Le disquaire Balades Sonores de Bruxelles

Profession ? Disquaire : rencontre avec ceux qui ont tout plaqué

Être dis­quaire a le vent en poupe. Aidés par le retour du vinyle, les shops fleuris­sent dans toute la France, avec des gérants issus de milieux pro­fes­sion­nels aux antipodes de celui de la musique. Ren­con­tre avec ceux qui ont tout plaqué pour devenir disquaires.

Arti­cle issu du Tsu­gi 130, tou­jours disponible à la com­mande en ligne.

Ils étaient coif­feurs, pro­fesseurs de physique, restau­ra­teurs ou encore ban­quiers. Aujourd’hui, tous sont devenus dis­quaires. Si cette pro­fes­sion n’inspire à cer­tains que la vision de vendeurs déambulant entre les bacs de dis­ques, la réalité est toute autre. Pour cer­tains, le rêve remonte loin. C’est le cas de Pierre, dis­quaire du récent Super­son­ic Records : “J’ai chopé le virus tout gamin. Je viens d’une famille de musi­ciens, notam­ment mon grand-père, qui était multi-instrumentiste et avait une énorme col­lec­tion de vinyles, de Black Sab­bath à David Bowie.” Un con­stat partagé par Domi­no, ancien coif­feur de 32 ans devenu gérant du dis­quaire Dis­cov­er : “Ma vie a tou­jours été liée à la musique. Quand je ter­mi­nais mes journées de tra­vail, j’allais en écouter jusqu’à 4 h du matin, pour me lever à 7 h. Pour moi, c’était déjà 100 % de ma vie, même si dans les faits, ce n’était pas encore le cas.” Pour autant, leurs chemins auront d’abord dévié de celui des bacs de vinyles. Pierre sera ban­quier durant sept ans, endos­sant mal­gré lui le cos­tume d’un man­ag­er. Domi­no, sous la pres­sion famil­iale, sera coif­feur entre 14 et 26 ans. Et ils ne sont pas les seuls : Jacques, gérant de la bou­tique All Access, gravit­era dans des pro­fes­sions liées à la musique sans réussir à réaliser pleine­ment son rêve, Jean-Baptiste (Balades Sonores) passera deux ans à enseign­er la physique, tan­dis que Thomas (72 Records à Brux­elles) enchaînera les jobs dans la restauration.

Super­son­ic Records à Paris / ©Emi­lie MAUGER

Passer à côté de sa vie

Un jour, tous ont sat­uré. Domi­no racon­te : “Après douze ans de coif­fure, ça deve­nait com­pliqué de me lever et d’être souri­ant. J’avais l’impression de pass­er à côté de ma vie.” Même con­stat chez Jacques : “J’ai eu mon pre­mier enfant il y a onze ans, j’ai voulu pren­dre une année sab­ba­tique, et quand il a fal­lu retourn­er boss­er dans la pub, je n’étais plus du tout motivé.” Arrive alors le déclic, sou­vent dû à un heureux hasard : Domi­no se voit pro­pos­er une bou­tique à Metz, Jacques s’empare d’All Access, Pierre prof­ite de la fer­me­ture de l’imprimerie proche du bar-club Super­son­ic à Bastille pour développer son rêve… Et tous saut­ent sur l’occasion sans aucune hésitation. “Au début, je me lev­ais des heures avant d’aller tra­vailler, j’arrivais même en avance telle­ment j’étais à fond, racon­te Domi­no. Quand j’étais coif­feur, j’ai tou­jours eu le look du mec qui traîne en con­cert, per­son­ne ne s’est étonné de me voir ici.” Pour Jacques, ancien directeur artis­tique dans la pub­licité, le change­ment de quo­ti­di­en s’est fait ressen­tir : “Dans un pre­mier temps, j’ai vécu sur mes économies puis la bou­tique a pris le relais, mais je ne cache pas que je suis un petit smi­card.” Un renon­ce­ment qui ne lui inspire néanmoins pas une once de regret : “Je suis le plus heureux dans mon job, ce qui n’était pas forcément le cas avant. J’assume tous mes succès, tous mes échecs, en défendant les artistes que j’aime.” Jean-Baptiste, dis­quaire depuis seule­ment six mois à Balades Sonores, après avoir aban­donné ses éprouvettes et ses élèves, se dit agréablement sur­pris du quo­ti­di­en du métier : “J’avais vrai­ment peur de m’ennuyer, je ne pen­sais pas qu’il y avait autant de monde qui achetait des dis­ques. Il faut faire atten­tion à beau­coup de choses, être dis­quaire demande d’être pointilleux.”

