Questions de genre, d’identité et de pop music : rencontre avec Nelson Beer

Au gré de ses voy­ages, entre Cal­i­fornie, Angleterre ou France, Nel­son Beer s’est con­stru­it un univers à lui pour devenir un artiste atyp­ique. Avec sa pop musique sen­si­ble aux mille influ­ences, il explore les thé­ma­tiques du genre, de l’amour et des rela­tions sociales dans des morceaux aux sonorités à la fois élec­tron­ique et r’n’b. Nous l’avons ren­con­tré pour par­ler de tous ces sujets, en atten­dant de le retrou­ver à l’af­fiche du Pitch­fork Music Fes­ti­val à la Grande Halle de La Vil­lette le ven­dre­di 1er novem­bre prochain.

Tu es né en Suisse et tu as vécu entre Etats-Unis, Angleterre et France. D’où te vient ce besoin de bouger tout le temps ?

C’est finale­ment plutôt par acci­dent car j’ai fait des choses dif­férentes dans chaque pays où j’ai vécu. Je suis né et j’ai gran­di en Suisse, je suis par­ti à la recherche de moi-même aux Etats-Unis, j’ai fait un Mas­ter de recherche géopoli­tique en Angleterre et je suis venu m’installer à Paris pour pour­suiv­re la musique. Vivre dans ces cul­tures occi­den­tales m’a surtout appris que mon iden­tité est mul­ti­ple, et qu’elle peut chang­er en fonc­tion d’où je suis et de com­ment je vis, qu’elle est au cen­tre de mes inter­ac­tions avec tout ce qui m’entoure et que mon envi­ron­nement façonne qui je suis. C’est intéres­sant de penser que l’identité n’est qu’une his­toire qu’on se répète tous les jours à soi-même, et que cette his­toire, qu’on le sache ou non, est extrême­ment influ­encée de ce qu’on perçoit tous les jours, ce qu’on apprend sans néces­saire­ment s’en ren­dre compte. Il y a une énorme force appliquée sur cha­cun d’entre nous qui est celle de l’histoire, des dif­férents milieux, des infra­struc­tures invis­i­bles qui mod­èrent notre corps dans ces infra­struc­tures physiques. Je crois sim­ple­ment que j’essaie con­stam­ment d’échapper à une forme d’identification. (rires)

J’ai lu que tu avais suivi une for­ma­tion clas­sique au piano et que tu étais fan de skate, ces deux pra­tiques sont-elles com­pat­i­bles ?

Je dirais que ce sont deux pra­tiques qui deman­dent beau­coup d’auto-discipline, chose que je n’ai jamais vrai­ment eue… Mais ce sont aus­si des pra­tiques de jeu, d’improvisation et d’agilité, et ça ça me plai­sait beau­coup plus. Le skate comme le piano clas­sique sont des pra­tiques aus­si douloureuses que sat­is­faisantes, ce sont de bonnes manières de s’échap­per du quo­ti­di­en, de sor­tir du cocon famil­ial et de s’exprimer libre­ment, à tra­vers une forme d’improvisation: en imi­tant les autres on y ajoute un peu de soi et on se forme une iden­tité créa­trice, une force de pou­voir s’affirmer dans un milieu, puis dans n’importe quel milieu. C’est un exu­toire qui per­met de par­ler de soi et des autres à tra­vers le jeu, l’improvisation et la créa­tiv­ité. J’u­tilise la musique pour libér­er dans un pre­mier temps mes émo­tions, ce qu’il y a à l’in­térieur de moi, mais égale­ment dans l’idée de les partager avec les autres, mes amis, mes proches. J’y vois une sorte d’u­ni­ver­sal­ité dans un lan­gage émo­tion­nel et iden­ti­taire. C’est en cela aus­si que ces deux activ­ités peu­vent se rejoin­dre: elles sont des expres­sions cor­porelles de notre envi­ron­nement, dans notre envi­ron­nement. Un miroir de soi et donc des autres.

J’ai vu égale­ment que tu avais tra­vail­lé dans une galerie d’art et que tu avais alors appris à inter­préter les oeu­vres, à en par­ler. Ça t’a apporté beau­coup pour lancer ton pro­jet ? 

Je me pro­jette dans des mon­des pour com­pos­er, tout vient d’abord d’une émo­tion, d’un désir ou d’un sou­venir. Mais il est vrai que les choses qui m’en­tourent ont ten­dance à affecter ma vie et donc mon tra­vail. Je ne pense pas qu’avoir par­lé des oeu­vres des autres m’ait aidé à par­ler des miennes mais je pense qu’elles m’ont ouvertes sur des mon­des que je ne con­nais­sais pas encore. Comme avec la musique, j’ai décou­vert plein de groupes, de mou­ve­ments musi­caux que je ne con­nais­sais pas ou aux­quels je ne por­tais pas d’attention. Cer­taines oeu­vres sont des miroirs de la société dans laque­lle on vit, on y décou­vre des cul­tures dif­férentes, des courants de pen­sées; dans la musique c’est pareil, ce sont des nids d’histoire et de références… C’est vrai que ma musique est assez référencée, il y a des influ­ences que tout le monde n’a,pas  et, comme lorsqu’on inter­prète une oeu­vre, il faut y pass­er un peu de temps, peut-être aller écouter d’autres choses… j’essaie de faire des mix­es de temps en temps pour ali­menter ma musique avec celle des autres. Je pense que c’est un bon moyen pour entr­er dans l’univers d’un artiste.

