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Crystal Murray / Arctic Monkeys / Idles / Izia © V. Picon / O. Hoffschir / C. Crénel
31 août 2022

Rock en Seine : bêtes de scène et retour du rock, l’organisation sous les critiques

par Corentin Fraisse

C’est toujours LE grand festival de la rentrée en région parisienne, où on se retrouve après l’été, des anecdotes plein les valises et des espoirs plein la tête. Mélange de nostalgie et d’excitation de la rentrée à venir, en somme. Rock en Seine était de retour à Saint-Cloud en ce dernier week-end d’août, avec le rock en chef de file et surtout une programmation titanesque. Pour avoir cette palette d’artistes, face aux problématiques financières rencontrées par les festivals, des choix ont été faits par Rock en Seine. Des choix qui n’ont visiblement pas plu à une partie du public.

C’était une édition en grande pompe pour le retour de Rock en Seine initialement prévu sur 5 jours, avant d’être ramenés à 4 après l’annulation de Rage Against The Machine pour la journée du mardi 30 août. La programmation était dingue et le public l’a plébiscitée : c’est une nouvelle affluence record, avec 150 000 festivaliers annoncés et trois soirs complets (sur les quatre soirs, de jeudi à dimanche). Cette année les petits plats furent mis dans les grands : têtes d’affiche mais aussi beaucoup de découvertes que le festival met en avant. Avec à chaque fois ou presque, des bêtes de scène. Bienvenue au royaume du « poum-tchak-poum-poum-tchak ».

Sur la grande scène, ils ont défilé pour étaler leur classe. Coup de chapeau pour deux noms ronflants : Arctic Monkeys et Tame Impala. D’abord, Alex Turner et sa bande ont mis tout le monde d’accord, avec une prestation flegmatique du chanteur, en rockeur-crooneur à la Elvis, la coupe de cheveux en prime. On commence par « Do I Wanna Know » pour mettre le public dans le bain, on enchaîne avec les anciens titres comme « Teddy Picker », « Potion Approaching », « Cornerstone », « The View From the Afternoon »… On s’excite sur « Do Me a Favour » et « I Bet You Look Good on the Dancefloor ». Et le public chante fort. Si bien qu’on se rend compte que le son n’est pas très puissant, en tout cas en-deçà de ce qu’on pouvait espérer pour l’un des plus gros noms du week-end. On ne peut qu’entendre un spectateur gueuler « It’s such a good soooooong! » quand débute « Why’d You Only Call Me When You’re High? ». AM joue son exclu « I Ain’t Quite Where I Think I Am », premier extrait de son album à venir, après un mignon « maintenant, c’est notre nouvelle chanson » en français dans le texte. On admire leur scéno et l’immense boule disco flanquée « Arctic Monkeys » qui pivote au-dessus du groupe, qui s’offre un rappel sur les puissants « Arabella » et « R U Mine ? ».

Arctic Monkeys

Alex Turner & Arctic Monkeys © Olivier Hoffschir

 

De son côté, Tame Impala a de nouveau livré un concert spectaculaire pour son retour à Paris (son dernier festival français c’était We Love Green 2019). Kevin Parker fait savoir qu’il est « fuckin happy to be back in Paris » et offre un concert pour contenter le plus grand nombre, en jouant tous ses tubes : « Elephant« , « Eventually », « It Feels Like We Only Go Backwards, « Let It Happen », « Lost In Yesterday ». Le groupe ramène ses versions plus électroniques de deux extraits du dernier album en date The Slow Rush, « Borderline » et « Breathe Deeper ». Parker est en forme, heureux d’être là, ça se sent clairement dans son énergie et sur son sourire. Là où on est impressionné, c’est aussi côté lumières et installation. Ce concert est une bonne tarte visuelle, avec des images psyché projetées tout le long, des pluies de confettis balancés à plusieurs reprises et surtout des jeux de lumière parfaitement grandioses. Regardez donc.

