Recycler : l’étonnant destin des oubliés de la scène rave 90s

Sur la scène rave des années 90, deux musi­ciens français orig­i­naires de la scène rock mon­taient le pro­jet Recy­cler, par­faite syn­thèse du son de l’époque entre acid tech­no, break­beat et psy­chédélisme. Après deux puis­sants albums et les lueurs d’un suc­cès, le duo tombait dans l’ou­bli. Plus de vingt ans plus tard, ils ral­lu­ment les machines, portés par un regain d’in­térêt pour le break­beat par­mi les DJs d’au­jour­d’hui et un son qui a par­faite­ment vieil­li. His­toire d’un des­tin atyp­ique.

« On com­mençait un petit peu à som­nol­er, c’est-à-dire qu’on avait déjà fait trois albums, des remix­es… Ça n’a pas éclaté comme on le pen­sait, donc, au bout d’un moment, on stagne un peu. Et voilà, le fait qu’on ait été recon­tac­té par des jour­nal­istes et d’autres per­son­nes du milieu ça nous a redonné de l’énergie et nous a vrai­ment remis sur le truc. » Il a suf­fi d’un appel pour raviv­er la flamme. Pour Bruno Weiss et Fab­rice Char­lot, l’attente se fai­sait trop longue. Cela fait depuis 2007 que le duo Recy­cler a quit­té Kube Record­ings et par la même occa­sion mis un terme à la pro­duc­tion musi­cale. Pour autant, leurs dis­ques con­tin­u­ent d’être joués. Notam­ment par un DJ on ne peut plus actuel, le Nan­tais Simo Cell qui, dans un de ses mix­es, nous avait mis la puce à l’or­eille. « On s’est ren­du compte qu’il y a encore des gens qui s’in­téressent à notre musique ; peut-être y en aurait-il d’autres ? Ce serait bien de s’y remet­tre. » Ain­si, la machine redé­marre.

 

De la MJC de Nanterre au Japon

« Fab­rice Char­lot, déjà, j’aurais dû me méfi­er avec un nom comme ça (rires) ». La pre­mière ren­con­tre entre les deux hommes survint à l’époque de M.A.T. (1987–1993), pour Mal­adie Audi­tive­ment Trans­mis­si­ble. Le groupe de rock, dans lequel était Tch­er­no, cher­chait un clavier, ils ont ain­si recruté le nou­veau mem­bre par le biais de petites annonces. M.A.T. n’a jamais sor­ti de dis­ques à pro­pre­ment par­ler, mais le groupe aura beau­coup voy­agé à tra­vers le monde pour des con­certs et pre­mières par­ties d’artistes comme Fugazi ou Tre­ponem Pal. Eux qui avaient débuté à la MJC de Nan­terre en 1988 ont fini par se pro­duire en tournée en Europe ou pour des con­certs au Japon. La musique que pro­duit le groupe est alors essen­tielle­ment rock.

Aux alen­tours de 1995, le groupe se sépare. Mais pour le duo, pas ques­tion d’arrêter la musique. Dès lors, grâce à leur bonne entente, Fab­rice Char­lot et Bruno Weiss, alias Fab et Tch­er­no, fondent Recy­cler en 1997, et se tour­nent vers l’élec­tro : « Avant on était plus rock, avec une gui­tare, une basse, une bat­terie et lui au syn­thé, c’était pêchu et on a fondé Recy­cler en pleine péri­ode acid house, au début de la tech­no en France… », racon­te Tch­er­no. Le fait d’être deux leur pro­cure aus­si des avan­tages pra­tiques :  plus besoin de louer des salles de répéti­tion, « on se voy­ait et on fai­sait nos trucs ensem­ble », racon­te Tch­er­no. « L’avantage de cette musique là, c’est qu’au départ on avait seule­ment besoin de quelques machines et d’une cham­bre… D’ailleurs, 20 ans plus tard, ça n’a tou­jours pas changé. »

 

« London Calling »

