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Qui est Jwles le rappeur tout-terrain au flow inoxydable ?

par Tsugi

Por­trait de Jwles, rappeur parisien cer­taine­ment pas comme les autres, aus­si à l’aise avec les beats hip-hop que house. Son ascen­sion vient à peine de com­mencer. On veut bien le parier.

Par Louis Borel

Jwles n’est pas issu de la rue et n’a jamais fait sem­blant. À vrai dire, Jules Abecas­sis a gran­di à New York avec ses par­ents jusqu’à ses 8 ans, puis à Grasse, avant de s’établir à Paris. Il fonde après sa majorité un col­lec­tif avec deux amis pein­tres, LTR World­wide, avec pour ambi­tion de “créer un univers” — le groupe com­pren­dra à son apogée une dizaine de mem­bres.

Jwles se sou­vient bien de la réac­tion de son père, le jour où il lui a mon­tré Rap con­tenders. Devant ces bat­tles cultes dif­fusés sur YouTube, lors desquels deux MCs s’affrontent à coups de punch­lines sou­vent laborieuses, il lâche, per­plexe : “C’est pas un peu tiré par les cheveux, cette merde ?” Le pater­nel, fan de Snoop Dogg comme de NTM qui a emmené, ado­les­cent, son fils à un con­cert de 50 Cent, préfère les phas­es authen­tiques, qui claque­nt. Jwles gardera ce goût pour des paroles per­cu­tantes. “J’écoute très peu de rap français juste­ment parce qu’il y a trop de per­son­nages, une surenchère dans la vio­lence, un manque de sim­plic­ité, confie-t-il. Ce n’est pas réel et je le sens trop. Ou alors pire, on tombe par­fois dans un côté moral­isa­teur.” S’il admire la plume à fleur de bitume de légen­des nationales comme Boo­ba, Oxmo Puc­ci­no ou Hill G, des X‑Men, le rappeur se recon­naît plus dans l’écriture des Améri­cains, Ghost­face Kil­lah, Sleek Reek, Rio Da Yung OG, “qui ne se pré­ten­dent pas lyri­cistes ou rappeurs con­scients, mais sont juste eux-mêmes, naturelle­ment”. 

Quand il com­mence à enchaîn­er les rimes, l’influence du cousin états-unien reste telle qu’il opte pour des textes en anglais. “J’étais plus à l’aise, raconte-t-il. C’est une langue mélodieuse, bien plus que la nôtre, et je détes­tais enten­dre ma voix en français.” Lors d’un voy­age à Atlanta en 2018, après une ses­sion avec le MC et pro­duc­teur Nut­so, il va jusqu’à s’essayer à une façon toute locale de pos­er, le DMV flow. Bin­go : avec ce débit cadencé, enreg­istré phrase par phrase et placé sur l’instrumentale à léger con­tretemps, le rappeur trou­ve un “out­il” rêvé. Plus besoin d’écrire en amont, il peut désor­mais pos­er ses lignes tran­chantes comme elles lui vien­nent, devant le micro. “Avec le DMV, les phras­es restent dans l’air, elles ne sont pas mis­es en mots, appré­cie le rappeur. Or dès que tu mets des mots sur une idée, tu deviens math­é­ma­tique, tu perds en émo­tion.” Mais débiter en anglais dans l’Hexagone finit par représen­ter un obsta­cle : “À quoi bon trou­ver des punch­lines, si ton pote ne peut même pas les com­pren­dre ? Je me sen­tais seul, j’avais l’impression de par­ler à un mur”, plaisante-t-il.

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Mal­gré tout soucieux d’être désigné comme un rappeur du cru, Jwles n’a en réal­ité jamais cessé de com­pos­er dans la langue de Molière. Ce pas­sage défini­tif vers le français, il y a deux ans, fait ain­si émerg­er une écri­t­ure mûrie et sin­gulière. Au fil de ses sons, le trublion  aux cheveux longs déploie un sto­ry­telling réal­iste, volon­tiers décalé, truf­fé de références incon­grues et d’observations poli­tiques dés­abusées. “J’aime évo­quer des sujets sérieux de façon légère, résume l’artiste, qui s’amuse à pren­dre Mar­vin Gaye comme exem­ple : Regarde, lui, il par­lait de la guerre du Viêt Nam, de l’écologie, de la pau­vreté dans ses textes. Et pour­tant, ses chan­sons restaient faites pour bais­er.” Preuve de cette lib­erté de ton revendiquée, Jwles s’attache à balad­er son flow dés­in­volte sur tout type de pro­duc­tions, de la trap la plus clas­sique à des rythmes plus fréné­tiques tout droit venus de Detroit, en pas­sant par d’irrésistibles sonorités house. “Mais à chaque fois, je veille à tra­vailler avec une référence du style que je cherche et à créer une vraie alchimie avec cette per­son­ne, précise-t-il. Je trou­ve cette méth­ode bien plus intéres­sante que de deman­der à un seul beat­mak­er de faire des instrus ‘à la manière de’”. D’où un cal­en­dri­er déroutant des sor­ties, ponc­tué de mini-EPs où Jwles laisse sys­té­ma­tique­ment la place à un pro­duc­teur de dis­tiller “sa couleur”.

Jwles a soif ©Syl­vain Chauveau

En huit ans de car­rière, le rappeur s’est toute­fois bien con­sti­tué un petit cer­cle de “zins”, fidèles par­mi les fidèles avec qui il col­la­bore régulière­ment. Il y a Mad Rey, pro­duc­teur et DJ der­rière les deux tubes aux accents French touch “Joe Da Zin” et “Uzine”, récem­ment signé chez Ed Banger. Blasé, un autre tal­entueux musi­cien qui offi­cie pour le rappeur dans des reg­istres var­iés. Le Lij’, petit frère de Jwles, et Bob Mar­lich, deux autres ten­ants promet­teurs du DMV flow en France. “On se trans­met une énergie tout en restant indépen­dants les uns des autres, observe Jwles, qui veut à tout prix éviter la force d’inertie qu’il a éprou­vée avec LTR. C’est pré­cieux.” Depuis cette année, Man­ni Vision est aus­si de la par­tie. Pour Jwles, la ren­con­tre avec le vidéaste “a été une béné­dic­tion. C’est comme si je cher­chais ses clips depuis tou­jours”. Et pour cause, ses images du quo­ti­di­en, sub­limées par des cadres élé­gants et une légère patine VHS, sem­blent pro­longer l’univers lyri­cal du rappeur. Jwles atteindrait-il enfin à une iden­tité qui lui per­me­t­trait d’exploser ? En tout cas, son rap­proche­ment avec l’inoxydable Rim’K, il y a quelques semaines, et la trou­blante ressem­blance du dernier sin­gle du Ton­ton, “Ice­berg”, avec le style de l’out­sider, n’ont échap­pé à per­son­ne. “Ces presque dix ans passés dans la musique m’ont beau­coup appris. Avec le recul, je suis même con­tent d’avoir pris tout ce temps, témoigne l’intéressé. Si l’explosion n’est pas arrivée avant, c’est qu’un truc n’allait pas. Mais depuis un an, pas de doute, je sens qu’il y a un engoue­ment, que quelque chose se passe.” Ça tombe bien, nous aussi.

 

 

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