Auteur : Baudoin

Quand Spatsz (KaS Product) rencontrait Lescop dans les colonnes de Tsugi …

Spat­sz, moitié de KaS Prod­uct, est décédé le 1er févri­er à l’âge de 62 ans. Né Daniel Favre, il com­po­sait donc la moitié d’un des groupes impor­tants de la cold wave française. Il y a plus de six ans, Tsu­gi organ­i­sait cette ren­con­tre entre le duo et le chanteur Lescop. Un entre­tien inter-générationel pub­lié dans le numéro 58 et à lire en inté­gral­ité ici : 


Un courant d’air froid souf­fle sur la scène française actuelle, que l’on évoque les mélodies ténébreuses et les bass­es ten­dues de Tristesse Con­tem­po­raine, Yan Wag­n­er ou Lescop. Par­mi cette nou­velle vague, ce dernier est même par­venu à touch­er un plus large pub­lic grâce aux tubes que sont “La Forêt” et “Tokyo la nuit”, tous deux extraits de son pre­mier album (célébré dans Tsu­gi), qui puise son inspi­ra­tion dans les années new wave et apporte une touche de spleen 80’s à une chan­son française longtemps égarée dans le nat­u­ral­isme. Au même moment, c’est le duo français Kas Prod­uct (Mona Soy­oc et Spat­sz), dont l’électronique syncopée a illu­miné ces légendaires 80’s, qui fait sa réapparition sous la forme d’une dou­ble réédition et d’une tournée européenne réussie. La ren­con­tre était presque évidente.

Tsu­gi : Lescop, pour toi elles évoquent quoi ces fameuses années 80?

Lescop : J’étais alors un enfant. Mes par­ents écoutaient plutôt de la musique de babas cool, les Doors, Pink Floyd. Ils n’étaient pas vrai­ment dans un trip vio­lent et post-punk. Mais c’est avant tout à tra­vers le prisme du grunge que j’ai découvert ces groupes. Quand j’avais 14 ans, Nir­vana nous a tous fait écouter du rock. Dans ses inter­views, Kurt Cobain évoquait le punk anglais, Young Mar­ble Giants, Killing Joke (il leur a même piqué le riff de “Eight­ies” sur “Come As You Are”). Sinon, j’ai des sou­venirs un peu bizarres de cette époque. Comme une sen­sa­tion de gri­saille. (rires)
Mona Soy­oc : C’était dark.
Spat­sz : Assez triste.
Mona : Orwellien.

Kas Prod­uct, quels sou­venirs gardez-vous de vos premières années à Nan­cy ?

Spat­sz : Quand on s’est rencontrés, elle était mineure et moi, infir­mi­er psy­chi­a­trique.
Mona : On ne savait pas de quel côté il était! Interne ou interné ! D’ailleurs, il me traitait de schizophrène.
Spat­sz : J’ai arrêté du jour au lende­main parce que…
Mona : C’était aliénant !
Spat­sz : J’avais joué un peu de basse dans des groupes ten­dance punk, puis acheté un syn­thé, un Korg 800DV, en 1977.
Mona : Ça me fai­sait vibr­er. Un gros son de syn­thé, une boîte à rythmes saturée qui claquait dans une baf­fle, c’était autrement plus exci­tant qu’une gui­tare ou une basse.
Spat­sz : Au bout d’un an de tra­vail, on a fait un 45-tours auto- pro­duit avec l’aide du mag­a­sin Punk Records. On l’a envoyé partout, même en Angleterre, et la semaine d’après on avait un arti­cle dans Sounds ! On ne vivait pas vrai­ment à Nan­cy, mais dans un bled de la vallée de la Moselle, près des aciéries de Pom­pey, des hauts-fourneaux qui rougeoient 24 h/24.

Que représentait le choix des machines en 1980?

Spat­sz : C’était d’abord une manière d’apporter une nou­velle énergie, grâce à des tem­pos très rapi­des, dans les 180 BPM. Musi­cale­ment, nous étions très isolés. Ce n’était pas du tout com­mun d’utiliser des machines ou des boîtes à rythmes sur scène. Les gens ne com­pre­naient pas qu’il n’y ait pas de bat­teur. Le pre­mier con­cert qu’on a fait en 1980, c’était derrière un gril­lage. À la fois par provo­ca­tion mais aus­si parce qu’on ne savait pas com­ment le pub­lic allait réagir.
Mona : Avec les synthés, tu appuies sur un bou­ton et hop, ça fait “bvvvoou­u­uu”. Tu crées un monde extra­or­di­naire à l’aide d’une seule touche.
Spat­sz : Mais ce matériel était très cher. Mon pre­mier syn­thé représentait un an de salaire. Et ce n’était qu’un syn­thé duo­phonique, qui ne per­me­t­tait que de faire deux notes. Ce qui don­nait une musique assez min­i­mal­iste.