Alors que le groupe débute, la recherche de label com­mence à son tour. Recy­cler envoie des démos à quelques labels dont Nation Records, mai­son de dis­ques bri­tan­nique créée par Kath Canoville et Aki Nawaz. « On a envoyé très peu de démos, il n’y avait qu’un ou deux label d’acid house en France à l’époque. Nation, c’est le seul en Angleterre à qui on l’a envoyé ». À l’époque, le label pro­duit des artistes qui font la fusion entre la musique africaine, pak­istanaise et indi­enne avec de la musique élec­tron­ique, ce qui plai­sait beau­coup au duo. « On s’est dit ‘tiens, pourquoi pas’, mais sans vrai­ment y croire. Puis, ils nous ont appelés et nous ont dit de venir à Lon­dres ». Le groupe débar­que alors dans la cap­i­tale bri­tan­nique, ren­con­tre Aki Nawaz, com­pose d’autres morceaux qui finiront de con­va­in­cre les pro­duc­teurs. Ils sig­nent d’abord pour des EP avant de pro­duire leur tout pre­mier album, au nom imprononçable, Alphab­hangrapsy­che­deli­funkin’, en 1999. Puis, ils sig­nent pour un sec­ond, Ibo­ga, qui sor­ti­ra qua­tre ans plus tard. Toute­fois, l’enthousiasme décline : “Au bout du deux­ième album, le label n’é­tait plus en grande forme. Et puis moins de monde était intéressés par ce genre musi­cal parce que d’autres choses se créaient très vite.”

La fin de leur con­trat chez Nation Records les fera atter­rir chez Kube Record­ings. Mais là aus­si, l’aventure coupe vite. Un album, un maxi puis, en 2007, après l’EP Danc­ing Feet, les joyeux lurons finis­sent sans label. Depuis, plus rien. Et ce pen­dant 20 ans. « On avait des ouver­tures, on avait un label qui était très con­nu à l’époque. Et il était Anglais ! Il n’y avait pas beau­coup de groupes français signés sur des labels bri­tan­niques. Daft Punk l’avait fait avec un label écos­sais (Soma), qui à l’époque était vrai­ment petit, et c’est après ça qu’ils ont été énormes. Nous par con­tre, on avait un label un peu plus con­nu mais ça n’a pas fait le buzz. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Daft Punk, c’était quand même vache­ment bien. On n’é­tait pas dans la même caté­gorie. »

 

Une musique dure à caser

Grâce à Nation Records, leurs deux pre­miers pro­jets sont aujour­d’hui disponibles sur les plate­formes de stream­ing. Leur musique est un mélange de drum & bass, de tech­no et de divers emprunts aux « musique du monde ». Pour Tch­er­no : « Il est dif­fi­cile de met­tre une éti­quette sur ce qu’on pro­duit, mais je pense que c’est un mélange de plein de choses, d’où le nom ‘Recy­cler’ ».

Pour ce qui est de leurs influ­ences, le groupe se nour­ris­sait des sons de l’époque. « Je viens du punk, mais on écoutait déjà plein de choses dif­férentes, comme de la new wave, du reg­gae, du funk, la fusion entre le funk et le big beat et enfin de la tech­no. C’était tout en même temps et on l’a assim­ilé au fur et à mesure. On vivait avec notre temps, on écoutait une musique et s’il y avait des choses bien dedans, on les pre­nait ».

On écoutait de la new wave, du reg­gae, du funk, la fusion entre le funk et le big beat et enfin de la tech­no. C’était tout en même temps et on l’a assim­ilé au fur et à mesure. On vivait avec notre temps, on écoutait une musique et s’il y avait des choses bien dedans, on les pre­nait.”

 

Des sonorités toujours actuelles

Le retour du duo est lié au DJ Simo Cell. C’est lui qui a joué un disque de Recy­cler lors d’un set. Simo Cell avait trou­vé un vinyle de Recy­cler chez un dis­quaire qui lui avait recom­mandé ce disque. Le groupe Acid Arab a égale­ment joué un rôle : voir leur per­for­mance aux fes­ti­vals Sol­i­days et Divan du Monde a réveil­lé de vieux sou­venirs chez Tch­er­no. « C’est vrai qu’à regarder on s’est dit ‘eh c’est hal­lu­ci­nant, on n’est pas très loin de ça’. » Recy­cler serait alors tou­jours d’actualité ? « C’est ça qui est mar­rant, c’est un peu comme la mode. À l’époque où j’étais punk, il y avait des cheveux col­orés et en pétard, et main­tenant, je vois que ça revient sur plein de jeunes filles. La musique c’est un peu pareil, c’est-à-dire qu’il y a des ten­dances qui arrivent et qui sont mon­strueuses, comme quand le rap est arrivé ou la tech­no. Ce sont des très gros trucs et là tout le monde y va. », répond Tch­er­no.

