col­lec­tifs qui se ressem­blent, por­tant une même idée de la musique club, “alter­nat­ifs” pour sûr, mais de moins en moins out­siders.

L’ÂGE DU COLLECTIF

Les tra­jec­toires sont sim­i­laires. Au départ, “une bande de potes, que des pas­sion­nés”, explique Charles Di Fal­co, fon­da­teur de Pos­i­tive Edu­ca­tion. Comme dans d’autres villes, au même moment, une bande d’amis se fédère autour d’un pro­jet : défendre les musiques qu’ils aiment, là où cela man­quait. “On s’est dit qu’on allait inviter les artistes qu’on a envie d’entendre à Mar­seille, et qu’on ne nous pro­po­sait pas”, se sou­vient Julie Raineri de Metaphore. BFDM en porte le nom (Broth­ers From Dif­fer­ent Moth­ers) et a com­mencé dans le même esprit de fratrie. “Avec mon pote Bil­ly, on organ­i­sait des soirées dans un petit rade à Aix-en-Provence”, avant que Judaah ne démé­nage à Lyon et ne ren­con­tre les Pilotwings, avec qui il va sor­tir le pre­mier disque du label, lancé sans savoir “où [il] allait ou ce qu’[il] allait sor­tir ensuite”. “Sans aucune ligne direc­trice” peut-être, mais porté par un besoin de faire autre chose. Un son de cloche à Saint-Étienne (“On était à la fin de toute cette vibe min­i­male chi­ante, qui a tué la rave”), ou à Mar­seille où “il n’y avait que de la tech house, ce n’était pas facile”.

Tous ces pro­jets ont fleuri comme des contre-propositions, des contre-feux à une esthé­tique décriée, pour soutenir une créa­tion nais­sante et dévelop­per leur pro­pre famille musi­cale, représen­tée par les Pilotwings, J-Zbel, les Fils de Jacob, Deuil1500, Simo Cell, et tous les autres pro­jets promet­teurs qu’il reste à dévoil­er pour Metaphore et Pos­i­tive Edu­ca­tion, dont les futurs labels respec­tifs seront unique­ment dédiés aux artistes de leur ville. Un long proces­sus découlant du par­ti pris d’exigence, de “faire primer l’artistique”, plutôt que de céder au déjà-vu et au for­mat bal­isé des musiques de club. Car c’est bien là le fond du pro­pos. Der­rière les raves, les soirées dans des lieux improb­a­bles ou les fes­ti­vals intens­es, une dif­férence tenue : l’idée de tou­jours faire primer la musique sur la fête.

L’ESTHÉTIQUE DE LA GALÈRE

Metaphore

On nous a beau­coup fer­mé de portes, on nous a beau­coup débranché le son… On a un peu fait comme ça pen­dant des années”, explique Julie Raineri. “J’avais l’impression d’être tout seul”, con­firme Antoine Her­nan­dez du Pos­i­tive Edu­ca­tion. Pour tous, les débuts ont été longs et laborieux, dif­fi­cile de défendre une musique nou­velle là où les lieux ne sont pas prêts à l’accueillir, le pub­lic pas tou­jours au rendez-vous… Mais la tra­ver­sée du désert se trans­forme vite en réseau de la galère, où les uns s’entraident, se recon­nais­sent et s’invitent à jouer pour que, vite, les scènes entrent en con­nivence – “Ça s’est fait tout seul”, affirment-ils tous. Pen­dant des années, les soirées ban­cales, les brouilles avec des pro­mo­teurs, les lieux inadap­tés (pour un résul­tat par­fois heureux, comme le Boxboys à Lyon, club échangiste investi par l’équipe BFDM, qui fit les belles heures de la scène locale). La déter­mi­na­tion paie un jour, sans crier gare, comme la lumière au bout d’un long tun­nel : “On a fait Paula Tem­ple ici, on attendait 200 per­son­nes et on en a eu 700”, se sou­vient Charles Di Fal­co. Des bonnes sur­pris­es et des occa­sions : la veille de cette date, Paula Tem­ple jouait à Mar­seille, invitée par… Metaphore. Le motif d’un pre­mier con­tact, qui en suiv­ra un autre, puis des invi­ta­tions de Mar­seille à Saint-Étienne. Un réseau d’entente musi­cale : CLFT Mili­tia (col­lec­tif tech­no lyon­nais) se voit invité à jouer à Mar­seille, et con­seille à l’équipe Metaphore de jeter une oreille à BFDM, pen­dant que les Pilotwings ren­con­trent Charles di Fal­co et Antoine Her­nan­dez… Et tou­jours l’esthétique DIY qui pré­vaut, témoin d’une authen­tic­ité héritée des débuts dif­fi­ciles. L’ambition ini­tiale tou­jours intacte ou l’émulation aidant, cha­cun développe ses pro­jets. Il y a deux ans, Pos­i­tive Edu­ca­tion lance son fes­ti­val (“édi­tion 0”, pour l’édition test). Plus récem­ment, acca­blé par le manque d’opportunité et de lieu accueil­lant, Metaphore trou­ve une solu­tion à sa manière (“À Mar­seille on ne nous donne pas tou­jours le droit, donc on prend sou­vent le gauche”) avec son pro­pre lieu et les soirées bimen­su­elles Meta Zone Libre, qui affichent tou­jours com­plet.

