Crédit : Valérie Le Guern, Maya de Mondragon, Juliette Gelli

radio contre-temps” : on a rencontré Flavien Berger pour parler de son album-surprise, d’invincibilité et de “Bioman”

En plus de par­courir la France de fes­ti­val en fes­ti­val, Flavien Berg­er a tout récem­ment sor­ti radio contre-temps, un album sur­prise com­posé de titres inédits, enreg­istrés lors des ses­sions de son disque précé­dent. Une sorte de cof­fre rem­pli de tré­sors cachés, accom­pa­g­nés des com­men­taires du chanteur, comme des notices à suiv­re avec minu­tie. La veille de cette sor­tie mys­térieuse, Flavien Berg­er et ses fan­tômes venaient faire danser le pub­lic du fes­ti­val Fnac Live sur le parvis de l’Hô­tel de Ville de Paris. L’occasion de se ren­con­tr­er dans la demeure plutôt impres­sion­nante d’Anne Hidal­go pour dis­cuter d’invincibilité, de ther­mo­dy­namique, et de ciné­ma por­tu­gais.

Tu viens de sor­tir un album sur­prise : radio contre-temps. Léviathan, c’était la ren­con­tre avec le mon­stre, la musique. Contre-Temps, une sorte de voy­age dans le temps. Alors Radio Contre-Temps, c’est quoi ?

Radio Contre-Temps n’a pas été prémédité comme mes autres albums. Pen­dant que je pré­parais Contre-Temps, je fai­sais pas mal de pro­duc­tion musi­cale. Depuis les zones où je tra­vail­lais comme les maisons de cam­pagne ou la mai­son de mes par­ents, j’envoyais les étapes de tra­vail à mes proches et à mes équipes, au label, aux tourneurs, aux édi­teurs… Ces morceaux n’apparaissent finale­ment pas sur l’album, je n’ai pas voulu les sor­tir. À ce moment, je pen­sais qu’ils n’étaient pas finis, alors qu’en réal­ité ils l’étaient, puisque je ne les ai jamais retouchés ! Même si en vérité, le morceau reste un éter­nel work in progress qui ne pro­gressera jamais.

Et ça t’est venu comme ça, d’un coup, l’idée de les sor­tir main­tenant ?

En fait, la déci­sion de sor­tir radio contre-temps a été prise en deux semaines. J’étais super con­tent de sor­tir un disque très vite ! J’ai un peu réédité pour don­ner du sens à l’ensemble, vu que main­tenant, Contre-Temps existe. Par exem­ple avant je m’adressais à mes proches mais main­tenant je m’adresse aux audi­teurs. C’est une sorte de glisse­ment de ter­rain d’une parole intime vers une prise de parole en pub­lic.

Il paraît que tu es mau­vais pour les dead­lines. radio contre-temps c’est une manière de revenir sur Contre-Temps d’y con­sacr­er le temps que tu aurais voulu ?

Ah non, ces paroles ne sont pas auto­bi­ographiques. Contre-Temps est plutôt de l’ordre de la fic­tion — enfin je crois. En réal­ité je suis plutôt bon avec les dead­lines, c’est quelque chose que j’ai con­servé de mes études. J’arrive à m’organiser pour finir si ce n’est en avance, au moins dans les temps. Après j’ai tou­jours l’impression d’être en retard, mais ça c’est une autre sen­sa­tion, c’est plutôt psy­chologique. C’est peut-être ce qui fait que je con­cré­tise les choses : je pense sou­vent que j’aurais dû mieux faire. Ça me force à les faire. Et puis radio contre-temps s’est fait sur une dead­line imag­i­naire. Je ne me suis pas posé les mêmes con­di­tions qu’avec un disque tra­di­tion­nel. Et puis de toutes manières, les dead­lines sont faites pour être repoussées. C’est presque de l’ordre du mir­a­cle de réus­sir à pouss­er une dead­line. On ressus­cite puisque tech­nique­ment, on devait mourir en dépas­sant la ligne. Si on la dépasse, c’est que l’on a la capac­ité d’invincibilité. Pour tout ça, c’était très fun de pro­duire cet album. Il est encore frais, fun, plein de zones de flou et d’ombre, aus­si bien au niveau de l’image que du mon­tage du son. C’est agréable de sup­port­er une matière encore un peu mys­térieuse pour moi, par rap­port à un album que j’aurais tra­vail­lé pen­dant un an et demi. Au bout d’un cer­tain temps, j’en con­nais tous les recoins, un peu comme une mai­son dont j’aurais pu explor­er toutes les pièces.

