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Arnaud Rebotini, Jérôme Mestre, Ivan Smagghe (manque Daniel Dauxerre), DJ Cam, Philippe Zdar et George Issakidis / ©Pierre-Emmanuel Rastoin
28 mars 2020

Rough Trade à Paris : « On aimait ce qui cassait les barrières, les trucs électro barrés »

par Tsugi

Entre 1992 et 1999, la version parisienne du célèbre disquaire anglais Rough Trade était le point de ralliement des passionnés de musique électronique et de rock indé. Les acteurs de la french touch en avaient fait leur repaire. Voilà toute l’histoire d’un magasin devenu légendaire.

Article issu du Tsugi 130, toujours disponible à la commande en ligne.
Par Pascal Bertin.

 

« Un samedi matin, le magasin venait d’ouvrir et qui débarque ? Céline Dion ! »

« Un samedi matin, le magasin venait d’ouvrir et qui débarque ? Céline Dion ! Elle me dit ne rien y connaître en techno et en pop, mais veut en acheter pour son neveu. Elle est repartie avec cinq disques que je lui ai sélectionnés.” La scène ne se passe pas dans un centre commercial de Montréal, mais chez le disquaire parisien Rough Trade dans les années 90. Jérôme Mestre, l’un des patrons, en rigole encore, lui qui est habitué à une clientèle plutôt avertie d’anonymes et de pros, tel Richie Hawtin quand il est de passage à Paris. Ou Michel Gaubert, illustrateur sonore pour la mode et collaborateur de Karl Lagerfeld, dont les généreuses emplettes finissent en bande-son des défilés Chanel. La venue de la Reine de la pop n’aura malheureusement pas suffi à éviter la fin d’une aventure qui aura duré de 1992 à 1999, coïncidant avec la bascule du rock alternatif vers la dance et l’émergence de la fameuse french touch.

 

De Dancetaria à Rough Trade

Andrew Weatherall, RIP / ©Tom McShane

Retour dans les années 80. La capitale dispose d’une adresse dans le quartier de l’Odéon, New Rose, incontournable pour trouver son bonheur en import de vinyles punk, garage, new wave, industriel, gothique… La fin de décennie voit éclore les courants Madchester, house, grunge, shoegazing, touching pop, noisy-rock, slowcore… Pas loin de la place de la Contrescarpe s’ouvre en 1988 la petite boutique Danceteria, dont les deux instigateurs misent sur ces créneaux plus par passion que par opportunisme. C’est là que Jérôme Mestre, client régulier, est embauché comme vendeur. Les ventes vont bon train, mais les difficultés s’accumulent à cause du volet distribution qui met en péril la boutique. “On a contacté Rough Trade qui est devenu notre fournisseur. Puis des liens se sont créés”, se souvient-il. La situation empire et au printemps 1992, des discussions sont entamées pour ouvrir une nouvelle enseigne, correspondante parisienne du disquaire et distributeur londonien né en 1976 dans le tumulte punk. Exit Danceteria qui dépose le bilan, welcome Rough Trade en octobre 1992, dont l’actionnariat se divise entre le disquaire british, Jérôme Mestre et Stéphane David, l’un des ex-boss de Danceteria. Un local est trouvé au 38 rue de Charonne, en plein cœur du quartier de Bastille.

« On vendait beaucoup de CDs… On a été parmi les premiers à vendre ces musiques dans ce format quand les chaînes ne s’y intéressaient pas, car il n’y avait pas de marché pour elles. »

Avec l’explosion des références vendues, le magasin grignote le sous-sol, pourtant humide et peu accueillant. Son ouverture est arrosée lors de deux soirs de concerts en décembre à l’Européen, avec Pulp, Stereolab, Huggy Bear et Moonshake. Au bout de 23 mois d’activité, le bail précaire du local oblige l’équipe à bouger. En août 1994, Rough Trade pose ses bacs non loin de là, au 30 rue de Charonne. La surface y est doublée pour une organisation restée la même : vinyles, musiques électroniques et pépites pour DJ restent au rez-de-chaussée tandis que tendances indés et CDs trônent à l’étage. “On vendait 90% de rock indépendant ‘à l’anglaise’, souligne Jérôme Mestre. Ça correspondait aux sorties de l’époque et à la demande sur Paris.” Le magasin prend en dépôt fanzines, flyers de soirées et distribue la presse musicale étrangère. Surtout, il ouvre ses bacs au CD, là où nombre de concurrents spécialisés restent fidèles au vinyle. “On a été parmi les premiers à vendre ces musiques dans ce format quand les chaînes ne s’y intéressaient pas, car il n’y avait pas de marché pour elles. On vendait beaucoup de CDs”, sourit-il. Où trouver alors Incunabula d’Autechre en CD ? Chez Rough Trade. Un certain Ivan Smagghe est embauché pour gérer la vente par correspondance et se retrouve aussi derrière le comptoir. À l’étage, Daniel Dauxerre gère les musiques “non DJ” tandis qu’Arnaud Rebotini vient travailler deux à trois jours par semaine “en bas”, au même rayon que Smagghe. “On avait deux platines pour les clients. On avait aussi racheté le sound-system d’un gars qui faisait des teufs et qui avait un gros son”, détaille Jérôme Mestre.