Quand tu as une pas­sion, il faut savoir faire des sacrifices.”

 

La passion avant tout

Lorsqu’on leur demande leur par­tie préférée du métier, la réponse est unanime : l’échange. Jacques adore lorsque ses clients vien­nent chercher un disque pour finale­ment rester deux heures à dis­cuter : “Être dis­quaire pour avoir un site web, ça ne m’excite pas du tout. L’échange, oui. Quelque part, je suis un passeur : je n’ai pas la sci­ence infuse, j’apprends de mes clients et je trans­mets.” Un pro­pos appuyé par Pierre du Super­son­ic : “J’ai un tout jeune client, de quatorze-quinze ans, et quand je lui fais découvrir un album qu’il ne connaît pas et que je vois le sourire sur son vis­age, ça vaut tous les zéros du monde sur une fiche de paye.” Jean-Baptiste, s’il est dans le métier depuis seule­ment six mois, par­le d’un métier “humaine­ment riche” : “Quand les clients sont passionnés, il se crée un vrai dia­logue.” Tous le dis­ent, être dis­quaire est avant tout une pas­sion. Un ingrédient essen­tiel selon Domi­no lorsque l’on veut exercer ce métier loin d’être sim­ple : “On doit gérer le rap­port aux gens et à l’industrie du disque. On voit très vite les gens qui ne sont pas portés par leur pas­sion.” Pierre, quant à lui, ques­tionne la per­ti­nence des jobs ali­men­taires : “Quand tu as une pas­sion, il faut savoir faire des sac­ri­fices. Est-ce que le bon­heur est con­di­tionné par ta paye à la fin du mois ou parce que tu te lèves en sachant que tu vas pren­dre du plaisir dans ton tra­vail ?” Des pro­fils par­ti­c­uliers exis­tent néanmoins, tels que Ed, ingénieur pédagogique et fon­da­teur de la plate­forme en ligne Wax Buy­er Club, per­me­t­tant de recevoir un vinyle exclusif chaque mois. Le déclic a eu lieu il y a cinq ans, alors qu’Ed se rend compte qu’il est “trop vieux pour être rock-star” et que “le sec­ond plus beau métier du monde est dis­quaire”. Il reste mal­gré tout pru­dent. “Même si l’activité est viable, je ne veux absol­u­ment pas lâcher mon vrai job. Je me considère comme dis­quaire, ce n’est pas un hob­by. J’ai juste deux emplois.”

Quand je lui fais découvrir un album qu’il ne connaît pas et que je vois le sourire sur son vis­age, ça vaut tous les zéros du monde sur une fiche de paye.”

Une manière, peut‑être, de se protéger face à l’avenir incer­tain du métier. Domi­no considère que deux points sont à garder en tête : réussir à suiv­re les différents rouages du marché du disque et éviter l’élitisme des dis­quaires. “Par­fois, tu as l’impression d’avoir des per­son­nes méprisantes gra­tu­ite­ment, ça donne une mau­vaise image du métier. Tu as des clients qui se font engueuler parce qu’ils achètent un truc trop main­stream, c’est triste.” Joseph, de son côté, mise sur un retour pérenne : “J’ai con­fi­ance dans l’avenir. Quand j’ai ouvert il y a neuf ans, la ten­dance était plus à la fer­me­ture qu’à l’ouverture, tout le monde m’a regardé comme si j’étais un kamikaze. En plus, je fai­sais du vinyle, ce qui était à l’époque une deuxième tare. Aujourd’hui, je suis con­tent de voir qu’il revient au pre­mier plan. À mon avis, ça va con­tin­uer à grimper sur les dix prochaines années.” On croise les doigts.

Arti­cle issu du Tsu­gi 130, tou­jours disponible à la com­mande en ligne.

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