Mais finale­ment, tu arrives à lâch­er un morceau ou un album, à te dire “c’est fini, je n’y touche plus” ?

Oui, j’y arrive com­plète­ment ! Mes exi­gences par rap­port au disque sont dif­férentes. Plus je passe de temps sur un disque, plus j’ai d’exigences, surtout au niveau de la pro­duc­tion et de l’écriture. Mais j’arrive à lâch­er. Il y a beau­coup de dis­ques que je n’ai jamais lâchés, pour les bonnes raisons. Ceux que je devais lâch­er je suis par­venu à le faire au bon moment.

Donc dans ton tiroir, tu caches des morceaux qui ont 10/15 ans ?

Bien sûr. J’ai des albums secrets qui ne sor­tiront peut-être jamais. Il y a beau­coup de dis­ques qui exis­tent déjà, mais qui n’ont pas for­cé­ment de sens aujourd’hui pour moi. Et puis la musique au début, je la fai­sais pour moi. J’ai créé beau­coup de dis­ques per­son­nels que je ne pense jamais ren­dre publics.

Tu y reviens sou­vent pour les écouter ?

Pas toutes les semaines, mais ça m’arrive d’avoir des rendez-vous avec, oui. Je pense que c’est assez impor­tant. Je n’ai pas de haine ou de dégoût pour les dis­ques que j’ai fait, mais par­fois, dis­ons qu’ils sor­tent de ma zone d’intérêt. Et puis dès que je les réé­coute je retrou­ve l’état d’esprit dans lequel j’étais quand je les ai fait. Mais pour être hon­nête, je m’endors sou­vent en écoutant mes dis­ques. Il y a telle­ment peu de stim­uli ; je les con­nais par coeur. C’est comme avec un film que tu as fait, ou bien que tu as vu un mil­liard de fois : au bout d’un moment tu sais très bien ce qu’il se passe dans la scène suiv­ante. Et quand tu l’as réal­isé, tu ne peux pas avoir l’engouement d’un fan, comme moi je peux être fan de films que je regarde vingt fois.

Est-ce que toi-même tu écoutes des artistes qui pub­lient leurs chutes, leurs rushs ?

J’ai tou­jours aimé les faces B dans les albums, ou les morceaux qui ne sont pas mis en avant de manière général. Déjà petit, je fai­sais des com­pi­la­tions d’interlude, d’intro ou d’outro, : tous ces morceaux qui ne sont pas les sin­gles. J’aime les morceaux un peu informes. Je sais que D’Angelo, un chanteur que j’aime beau­coup, a fait des repris­es avec The Soul­tron­ics, ce sont des edits un peu jazz.

Qu’est-ce qui t’attire là-dedans ?

Le non-format, assuré­ment. Que l’on n’ait pas une pan­car­te comme “Ici c’est le refrain, ici c’est le bridge, là c’est le cou­plet”. Et que le morceau soit plutôt un point d’interrogation : on ne sait pas où l’on va. J’aime aus­si le fait qu’il y ait moins d’évènements que dans un morceau pop par exem­ple où il y a des couch­es et des couch­es à explor­er. C’est génial, c’est comme un grand sachet de grains où tu ren­tres ta main, et si tu restes à la sur­face, tu n’auras pas la même sen­sa­tion qu’en explo­rant. Tan­dis que dans les morceaux de faces B, plus sim­ples peut-être et moins tra­vail­lés, il y a moins d’évènements. L’oreille com­prend assez vite son paysage, et elle tente de regarder tous les petits crénelages et den­te­lages de la musique. Moins il y a de choses, plus on a le temps de con­tem­pler. Alors que plus il y a d’informations, plus il faut savoir se plac­er pour éviter les balles. Finale­ment, c’est ce que j’aime avec radio contre-temps : il s’y passe peu de choses.