Lescop, beau­coup font le lien entre ta musique et celle d’artistes comme Daniel Darc, Joy Divi­sion, The Cure…

Lescop : Il y a une phrase de Drieu La Rochelle que j’aime bien, qui dit “à notre époque com­pos­ite, les modes con­tin­u­ent d’exister et vivent entassées les unes sur les autres”. Il y a évidemment dans mon disque des références à Daho, aux années 80 et à toute cette génération. Mais on y retrou­ve aus­si une méthode d’écriture inventée dans les années 50, celle du rock’n’roll et du couplet-refrain. Ain­si qu’une cer­taine noirceur typ­ique des 60’s et de groupes comme le Vel­vet Under­ground. Et aus­si le côté instan­ta­né du punk. Tout cela vient s’entasser.

Kas Prod­uct, votre chan­son “So Young But So Cold”, c’était une forme de slo­gan ?

Mona : Ça représentait peut‑être ces années new wave, une forme de détachement émotionnel.
Spat­sz : C’est un morceau impro­visé, sor­ti d’un jet, qui reflète le sen­ti­ment d’oppression que l’on pou­vait ressen­tir à Nan­cy.

Lescop, il y a aus­si cette idée du détachement dans tes chan­sons…

Lescop : Je ne crois pas. Dis­ons que je ressens des choses, des sen­ti­ments froids, vio­lents ou som­bres. La musique me per­met de les met­tre en lumière.

Vous avez en com­mun de met­tre en scène les chan­sons. Mona, tu sem­bles par­fois jouer plusieurs per­son­nages ; Lescop, tu as une manière assez cinématographique de planter le décor.

Lescop : À l’origine, j’ai une for­ma­tion d’acteur. J’ai gardé un cer­tain goût pour les répliques de théâtre. J’aime les pièces de Pin­ter, très écrites, où chaque phrase doit son­ner et venir rem­plir le vide. C’est ce que j’ai recherché dans cer­tains films qui m’ont inspiré pen­dant l’écriture de l’album. Des films habités par le silence, où les répliques claque­nt comme dans Le Silence de la mer de Melville.
Mona : Il y a un côté schizophrène dans la musique, on y livre plein de par­ties de soi. “So Young But So Cold” évoquait un per­son­nage en proie à une forme de détachement. Mais je peux aus­si incar­n­er les per­son­nages de mes chan­sons comme une actrice, ce qui ne m’empêche pas aus­si d’être nar­ra­trice. J’adore qu’on me racon­te des his­toires, j’adore les enten­dre, être emportée dans un monde, pein­dre des cli­mats, avec les mots, mais surtout avec la voix, que j’utilise comme un instru­ment.

À vos débuts, est-ce que, comme les punks, vous vous opposiez à d’autres courants musi­caux ?

Spat­sz : C’était plutôt les autres musi­ciens qui nous reje­taient. On nous appelait par­fois de façon péjorative “on/off”.
Lescop : Quand j’ai com­mencé la musique, le rock lui-même était passé de mode. C’était à l’époque de la toute-puissance de la tech­no, vers 1998, donc c’était un peu en réaction à ça, et puis il y avait tout ce style fusion assez ennuyeux, qui mélangeait métal, funk et hip-hop. Moi, je n’aime ni la musique ni les textes savants. Ce qui m’intéresse, c’est l’énergie.
Spat­sz : Aller à l’essentiel.
Lescop : Le squelette, quoi. Quelque chose de direct, de tran­chant. J’ai trou­vé cette énergie-là quand j’ai découvert le punk, qui m’a par­lé pour cette manière de faire une chan­son en deux ou trois accords. On y retrou­vait ce côté “c’est pas parce que tu ne sais pas jouer que tu ne peux pas écrire une chan­son” ou plutôt “c’est parce que tu ne sais pas jouer que tu vas pou­voir écrire une chan­son”.
Mona : (rires) Je suis d’accord.
Spat­sz : Oui, ça per­met d’expérimenter.
Lescop : Tu restes dans une expres­sion enfan­tine, comme si tu jouais avec un tapis-découverte. Tu ne sais rien, tu expérimentes. La con­trainte, derrière…
Spat­sz : … te ramène à quelque chose de min­i­mal…
Lescop : … et de créatif.
Spat­sz : Et d’immédiat. On capte tout de suite le morceau car il est très épuré.

On trou­ve chez des jeunes groupes ce sen­ti­ment d’être arrivés “après la bataille”. Lescop, est-ce que tu considères l’histoire de la pop comme à la fois impor­tante et insur­pass­able?

Lescop : Il ne faut plus raison­ner comme ça, mais aller de l’avant. Gains­bourg avait une phrase à ce sujet, que je cite de mémoire : “J’ai écouté Boris Vian et je suis donc plus fort que lui.” C’était une provo­ca­tion bien sûr, mais il faut se dire que tout ce qui a été créé avant nous peut con­stituer un nou­veau point de départ. On peut en faire une nou­velle synthèse. La musique, c’est un peu comme une phrase que l’on rédigerait à la manière d’un cadavre exquis. Sauf que la phrase n’a pas de fin.
Spat­sz : La musique n’est pas une compétition, mais une expres­sion. On la ramène trop sou­vent à une compétition générationnelle, et je trou­ve ça hors sujet.

Pro­pos recueil­lis par Jean-Yves Leloup 

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