REDESSINER LA CARTE FRANÇAISE

Si aujourd’hui BFDM n’est plus vrai­ment basé à Lyon, l’effervescence musi­cale qu’a con­nue la ville a con­tribué à dévelop­per le label, con­join­te­ment à d’autres entités : Macadam Mam­bo, Groovedge, CLFT Mili­tia, Lyl radio. Cette scène a nour­ri l’ADN du label mon­té par Judaah, que les pro­jets pro­fes­sion­nels ont aujourd’hui amené à Mar­seille. La ville est tout nou­velle­ment atti­rante et sa scène élec­tron­ique bour­geon­nante. Depuis des années, le col­lec­tif Metaphore se bat pour la défendre ou plutôt pour la faire exis­ter. Sim­ple­ment “parce que c’était néces­saire pour [lui], parce qu’[il] n’avait pas besoin ni envie de faire ça ailleurs”. Dans un pays aus­si cen­tral­isé que la France, cela relève presque du pro­jet poli­tique. Dif­fi­cile de par­ler d’un antiparisian­isme pri­maire cepen­dant, mais plutôt d’un ancrage naturel, qui a terme fait bouger les lignes. “Ce n’est pas du tout volon­taire. Mais c’est cool parce que pen­dant longtemps, dès que je voulais aller voir tel con­cert, ou que j’étais intéressé par telle scène, c’était à Paris…” (Simon Felce, Pos­i­tive Edu­ca­tion). Si les blagues foot­bal­lis­tiques vont bon train, ce réseau musi­cal a tout autant ses relais à Paris, et le Pos­i­tive Edu­ca­tion s’est lancé en octo­bre dernier dans une édi­tion parisi­enne de son fes­ti­val, “tou­jours inférieure à l’édition de Saint-Étienne”, à La Sta­tion – Gare Des Mines, là où les artistes de Metaphore ou BFDM ont régulière­ment joué. Dans un futur proche, les labels de Pos­i­tive Edu­ca­tion et Metaphore mon­treront à nou­veau l’importance des liens qui nouent ces familles et qui redonnent de la valeur à l’idée de col­lec­tif. Tout ça avec la volon­té assumée d’inventer les nou­veaux creusets de l’avant-garde.

REDÉFINIR LES CARTES MUSICALES

Pos­i­tive Edu­ca­tion

Car il s’agit bien de cela, comme ils s’appliquent à le répéter : la musique, d’abord. Un pro­jet com­mencé “en réac­tion à”, mais qui va vite con­stru­ire ses pro­pres codes, pour définir la musique de club de demain, trans­ver­sale, moins mono­lithique, curieuse et fière de ses influ­ences. Une musique qui regarde au loin, et qui avance éclairée par quelques mod­èles fédéra­teurs en com­mun, des phares à chercher plus loin sur la carte de la musique con­tem­po­raine : le label L.I.E.S., et son boss Ron Morel­li, qui fait cer­taine­ment fig­ure de trait d’union, le son UK bass via le label Liv­i­ty Sound (invité au fes­ti­val Pos­i­tive Edu­ca­tion l’an dernier, et dont l’artiste Simo Cell signe égale­ment des sor­ties chez BFDM), ou plus récem­ment la scène de Düs­sel­dorf, qui à sa manière repousse égale­ment les lim­ites de la dance. Une capac­ité à inté­gr­er des éner­gies dif­férentes et nou­velles, qui est aus­si car­ac­téris­tique de ces scènes que de notre nou­velle garde française : le pro­jet Pos­i­tive Edu­ca­tion est claire­ment sous l’influence indus­trielle de la ville de Saint-Étienne, et de la décou­verte de la scène punk locale par Charles Di Fal­co. C’est la même musique punk qui est citée comme influ­ence pre­mière de Shlag­ga, qui forme avec Israfil le duo deuil1500, tous les deux à la ville, étu­di­ants au con­ser­va­toire de Mar­seille. Si Judaah peine à définir l’esthétique de son label autrement que “club”, il pré­pare en ce moment un sous-label dédié à ses pre­mières amours musi­cales, le dub et le dance­hall, avec lesquelles il a com­mencé le dee­jay­ing. Des pro­jets forts de leur métis­sage, et des voy­ages tou­jours en cours, mais déjà à bon port : le 1er novem­bre, le label BFDM fêtait ses trois ans avec une sor­tie en col­lab­o­ra­tion avec L.I.E.S, pen­dant que Metaphore accueil­lait tout récem­ment Ron Morel­li. Pos­i­tive Edu­ca­tion pré­pare les pre­mières sor­ties de son label pour les mois à venir — comme Metaphore. Des pro­jets qu’on attend uniques et qui con­tin­ueront à dessin­er le futur de la musique.

(Ben­jamin Leclerc)

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