Et pour­tant, mal­gré ce peu d’informations dans l’album, tu guides beau­coup l’auditeur avec les com­men­taires…

Il y a un grand artiste que j’aime beau­coup qui s’appelle Léo Hoff­saes. Il inter­vient sur le dernier disque de Salut C’est Cool, comme moi, avec une chan­son qui s’appelle “Faire séch­er mes cheveux au soleil”. Il avait sor­ti un super album sur Sound­cloud dont il avait fait une ver­sion com­men­tée. C’était la pre­mière fois que j’entendais une ver­sion com­men­tée d’un album. En réal­ité ça vient plutôt des DVDs ou des cas­settes. En regar­dant le film, tu as le réal­isa­teur qui com­mente l’image. Mais avec un disque, le com­menter c’est met­tre la musique au sec­ond plan. C’est un peu comme en live quand je fais des inter­ludes, que je par­le et que ma posi­tion de chanteur se trans­forme en posi­tion de “mec qui par­le”. J’aime beau­coup le côté absurde, le fait que l’on puisse se dire “mais laisse-moi écouter mon morceau, pourquoi tu par­les ?” D’autant plus que je ne pro­pose pas la ver­sion non-commentée de ce disque !

À l’écoute du disque, on réalise très vite qu’il con­tient beau­coup moins de paroles que Contre-Temps. C’était voulu, ou bien c’est parce qu’ils ne sont pas totale­ment ter­minés ?

Tous les morceaux sont voulus comme ça, ils sont dans leur état figé. Deux ressem­blent à de vrais pro­duits finis avec des struc­tures : “l’araucaria” et “microsono”. J’écris sou­vent comme ça, avec les qua­tre pre­mières lignes, et ensuite je me pose la ques­tion du deux­ième cou­plet. Sur radio contre-temps, j’aime l’idée qu’il n’y est pas de deux­ième cou­plet ! Ça donne un envers du décor, et j’en viens à me deman­der si cet envers du décor se suf­fit à lui-même. L’idée que je souhaitais explor­er est là. Pourquoi se forcer à faire une struc­ture pop telle qu’on l’imagine, ce que je me suis employé à faire sur Contre-Temps, alors que ça ne vient pas comme ça naturelle­ment ?

Comme tu l’as dit, tu as récem­ment col­laboré avec Salut C’est Cool, et tu as remixé Chloé. Entre les deux, ce n’est pas un océan musi­cal, mais presque ! Qu’est-ce qui te plaît dans l’idée de faire des sauts entre les textes de Salut C’est Cool et la tech­no noire de Chloé ?

Pour moi, ce sont avant tout des invi­ta­tions de gens que je croise, que j’aime… Quand on est musi­ciens, on ne sait pas trop com­ment se dire que l’on s’apprécie, alors on se pro­pose de faire des morceaux ensem­ble. Par exem­ple avec Chloé, le pro­jet dure depuis longtemps : j’ai mis beau­coup de temps à faire ce remix et elle a été extrême­ment patiente. En fait, la ques­tion ne se pose pas tant en ter­mes de zones. Mais plutôt : pourquoi est-ce que l’on pour­rait faire fi de ces fron­tières ? Ma musique ne ressem­ble pas à celle de Salut C’est Cool, mais un petit peu quand même. C’est la même chose pour Chloé. Dans ma musique il y a du Chloé, c’est sûr, je l’ai beau­coup écoutée. Alors qu’est-ce qui nous lie, ou qu’est-ce qui ne nous ressem­ble pas mais que l’on pour­rait faire réson­ner ? Je vois plutôt ça comme du tri­cot que comme de la con­quête de fron­tières.

Dans “On ne peut pas revenir en arrière”, vous répétiez sans cesse cette phrase comme une maxime, presque l’un des dix com­man­de­ments. Mais est-ce que musi­cale­ment, on ne revient pas un peu tou­jours en arrière ?

C’est Louis qui a écrit cette phrase, qui est aus­si une loi de la ther­mo­dy­namique. C’est vrai, on ne peut pas revenir en arrière. Le chemin qu’a pris l’air chaud pour aller vers l’air froid ne pour­ra jamais revenir en arrière. Mais en musique on peut le faire : on peut faire un morceau, le laiss­er repos­er, y revenir, retir­er des choses que l’on avait faite. Au-delà même de la musique, c’est le cas pour tout type de créa­tion. Et l’épine dor­sale de tout ça, c’est le temps. Ce qui définit un morceau, c’est sa durée. Voy­ager dans le temps pour moi c’est un fan­tasme, mais je n’ai pas for­cé­ment envie que ce soit la réal­ité. J’ai vu trop de mau­vais scé­nar­ios de voy­ages dans le temps pour être encore intéressé par l’expérience ! Mais revenir en arrière en musique, je le fais tout le temps. Je laisse plein de morceaux en jachère, et puis je les récupère plus tard, une fois qu’ils ont un peu fleuri dans mes oreilles.