 

Un rappel sur le bijou qu’est « New Person, Same Old Mistakes » et puis s’en va, après un concert d’1h30 (ressenti 15 minutes), en nous laissant dans le ventre quelque papillons gavés au Rushium. Sur la grande scène on aura aussi vu le garage-krautrock de The Limiñanas, bien accompagnés par le chanteur Eduardo Henriquez… La Femme a fait le show, mi-cabaret drag mi-énergie rock, avec du monde sur scène, un joli duo saxo-trompettes, les paroles projetées sur scène pour inviter le public au karaoké, quelques titres chantés par l’assistance et un BPM moyen assez haut sur la quasi-totalité du concert… Parcels a donné le même live qu’à Cabaret Vert une semaine plus tôt, à base de progressions house, de basses ronflantes et de classe toute en retenue… On retient les rythmiques endiablées des Napolitains de Nu Genea, le passage remarqué d’Aurora avec en double cadeau, Pomme invitée sur scène pour chanter « Everything Matters » et une petite danse aussi mignonne qu’étonnante quand le public scande « Macron, démission! » (avec moins de retentissement que pour Marc Rebillet au Touquet).

idles

Idles © Olivier Hoffschir

Et puis on s’est, encore et toujours, laissé emporter par la rage de IDLES, le guitariste en robe de chambre à fleurs, leurs guitares lourdes et grasses, un Joe Talbot des grands jours. Ça envoie beaucoup de bois, c’est violent et libérateur. Tu es un festival et tu veux un groupe qui envoie + qui a des fans fidèles et toujours chauds? Solution facile : programme Idles. Le dernier grand moment vécu sur la grande scène, c’est Nick Cave. C’était une grosse attente et il est devenu le coup de coeur de beaucoup de gens présents ce week-end à Rock en Seine. En permanence en train d’aller chercher son public, il a donné un live d’une intensité incroyable, un show de rock stars comme il y en a peu, avec un côté langoureux et surtout solaire, qui n’est pas forcément le propre de Nick Cave. C’est fou de le voir donner autant d’amour quand on se souvient de la hargne de ses premiers concerts avec ses ex-comparses de The Birthday Party. Il a donné une leçon de scène, et le public est sorti grandi par ce grand moment. Même quand Nick Cave s’est mis à huer le golden pit, présent devant la grande scène en disant « je crois que j’ai un problème avec ce côté-là ».

 

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Car oui, c’est l’un des problèmes pointé du doigt par bon nombre de festivaliers, pas mal d’internautes et de médias : le fameux « golden pit« , sorte de carré or cloisonné qui recouvrait la moitié de la grande scène -réservé à ceux qui avaient payé leur place plus cher- pouvant accueillir des milliers de personnes. Résultat : le golden pit est quasi-vide pour les concerts en journée, et gêne tout le reste du public lors des concerts à très forte affluence, le soir venu. Créant parfois des grands entassements, dans cette partie du public qui n’avait pas accès à l’espace privilégié. Ce qui peut clairement créer un goût bien amer. Bien sûr, on a conscience des problématiques financières : les festivals ont obligation de remplir à 90% voire 95% pour se maintenir à flot, 85% des revenus proviennent de la billetterie, les cachets des artistes ont considérablement augmenté en cette période post-covid, et la programmation est colossale. Il faut donc aller trouver l’argent où l’on peut. Rock en Seine a choisi de développer ce golden pit, qui existait déjà en 2018 et 2019 mais sur un espace bien plus petit qui ne gênait pas le reste du public. Ce test, c’était pour offrir une « expérience plus ambitieuse pour un certain nombre de spectateurs », soit 3 000 personnes par jour de 89 à 99 euros, contre 69 euros en tarif normal (ou même 49 en tarif réduit). Il semble que « les places ont trouvé preneurs, c’est parti vite » selon le festival. Mais pour le symbole, on grince des dents. Cela se fait en Arena et dans certains festivals partout autour du monde. Mais dans un événement qui se veut rassembleur comme l’est Rock en Seine, dans un festival où chacun se retrouve au même niveau autour d’une même fête, c’est assez dur à encaisser pour la plupart des gens, comme en attestent ces quelques tweets (ne soyons pas de mauvaise foi : le golden pit recouvrait plutôt 50% de la scène, pas 70).

 

 

 

Devant les critiques, la direction du festival a émis un début de réponse : « Les gens qui n’y avaient accès ont pu trouver que le ratio n’était pas idéal, on va retravailler là-dessus (…) On entend les critiques et on y sera attentifs, même si ça correspond aussi à une demande du public ». Autre point compliqué dans le festival : il y avait une foule immense qui n’a pas toujours été parfaitement canalisée : en témoignent les files d’attente interminables devant les espaces restauration et boisson, et également pour aller aux toilettes.