Pour­tant, le pro­duc­teur affirme que l’album Alphab­hangrapsy­che­deli­funkin’ n’avait pas été conçu pour dur­er dans le temps mais, au con­traire, pour être éphémère. « Ça nous fait donc plaisir que des jeunes s’intéressent à ce qu’on a fait avant et ça redonne de l’énergie. »

Les années de pause leur ont per­mis « d’écouter plein de styles, de chang­er d’état d’esprit et d’aller vers d’autres sphères ». Si Recy­cler garde tou­jours son style, le duo souhaite désor­mais faire des morceaux plus actuels. « J’espère qu’on a évolué. Si on fai­sait la même chose qu’avant, je ne ver­rais même pas l’intérêt. » Mais pas ques­tion de copi­er à l’i­den­tique ce qu’il se fait actuelle­ment : « c’est bien d’écouter les ten­dances du moment mais ça ne suf­fit pas. Il faut recy­cler de tout, peu impor­tent les styles et les épo­ques ». D’autant plus que Tch­er­no con­fie avoir quelques lacunes de con­nais­sance en matière de scène actuelle.

 

Le duo au fes­ti­val de Bourges en 2006

Une “grande pause”

Quand, en 2007, Recy­cler quitte Kube Record­ings, ils s’af­fairent à des remix­es et s’in­téressent à ce qu’il se fait ailleurs :  « C’était une pause, une grande pause (rires). Mais on a jamais per­du le lien avec la musique. J’ai fait d’autres pro­jets en musique, lui a fait des ban­des pour les DJs mais c’était con­fi­den­tiel. Donc on n’é­tait pas totale­ment inac­t­if : on ne s’est pas endor­mi, on s’est assoupi. » Main­tenant, le duo va essay­er de « con­stru­ire plus de morceaux » afin d’avoir un pan­el plus large, et pré­par­er des lives. Pour la suite, ils impro­vis­eront : « On va évoluer au fur et à mesure en fonc­tion des con­nex­ions qu’on aura. On est tout à fait ouvert pour ren­con­tr­er des artistes de la scène actuelle. » Qui mieux qu’Acid Arab pour avoir une pre­mière con­nex­ion avec cette nou­velle scène ? « On pour­rait se ren­con­tr­er et par­ler de poten­tiels pro­jets ensem­ble », déclare Tch­er­no. Une pléi­ade de pos­si­bil­ités s’offre au duo. Depuis un an, le groupe reprend plaisir à faire de la musique. « On n’avait plus l’énergie pour ça. Mine de rien, tu peux faire plein de morceaux, mais si tu n’as pas l’envie, c’est com­pliqué. L’énergie et l’envie revi­en­nent. »

L’énergie et l’envie revi­en­nent.”

Et la nos­tal­gie égale­ment. De la scène en par­ti­c­uli­er. Sur scène, Recy­cler change de forme en s’entourant de deux à trois autres mem­bres, dont un bassistes et un per­cus­sion­niste, par­fois un chanteur. Un duo musi­cal et un groupe scénique, voilà le com­pro­mis qu’a choisi Recy­cler. « Ça marche bien les duos, d’ailleurs il y a plein de groupes qui en font. Ça évite les pris­es de tête à 50 per­son­nes. Les univers ne s’emboitent pas tou­jours bien. En revanche, être deux, scénique­ment c’est léger. Pour écrire c’est idéal, mais jouer à qua­tre ou cinq, c’est mieux. »

Avec ce nou­v­el engoue­ment inat­ten­du, Recy­cler peut repar­tir de l’avant. Ils pré­par­ent prochaine­ment un live, « au cas où des plans arrivent ». En atten­dant, le groupe est de retour avec une dizaine de titres disponibles sur Sound­Cloud.

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