Sur radio contre-temps il y a ce morceau, “bien­tôt jamais estragon” qui com­mence comme ça : “j’aimerais qu’il racon­te l’histoire d’une dis­cus­sion qui n’a pas lieu”. Com­ment t’es venue cette envie de par­ler du vide ?

J’aime beau­coup celui-là car j’annonce une chose qui n’arrive pas du tout. Il n’y a que du vide, des textes en creux. C’est par­ti d’une scène dans un film qui s’appelle Tabou d’un réal­isa­teur por­tu­gais qui s’appelle Miguel Gomes. On y voit un cou­ple en noir et blanc qui flirte et dis­cute. Visuelle­ment c’est déjà très beau. Et Gomes mys­ti­fie totale­ment cette séquence en enl­e­vant la piste de voix, mais laisse tous les autres bruits, que l’on appelle les présences, comme les bruits de frot­te­ments de tis­sus, les gril­lons, le vent dans les arbres. Tout est là sauf leurs voix : on pour­rait totale­ment imag­in­er ce qu’ils se dis­ent. Et j’aime bien cette idée de laiss­er à l’auditeur une route imag­i­naire de parole, ce qui se passe dans “bien­tôt jamais estragon”.

Et dans le com­men­taire de “Lychén­ian rep­tilien”, tu expliques que le morceau est issu d’un rêve. C’est quelque chose qui t’arrive sou­vent : que tes rêves inspirent tes morceaux ?

Pas telle­ment. Cela a dû arriv­er deux ou trois fois. Mais cette fois-ci c’était plus vif. J’avais vrai­ment la sen­sa­tion d’un instru­men­tar­i­um à recom­pos­er et j’avais les idées claires.

Au-delà de tes rêves, le futur con­cret, réel, il ressem­ble à quoi pour toi, main­tenant ?

Mon futur proche c’est la tournée. La tournée en France mais aus­si la tournée sur scène, avec mes fan­tômes qui tour­nent. Et ensuite, une grand page blanche en 2020, pour mieux se réin­ven­ter.

Tu as hâte ?

Je crois que je suis un peu bizarre, car j’ai sou­vent hâte de faire les choses pour pou­voir me retourn­er et me dire “ça y est, je l’ai fait”. Tan­dis que d’autres peu­vent être angois­sés à l’idée d’être déjà à l’arrivée alors qu’il reste encore beau­coup de chemin à faire. J’ai hâte de vivre ce que j’ai à vivre. Mais j’ai surtout hâte de me sou­venir.

Et pour finir, regar­dons une dernière fois en arrière. Il devient quoi Doc­teur Cauchemar ? C’est Vladimir Cauchemar qui t’a piqué son blaze ?

Doc­teur Cauchemar est mort et enter­ré, mais il reste un peu tou­jours dans ma musique tout le temps. C’est mar­rant parce que dans ma tête, son esthé­tique n’est pas du tout celle que l’on retrou­ve sur MySpace. J’imaginais un truc très série B, film d’action japon­ais, comme dans Bio­man où l’on retrou­vait un méchant par épisode, avec quar­ante épisodes par sai­son. For­cé­ment, au bout d’un moment, ça deve­nait n’importe quoi : les scé­nar­istes n’avaient plus d’idées. Et Doc­teur Cauchemar, c’est le nom de méchant le plus pour­ri qui soit. Par con­tre, avec lui j’essayais de tra­vailler la peur en musique. C’est un thème que je compte creuser bien­tôt dans un prochain pro­jet. Com­ment par­ler de la peur, un sen­ti­ment impor­tant dans notre rap­port au monde, en musique ?

La suite au prochain épisode ?

La suite au prochain épisode.

Flavien Berg­er sera en con­cert les 2 et 3 décem­bre prochains au Casi­no de Paris. Retrou­vez plus d’informations sur la page Face­book de l’évènement

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