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L'incendie de l'usine Apollo Transco le 6 février 2020
11 février 2021

Pourquoi l’incendie de l’usine de laque à vinyle n’a pas été une « catastrophe » pour l’industrie ?

par Théo Poddevin

Un an après l’incendie en février 2020 d’Apollo Transco en Californie, la plus grosse usine de laque à vinyle du monde, nous avons voulu prendre des nouvelles de toute la filière en France et faire le point sur ce qui s’annonçait comme une catastrophe globale pour l’industrie du disque vinyle.

Cela aurait pu être un effondrement, une catastrophe, faire des ravages, et au bas mot mettre une industrie toute entière « en danger« . Lorsque l’usine de fabrication de laque pour vinyle Apollo Transco partait en fumée en février dernier, c’était 80% de la production mondiale de vinyles qui s’arrêtait brusquement et toute une industrie qui serrait les dents. Un an plus tard, on se pose la question : quelles ont réellement été les conséquences et ont-elles été si catastrophiques comme annoncées ? Et avec la crise sanitaire qui se déclenchait en France un mois plus tard, comment le secteur a-t-il fait face ? Tsugi est allé interroger toute la chaîne de l’industrie du vinyle, des fabricants aux distributeurs, des labels aux disquaires.

“C’était la ruée vers le skeud.”

 

Rappel technique et contexte

Jean-Rémi de chez Kuroneko

Jean-Rémi de chez Kuroneko / © D.R

Le 6 février dernier, avec l’incendie de l’usine Apollo Transco, c’est 80% de la production mondiale de laque destinée à fabriquer les vinyles qui partaient en fumée : « Beaucoup de journalistes ont annoncé que c’était une usine de vinyle qui avait brûlé, mais Apollo ne fabriquait que la laque” rappelle Jean-Rémi du service de pressage et fabrication de vinyles Kuroneko. Il explique : “Il y a deux façons de graver un vinyle : la gravure sur laque, la manière historique de la fabrication de vinyle, plus chère mais réputée plus fidèle ; et la gravure sur cuivre, moins chère car réutilisable (là où une plaque de laque est à usage unique). »

La seule autre usine à produire de la laque – encore aujourd’hui tant qu’Apollo n’a pas rouvert – est japonaise et répond au nom de MDC. Jean-Rémi ajoute : “Nous, chez Kuroneko, étions clients d’Apollo – comme énormément d’usines – mais aussi de MDC. Quand Apollo a brûlé, tout le monde s’est rabattu sur MDC, sauf que MDC ne prenait plus de nouveaux clients car ils ne pouvaient pas les fournir. Donc beaucoup d’usines ont dû compter sur leur stock de laque (car on fait des réserves, on ne fonctionne pas à flux tendu) ou passer par des revendeurs de laque (des clients de MDC), ou encore utiliser la gravure sur cuivre”.

Pareil pour Chat Noir Distribution, nous confie Sampieru : “Nous étions déjà clients de l’entreprise japonaise, donc pour nous, le problème a duré moins de deux semaines car nous nous sommes totalement rabattus sur MDC. On a été chanceux.”

 

Les flammes du confinement

Les conséquences de cet incendie ont en fait été relativement mesurées, et surtout bien gérées par une filière réactive et rodée : “La conséquence a certainement été une augmentation des prix des vinyles, vu que le prix des laques a augmenté au bout de deux semaines, confirment Antoine et Jérôme de l’entreprise française de pressage et fabrication M com’ Musique. Mais elle a été minime et absorbée facilement pour la plupart des distributeurs ou graveurs… Même si les labels indépendants l’ont davantage senti passer. »

« C’est l’effet major (…) tous les labels indépendants sont passés à la fin. »