Beau­coup de gens cri­tiquent de manière néga­tive la musique qual­i­fiée comme ” pop “. Elle représente quoi pour toi  ?

Je com­prends le côté négatif qui est asso­cié à la musique pop­u­laire. Mais pour moi la pop musique ça peut être du rap, de la coun­try, de la tech­no, de la post-rave, du rock pro­gres­sif, du met­al… La musique que l’on qual­i­fie d’underground finit tou­jours par faire sur­face dans la discogra­phie des artistes plus main­stream. Par exem­ple, je pense qu’XXXTENTACION c’est de la pop et pour­tant c’est très expéri­men­tal: son morceau “Look At Me!” par exem­ple c’est presque du met­al et dans l’instrumental il y a un sam­ple de Mala, un des pio­nniers de la dub­step Lon­doni­enne du début des années 2000. Ce qu’on appelle pop music c’est cer­taine­ment la musique under­ground que l’on finit par accepter dans une économie main­stream, mais cela peut aus­si être de l’expérimentation qui reste dans les limbes d’internet, et dans ce cas on par­lerait plutôt de musique expéri­men­tale ou d’underground. Je suis tombé sur un tweet de Hol­ly Hern­don qui dis­ait “what is pop music any­way ?”. Je pense hon­nête­ment que c’est la forme la plus trans­ver­sale de musique car elle est impos­si­ble a met­tre dans une case et pour­tant elle transperce les cul­tures. D’un autre côté, le terme est sûre­ment biaisé par nos habi­tudes de con­som­ma­tion de la musique. Aujourd’hui le for­mat de l’album n’existe plus beau­coup. Nous car­burons au Sin­gle, des morceaux qui ont très sou­vent une durée de vie très courte et qui sont rapi­de­ment rem­placés par de nou­veaux morceaux. C’est peut-être le prob­lème prin­ci­pal de ce que l’on qual­i­fie de “pop music”… Il n’y a pas vrai­ment une ” scène” mais plutôt une indus­trie der­rière. Ce que la musique under­ground a de plus fort c’est qu’elle est soutenue par une niche d’amateurs de musique; sou­vent une base solide qui sou­tient les artistes indépen­dants alors que la « pop music » est plus sou­vent con­som­mée puis jetée.

Tu fais de la pop mais il y a égale­ment beau­coup de sonorités élec­tron­iques et même r’n’b comme dans “Nadya ” ou ” Numb ” , ça te vient d’où toutes ces inspi­ra­tions ? C’est de là que vient ton envie de chanter en anglais et en français ? 

J’ai qua­si­ment tout aimé: du rock pro­gres­sif de Todd Rund­gren, au met­al androg­y­ne de Bad Brains, à la tech­no de Omar S, la juke de DJ Slu­go, le jazz mélodique de Yusef Lateef, en pas­sant par les con­cepts albums de Kanye West, le gospel de LaShun Pace, la musique min­i­mal­iste de Steve Reich, les sonorités expéri­men­tales de Pan Son­ic, la musique ambi­ent de Bri­an Eno mais aus­si la dis­co, le ball­room, bref… beau­coup de musiques noires cela dit, ou nées d’une forme de révolte, d’anticonformisme ou d’une néces­sité de trans­former les espaces par­fois trop étriqués. Toutes ces musiques sont si étroite­ment liées que c’est dif­fi­cile de ne pas recon­naître les traits de famille. Le R’n’B vient du blues, suivi du jazz, du gospel, comme le rock; la tech­no répondait à la dis­co, aux contre-cultures, dans l’idée de rassem­bler et de danser dans un corps com­mun… Qua­si­ment tous ces gen­res, si l’on remonte à leurs orig­ines vien­nent des états unis pen­dant des péri­odes indus­trielles ou d’exploitation du labeur, du corps humain; la dis­co vient d’une forme de révolte des homosexuel.le.s de couleur con­tre la stig­ma­ti­sa­tion des musiques queer et de la dom­i­nance du rock… Mes chan­sons ne sont que le reflux naturel de ces musiques que j’ai tant écouté et qui m’ont fait danser, rire et pleur­er. Je pense que la révolte est inhérente à la musique et que si elle se retrou­ve dans la mienne c’est que ces musiques révo­lu­tion­naires sont inde­struc­tibles et por­tent avec elles un mes­sage tou­jours plus puis­sant. En ce qui con­cerne le choix des langues, c’est un choix plus per­son­nel : le français est ma langue mater­nelle. Je l’u­tilise lorsque je dois me rap­procher de mon coeur et de mon intim­ité, de trans­met­tre des sen­sa­tions per­son­nelles. L’anglais pour moi est un échap­pa­toire, un endroit qui me laisse rêver et par­ler de choses abstraites, fic­tives, des iden­tités rêvées…

