Mike Myers as Shrek in "Shrek"

Pourquoi la bande originale de Shrek est-elle si culte et s’offre une sortie vinyle en 2019 ?

Sortez le disque de sa pochette. Déposez-le sur le plateau du lecteur, insérez déli­cate­ment le dia­mant entre deux sil­lons de la galette et criez : “Sortez de mon marais !”  à quiconque vien­dra trou­bler votre jouis­sif et nos­tal­gique moment musi­cal. Car oui, la sor­tie de la bande orig­i­nale du pre­mier opus de Shrek en vinyle a été annon­cée pour août. Cette infor­ma­tion peut sem­bler bien anodine ; elle l’est prob­a­ble­ment. Mais pour une poignée d’ir­ré­ductibles vil­la­geois, cette réédi­tion con­stitue une excel­lente occa­sion de se rep­longer dans un film clas­sique, une époque désor­mais révolue et, surtout, une ambiance unique.

Pour porter digne­ment l’at­mo­sphère et l’i­den­tité d’un long-métrage d’an­i­ma­tion, une BO se doit de réu­nir plusieurs ingré­di­ents par­fois dif­fi­ciles à con­cili­er. Cela peut-être un thème et un tim­bre iden­ti­fi­able, comme dans Les Inde­struc­tibles, où les cuiv­res explosifs nous évo­quent dès l’ou­ver­ture l’u­nivers rétro-futuriste, héroïque et très référencé d’une métro­pole aux gratte-ciels inter­minables. On doit égale­ment miser sur un jeu de sonorités bien huilé et cohérent : Toy Sto­ry en est le par­fait exem­ple, avec une ambiance jazz dévelop­pée sur pas moins de qua­tre films (bien­tôt cinq, mais il est encore trop tôt pour s’a­vancer). Les thèmes de l’en­fance, du temps qui passe sont par­faite­ment retran­scrits par des accords de piano pro­pres à ce style de musique, chauds mais mélan­col­iques. Shrek ne s’en­com­bre de rien de tout cela, et c’est ce qui le rend génial.

En effet, les morceaux accom­pa­g­nant les aven­tures de l’o­gre vert ne sont pas reliés par un fil con­duc­teur extrême­ment iden­ti­fi­able : c’est un bras­sage qui ne se con­tente pas de soutenir l’am­biance du film, mais de la créer. On peut d’ailleurs seg­menter la track­list en dif­férentes caté­gories bien dis­tinctes. Tout d’abord, le rock sat­uré et potache, pro­pre à l’hu­mour décalé (et par­fois un peu cra­do) du dessin-animé : “Bad Rep­u­ta­tion” du groupe Half­cocked pen­dant l’in­croy­able scène où Shrek et l’Âne met­tent la mis­ère aux cheva­liers de Lord Far­quaad, et bien évidem­ment Smash Mouth, qui con­naît son heure de gloire en sig­nant deux titres sur cette BO, “I’m A Believ­er” et l’in­ter­plané­taire, l’in­fa­tiguable “All Star”. Ce dernier morceau est extrême­ment intéres­sant, tant il est devenu indis­so­cia­ble du film ; c’est d’ailleurs en grande par­tie grâce à lui que Shrek est encore aus­si pop­u­laire chez les geeks et les fans de memes, comme en témoigne la quan­tité de détourne­ments postés sur Inter­net depuis plusieurs années. Ensuite, on trou­ve les chan­sons tristes, tout aus­si cultes. La reprise de “Hal­lelu­jah” par Rufus Wain­wright en est la plus célèbre et évi­dente illus­tra­tion, tout en invi­tant à redé­cou­vrir l’o­rig­i­nale de Leonard Cohen : on a tous eu envie d’aider ce brave Shrek à recon­quérir Fiona, prise entre les griffes d’un mariage for­cé. La troisième caté­gorie est celle des mélo­manes les plus exigeants : du rock indé comme on l’aime, avec l’ex­cel­lent “My Beloved Mon­ster”, issu du pre­mier album de Eels sor­ti en 1996, Beau­ti­ful Freak. La chan­son apporte une atmo­sphère toute spé­ciale à une balade cham­pêtre et timide­ment galante entre l’o­gre et la princesse. On notera égale­ment “Stay Home” de Self, groupe de rock alter­natif ayant tra­vail­lé avec Beck .

La qua­trième caté­gorie est celle qui parachève l’ensem­ble. Des chan­sons bub­blegum à la fron­tière des styles et du mau­vais goût, tran­spi­rant le début des années 2000 : le beat dansant, les scratchs, les gui­tares élec­triques, les voix féminines, le refrain “plus pop tu meurs” du “Like Wow” de feu Leslie Carter, soeur d’un Back­street Boy, com­pile tout cet esprit dans un guilty plea­sure des plus extrêmes. C’est toute­fois avec ce morceau que l’on com­prend pourquoi la BO de Shrek est si géniale : les stu­dios Dream­works n’ont pas cher­ché à créer une ambiance musi­cale médié­vale et con­v­enue, qui aurait pu plus facile­ment s’en­gouf­fr­er dans l’u­nivers facétieux et par­o­dique de Fort Fort Loin­tain. Ils ont con­coc­té un bouil­lon de pop cul­ture si hétéro­clite et rafraîchissant qu’il a fait du film un des meilleurs pro­duits de son époque, à cheval entre la fin des années 90 et le nou­veau mil­lé­naire. Il y a de l’é­mo­tion, du kitsch et des tubes. Shrek est devenu grand, et déli­cieuse­ment vin­tage, y com­pris en 45 tours.

Si vous ne pou­vez pas patien­ter jusqu’au 2 août, voici de quoi vous refaire la B.O.

 

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