Un incendie sans relative gravité comparé à l’impact de la COVID-19 et de l’arrivée brutale d’un premier confinement qui a surpris le monde tout entier. Thomas, du label house français Pont Neuf, explique : “L’impact de cet incendie n’a pas été si grand par rapport à la situation sanitaire qui s’est installée ensuite. La Covid a eu un impact monstrueux sur les délais de pressage, aussi parce que tout le monde décalant son planning, on s’est retrouvés à vouloir presser nos vinyles tous en même temps. C’était la ruée vers le skeud.Et dans ces cas-là « ce sont toujours les mêmes qui trinquent », rappelle Sampieru : “Le gros désastre a surtout été toutes ces sorties qui ont été décalées à cause du premier confinement, ce qui a amené toutes les grosses usines historiques de pressage de vinyles comme MPO (Moulages plastiques de l’Ouest) à annuler des commandes de petits labels indés pour faire de la place aux majors qui avaient reporté leurs sorties”. Et Antoine de M com’ Musique de confirmer : “C’est l’effet major ; pendant le confinement, les grosses usines étaient vides, puis est arrivé le déconfinement et toutes les maisons indépendantes qui avaient passé commande ont été mises en fin de chaîne pour privilégier les majors et leurs grosses commandes.”

 

Écologie, HD et disques du futur

Relayé par Tsugi, M com’ Musique avait annoncé en février 2020 “un premier prototype de laque à base d’algue, la “B‑lacquer”, réalisé en collaboration avec une entreprise de chimie bretonne” mais qu’ils n’ont malheureusement pas les moyens d’industrialiser. Néanmoins, le futur de cette industrie s’annonce intéressant. Jean-Rémi rappelle : “Apollo était une usine qui utilisait énormément de produits chimiques. Depuis cet incendie, certaines lois environnementales sont passées pour assainir le procédé. Si Apollo rouvre, ce sera sûrement soit dans un autre état, soit dans un autre pays.” Pour l’heure, nos questions envoyées par mail à Apollo Transco restent sans réponse.

Un incendie qui poserait les bases d’une industrie plus respectueuse de l’environnement ? C’est bien possible. Une industrie en pleine innovation ? C’est aussi le cas avec l’entreprise autrichienne Rebeat Innovation qui annonce déjà le vinyl HD depuis 2016 – où un laser piloté numériquement vient graver directement sur la matrice. Selon Antoine de M com’ Musique : “C’est une alternative à la laque, à la fabrication des matrices ; s’ils réussissent, cela pourrait complètement modifier le paysage de la fabrication du vinyle”.

Des disquaires épargnés

Les disquaires, quant à eux, ont été relativement épargnés. Ils se sont adaptés (grâce au click & connect et à la vente en ligne) et Mazen, gérant du shop Techno Import dans le 11ème arrondissement de Paris, est même heureux de constater que l’engouement pour le vinyle n’a pas tari, bien au contraire : « Les ventes depuis septembre 2020 sont mêmes meilleures que celles de l’année dernière à la même période. Les gens dépensent moins dans leur vie quotidienne et ont donc plus à mettre dans les disques. »

« Les gens dépensent moins dans leur vie quotidienne et ont donc plus à mettre dans les disques. »

Et les chiffres le montrent. Selon Ouest-France et les chiffres du Snep (Syndicat national de l’édition phonographique), « 188 000 tourne-disques ont trouvé preneurs l’an passé et les vinyles représentent désormais un cinquième du marché physique français de la musique enregistrée. Ils ont généré près de 65 millions de chiffre d’affaires (soit 12 % de plus que l’année précédente) » et tout ça, grâce justement à nos précieux disquaires : « CD et vinyles restent déterminants pour les producteurs et les artistes en France car ils représentent encore 37 % des ventes de musique. Si le support physique résiste mieux au numérique que dans la plupart des autres grands marchés, c’est grâce à la puissance du réseau de distribution physique. On a plus de 4 000 points de vente « , explique Alexandre Lasch, le directeur général du Snep. En 2021, les galettes ne sont pas prêtes de s’arrêter de tourner.

Vinyl

© Mick Haupt – Unsplash

 

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