La remise en question est possible. Elle est même constante chez Rock en Seine, qui a par exemple su écouter ceux qui qualifiaient le festival de « rap en seine » ces dernières années, pour revenir en 2022 avec une programmation titanesque centrée sur le rock, dans l’envie et dans l’esprit. Car on aura vu de sacrées bêtes de scène rock, et sur toutes les scènes ! À commencer par les jeunes prodiges Fontaines DC qu’on ne quitte plus, le duo Ottis Coeur pour un live tonitruant en plein après-midi, Izia qui a maîtrisé la scène de la Cascade pour l’emmener dans « La vitesse » et l’énergie communicative, l’art rock bien rugueux de Squid très fort dans les ruptures -on adore les batteurs-chanteurs, alors si en plus ils savent gueuler… Il y a la bonne surprise Inhaler, menée par Elijah Hewson, sa tête de Luke Pritchard sans boucles et sa voix de Brian Molko… Pas mal pour le fils de Bono (si votre cerveau vient de buguer, c’est normal). On retient aussi le tout jeune et très enthousiasmant projet Mitty –revivez sa première interview radio sur Tsugi Radio, avec entre autre The Blaze et Izia-, le live énervé de Yungblud qui a invité Waxx à la guitare sur son titre « fleabag », ou le teenage-grunge-rock de Beabadoobee.

rock en seine

Lewis Ofman – Ottis Coeur – Mitty © C. Crénel / O. Hoffschir / V. Picon

À la Cascade, la scène et la disposition ont fait que certains artistes qui y jouaient furent étonnés du nombre de gens dans le public. C’est notamment le cas de Lewis OfMan, qui a déroulé ses mélodies acidulées et son kick basse efficace sur « Such a good day », « Dancy girl » ou encore « Attitude » pour faire danser son monde, et puis son titre « Nails Matching My Fit » qui retourne tout en live. James Blake a ramené dans sa besace ses compositions les plus électroniques. Les basses rentrent dans la peau, cette voix est toujours aussi belle, il envoie des sons à la limite de la techno et nous plonge dans un mood qu’on n’attendait pas, dans le très bon sens du terme. Son « Retrograde » est triomphant, il assume ses grosses wobble de pop-dubstep et lâche finalement un « I really had a wonderful time with you, hearing me gettin’ lost in my shit ». Même constat positif pour Jamie XX, avec une prestation éclectique mais souvent bourrée d’énergie entre tech-house et UK garage, et un duo de boules disco qui le surplombe. Pour The Blaze, on n’aura pas pu rester longtemps : il a fallu aller se placer en avance pour Tame Impala qui jouait juste après. Niveau fête délurée il faudra évidemment faire avec celle Fred Again.., quelle ambiance ! Et on aura pu y voir les légendes Kraftwerk, pour le patrimoine.

Kraftwerk

Kraftwerk © Olivier Hoffschir

Au Bosquet on a aaaadoré Trentemøller, son indie rock mêlé de musiques électroniques bien sombres, guitares stridentes et force féroce, parfois new wave/dark wave, tantôt shoegaze. Comme dirait Lorie Pester : il nous a ensorcelés. Comment oublier le concert tout en attitude gonflée de Crystal Murray ; la douceur abyssale et l’humour de November Ultra ; Joy Crookes avec pop-rnb aux accents jazz et forcément soul, avec un peu de Amy et de Jorja dans la voix. Et on sera un peu restés à la scène Ile-de-France pour voir les jeunes projets, Mitty donc, mais aussi Anna Majidson, le duo UTO et la bluffante HSRS à la pop-électronique chaloupée aux accents jazz, qui évoque par endroits Hiatus Kayiote. Et dernière scène mais pas des moindres : la scène Let’s Talk, où on a surtout pu suivre les émissions de la team Tsugi Radio chacun des trois derniers soirs ! (Toutes les émissions sont sur Spotify, Deezer, Apple Music et Soundcloud)

C’est donc une réussite globale pour ce grand retour de Rock en Seine : la fête fut belle, la programmation exceptionnelle n’a pas déçu -loin de là et au contraire-, le son était majoritairement bon et les artistes étaient programmés au bon moment, sur la bonne scène. Sans ces accrocs d’organisation et le golden pit, le week-end aurait été glorieux. Mais on vous avoue que d’un point de vue personnel, ça a un peu de mal à passer et on espère que les remarques et critiques seront prises en compte pour construire le futur. Sans oublier ces problèmes, on préfère retenir la qualité des concerts du week-end, ainsi que le retour du rock dans ses grandes largesses. Alors on a déjà hâte de voir ce que donnera l’édition 2023 de Rock en Seine. Toujours le dernier week-end d’août, avec une promesse de la part du festival lors de la conf’ bilan : « si vous avez aimé Rock en Seine 2022, vous allez adorer 2023. » Ah !

 

rock en seine

© Olivier Hoffschir

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