Il y a une réflex­ion sur la sex­u­al­ité, l’amour et les ques­tions de genre qui est assez présente dans tes morceaux et clips. Un sujet que l’on retrou­ve par exem­ple dans le morceau “I Am A Woman”. C’est un thème qui t’inspire, te tient à coeur ? 

Je réfléchis beau­coup à com­ment accepter les nou­velles formes, qu’elles soient sex­uelles, ani­males, végé­tales, non con­cev­ables par l’hu­main. Par exem­ple l’An­thro­pocène, cette péri­ode dans laque­lle nous vivons qui a pour but de con­necter le globe dans son entièreté, créé des objets impos­si­ble à con­cevoir, des “hyper­ob­jets” (voir le tra­vail de Tim­o­thy Mor­ton, ndr). Elle engen­dre des muta­tions de la planète et nous devons en accepter cer­taines et chang­er rad­i­cale­ment nos modes de vie pour le faire car nous en sommes tous respon­s­ables. Pour le morceau “I Am A Woman”, c’est surtout venu d’un désir de s’accepter soi-même, d’ac­cueil­lir la féminité dans la mas­culin­ité ou vice ver­sa, de remet­tre en ques­tion le rôle du per­former mas­culin et de l’emmener dans des espaces dif­férents. Il faut com­pren­dre que le monde change et que notre his­toire, si même impor­tante et poé­tique est par­fois très vio­lente et a besoin d’être remise en ques­tion.

Tu pro­duis (ou copro­duis) tes clips, c’est un choix ? Pour garder  le con­trôle sur ta créa­tion ?

L’idée est générale­ment de me met­tre à nu, me dévoil­er, que ce soit dans ma musique, mes per­for­mances ou dans mon tra­vail visuel. C’est per­son­nel, on peut même dire que c’est très intime. Pour l’in­stant j’ai tra­vail­lé plus ou moins seul mais à terme j’e­spère avoir l’op­por­tu­nité de tra­vailler avec tous ces artistes géni­aux qu’il y a là dehors.

Tu joues bien­tôt au Pitch­fork Music Fes­ti­val parisien et tu as déjà joué au Fnac Live et aux Trans Musi­cales de Rennes. C’est impor­tant pour toi d’être à l’af­fiche de fes­ti­vals ou le but à terme c’est de faire des dates solo ?

C’est bien de jouer devant des per­son­nes qui ne sont pas for­cé­ment venues te voir. Mais je n’aime pas for­cé­ment ce for­mat car j’aime pas du temps sur la scéno­gra­phie et je trou­ve que les fes­ti­vals restreignent un peu dans ce sens là, ce sont plus des show­cas­es, sou­vent de jour, et il est plus dif­fi­cile de racon­ter une his­toire dans un for­mat “super­marché” comme ça. J’aime bien avoir le temps pour pro­pos­er une expéri­ence scénique. Jouer trente min­utes c’est déjà bien mais à terme oui, j’aimerais bien avoir mes pro­pres dates, jouer tard la nuit et faire la fête. Par con­tre jouer pen­dant les fes­ti­vals d’été ça reste très cool, il fait chaud, on s’am­biance bien et tout (rires).

Et du coup c’est quoi la suite pour toi ? Un album ?

J’ai un nou­veau sin­gle qui est sor­ti la semaine dernière qui s’ap­pelle “Mod­ern Love”. C’est un morceau plus posé dans un style assez hip-hop et qui par­le de l’amour pro­pre à l’aube de l’hyper-société. Je joue donc au Pitch­fork Fes­ti­val à la Vil­lette le ven­dre­di 1 novem­bre et dès que tout ça est passé, je m’en­ferme dans le stu­dio jusqu’à Noël (rires). J’ai pour pro­jet de faire un pre­mier EP long, d’en­v­i­ron six titres. J’ai déjà com­mencé à me pencher sur plusieurs morceaux. Je pense que ça va bien m’oc­cu­per pour rester au chaud cet hiv­er.

Pour ceux qui veu­lent venir voir Nel­son Beer sur scène le 1er novem­bre au Pitch­fork Music Fes­ti­val, la bil­let­terie est dis­po juste ici

Les deux pre­miers EP Oblique et Oblique II de Nel­son Beer sont disponibles à l’é­coute juste ici :

Ain­si que son dernier morceau “Mod­ern Love” : 

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