 

Dans l’œil du cyclone

L’explosion des courants électroniques, de l’abstract hip-hop à la drum’n’bass, renouvelle la clientèle des disquaires avec un public souvent plus jeune et ouvert d’esprit, tous les rockers n’étant pas prêts à passer la nuit en rave. En la matière, Rough Trade profite d’un quartier stratégique où la club culture a déjà pris position, à l’image de la boutique Bonus Beat, ouverte en 1987 rue Keller, avant de devenir BPM et d’accueillir le futur DJ Romain BNO comme vendeur. La rue des Taillandiers voisine voit s’installer The Sound Factory, futur Techno Import. Tous ces lieux représentent autant de dangers pour le porte-monnaie de l’amateur de techno et de house. “Les clients réalisaient une sorte de circuit dont Rough Trade faisait partie. Mais autant BPM était tourné sur les musiques américaines, autant nous étions sur l’Angleterre”. Rough Trade devient aussi le lieu de rendez-vous des DJs, programmateurs et journalistes spécialisés comme Erik Rug (qui travailla dans la première boutique), Laurent Garnier, Gilb’R, DJ Deep, DJ Grégory, Jef K, ainsi que Loïk Dury et David Blot de Radio Nova. “Il y avait aussi un côté geek, car avec DJ Deep, Grégory ou Gilb’R, nous avions de grandes discussions sur le matériel, les samplers, la production…”, se souvient Rebotini.

Ce côté club de rencontres, Jérôme Mestre tient toutefois à le relativiser. “C’était vrai le jeudi, jour d’arrivée des nouveautés, où ça pouvait discuter toute l’après-midi. Oui, Zdar et Boombass de Cassius ou Étienne de Crécy passaient, mais on ne peut réduire Rough Trade à ça. Nos grosses journées restaient les samedis. Nos clients étaient ouverts, ils venaient pour découvrir, sans savoir ce qu’ils allaient acheter.” Sans rouler sur l’or, la boutique dégage des salaires et honore ses charges. Pour tous les millenials qui fantasmeraient sur Rough Trade, il n’y aurait donc pas de mythe à en croire Jérôme Mestre. “Nous n’étions là que pour vendre des disques avec une politique éditoriale forte, car nous ne proposions pas tout et n’importe quoi. On aimait ce qui cassait les barrières, les trucs électro barrés… Dès que la jungle est arrivée, ça nous a intéressés. Mais je réfute le terme de dance shop, car nous étions peu dans la musique utilitaire. On en vendait, mais ce n’est pas ce qui nous fascinait.”

« On aimait ce qui cassait les barrières, les trucs électro barrés. »

Parmi les causes soutenues, Global Communication, le duo ambient house de Mark Pritchard et Tom Middleton, ainsi que les artistes estampillés Warp et Mo’Wax. Avec l’explosion des labels français, Rough Trade accueille bon nombre de sorties indépendantes. “Quand tu arrivais dans la boutique, tu étais au centre du savoir avec les magazines anglais, les derniers arrivages de disques… En travaillant là, tu étais au cœur de l’information”, explique Arnaud Rebotini. D’autant que le magasin œuvre aussi sur les rééditions. “C’est à Rough Trade que j’ai découvert le jazz ou le reggae underground comme les compilations Blood & Fire.” Côté rock, les Tindersticks gardent une place à part. “Chez Rough Trade à Londres, une personne était dédiée à la préparation des colis de nos commandes. Il se trouve que c’était Stuart Staples, qui est devenu un ami, et nous a envoyé le premier album de son groupe. On a en a vite vendu 200, c’était énorme”, se souvient Jérôme Mestre.

©Paul Boyling

 

French touch et concurrence

Si le magasin reste intimement lié à la french touch, c’est aussi que Daniel Dauxerre manage un trio de jeunes Parisiens nommé Darlin’. Proche de Stereolab, il leur a décroché un contrat sur le label des Anglais. Quand deux titres de Darlin’ figurent en 1993 sur une compilation, celle-ci est en évidence chez Rough Trade. Une chronique du New Musical Express qualifie Darlin’ de “daft punk”, ce que Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo deviendront, tandis que le troisième, Laurent Brancowitz, tiendra la guitare de Phoenix. Quelques jours avant sa sortie en janvier 1997, 500 vinyles de Homework, en édition white label sont discrètement déposés chez des disquaires, dont 200 chez Rough Trade. La compilation Super Discount d’Étienne de Crécy fait aussi partie des fiertés nationales mises en valeur.

Malgré l’euphorie de l’époque, l’équipe se prend en boomerang ses erreurs de jeunesse et son deal signé avec Londres, qui perçoit un pourcentage sur ses ventes et son chiffre d’affaires. “À mesure que le volume grossissait, le deal devenait impossible à tenir”, soupire Jérôme Mestre. Aux aléas du cours de la livre sterling s’ajoute un secteur de la vente qui comprend enfin le poids des musiques indé. “La concurrence est en partie venue des boutiques spécialisées, mais surtout de la Fnac quand elle a investi sur le CD et signé en distribution des labels comme Warp, alors qu’on était quasi les seuls à les avoir en France. Ça nous a fait mal, nous n’étions plus concurrentiels.”

D’un commun accord, Stéphane et Jérôme baissent définitivement le rideau en février 1999. Rebotini avait quitté l’affaire deux ans plus tôt pour se consacrer à la production, seul et au sein de Black Strobe, duo monté avec Smagghe qu’on imagine fomenté dans la boutique. Leurs carrières ne nous ont pas déçus, le premier gagnant même un César en 2018 pour la BO de 120 battements par minute, conformes à leurs choix exigeants de vendeurs. Leurs deux anciens patrons ont changé de vie professionnelle tout en restant de grands passionnés de musiques. Quant à Céline Dion, elle n’était pas disponible pour répondre à nos questions, mais son neveu l’a chaudement remerciée pour ses choix pointus.

Article issu du Tsugi 130, toujours disponible à la commande en ligne

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