Arnaud Rebotini, Jérôme Mestre, Ivan Smagghe (manque Daniel Dauxerre), DJ Cam, Philippe Zdar et George Issakidis / ©Pierre-Emmanuel Rastoin

Rough Trade à Paris : “On aimait ce qui cassait les barrières, les trucs électro barrés”

par Tsugi

Entre 1992 et 1999, la ver­sion parisi­enne du célèbre dis­quaire anglais Rough Trade était le point de ral­liement des passionnés de musique électronique et de rock indé. Les acteurs de la french touch en avaient fait leur repaire. Voilà toute l’histoire d’un mag­a­sin devenu légendaire.

Arti­cle issu du Tsu­gi 130, tou­jours disponible à la com­mande en ligne.
Par Pas­cal Bertin.

 

Un same­di matin, le mag­a­sin venait d’ouvrir et qui débarque ? Céline Dion !”

Un same­di matin, le mag­a­sin venait d’ouvrir et qui débarque ? Céline Dion ! Elle me dit ne rien y connaître en tech­no et en pop, mais veut en acheter pour son neveu. Elle est repar­tie avec cinq dis­ques que je lui ai sélectionnés.” La scène ne se passe pas dans un cen­tre com­mer­cial de Montréal, mais chez le dis­quaire parisien Rough Trade dans les années 90. Jérôme Mestre, l’un des patrons, en rigole encore, lui qui est habitué à une clientèle plutôt aver­tie d’anonymes et de pros, tel Richie Hawtin quand il est de pas­sage à Paris. Ou Michel Gaubert, illus­tra­teur sonore pour la mode et col­lab­o­ra­teur de Karl Lager­feld, dont les généreuses emplettes finis­sent en bande-son des défilés Chanel. La venue de la Reine de la pop n’aura mal­heureuse­ment pas suf­fi à éviter la fin d’une aven­ture qui aura duré de 1992 à 1999, coïncidant avec la bas­cule du rock alter­natif vers la dance et l’émergence de la fameuse french touch.

 

De Dancetaria à Rough Trade

Andrew Weather­all, RIP / ©Tom McShane

Retour dans les années 80. La cap­i­tale dis­pose d’une adresse dans le quarti­er de l’Odéon, New Rose, incon­tourn­able pour trou­ver son bon­heur en import de vinyles punk, garage, new wave, indus­triel, goth­ique… La fin de décennie voit éclore les courants Mad­ch­ester, house, grunge, shoegaz­ing, touch­ing pop, noisy-rock, slow­core… Pas loin de la place de la Con­trescarpe s’ouvre en 1988 la petite bou­tique Dance­te­ria, dont les deux insti­ga­teurs mis­ent sur ces créneaux plus par pas­sion que par oppor­tunisme. C’est là que Jérôme Mestre, client régulier, est embauché comme vendeur. Les ventes vont bon train, mais les difficultés s’accumulent à cause du volet dis­tri­b­u­tion qui met en péril la bou­tique. “On a con­tacté Rough Trade qui est devenu notre four­nisseur. Puis des liens se sont créés”, se souvient-il. La sit­u­a­tion empire et au print­emps 1992, des dis­cus­sions sont entamées pour ouvrir une nou­velle enseigne, cor­re­spon­dante parisi­enne du dis­quaire et dis­trib­u­teur lon­donien né en 1976 dans le tumulte punk. Exit Dance­te­ria qui dépose le bilan, wel­come Rough Trade en octo­bre 1992, dont l’actionnariat se divise entre le dis­quaire british, Jérôme Mestre et Stéphane David, l’un des ex-boss de Dance­te­ria. Un local est trou­vé au 38 rue de Charonne, en plein cœur du quarti­er de Bastille.

On vendait beau­coup de CDs… On a été par­mi les pre­miers à ven­dre ces musiques dans ce for­mat quand les chaînes ne s’y intéressaient pas, car il n’y avait pas de marché pour elles.”

Avec l’explosion des références ven­dues, le mag­a­sin grig­note le sous-sol, pour­tant humide et peu accueil­lant. Son ouver­ture est arrosée lors de deux soirs de con­certs en décembre à l’Européen, avec Pulp, Stere­o­lab, Hug­gy Bear et Moon­shake. Au bout de 23 mois d’activité, le bail précaire du local oblige l’équipe à bouger. En août 1994, Rough Trade pose ses bacs non loin de là, au 30 rue de Charonne. La sur­face y est doublée pour une organ­i­sa­tion restée la même : vinyles, musiques électroniques et pépites pour DJ restent au rez-de-chaussée tan­dis que ten­dances indés et CDs trô­nent à l’étage. “On vendait 90% de rock indépendant ‘à l’anglaise’, souligne Jérôme Mestre. Ça cor­re­spondait aux sor­ties de l’époque et à la demande sur Paris.” Le mag­a­sin prend en dépôt fanzines, fly­ers de soirées et dis­tribue la presse musi­cale étrangère. Surtout, il ouvre ses bacs au CD, là où nom­bre de con­cur­rents spécialisés restent fidèles au vinyle. “On a été par­mi les pre­miers à ven­dre ces musiques dans ce for­mat quand les chaînes ne s’y intéressaient pas, car il n’y avait pas de marché pour elles. On vendait beau­coup de CDs”, sourit-il. Où trou­ver alors Incunab­u­la d’Autechre en CD ? Chez Rough Trade. Un cer­tain Ivan Smag­ghe est embauché pour gérer la vente par cor­re­spon­dance et se retrou­ve aus­si derrière le comp­toir. À l’étage, Daniel Daux­erre gère les musiques “non DJ” tan­dis qu’Arnaud Rebo­ti­ni vient tra­vailler deux à trois jours par semaine “en bas”, au même ray­on que Smag­ghe. “On avait deux platines pour les clients. On avait aus­si racheté le sound-system d’un gars qui fai­sait des teufs et qui avait un gros son”, détaille Jérôme Mestre.

 

Dans l’œil du cyclone

L’explosion des courants électroniques, de l’abstract hip-hop à la drum’n’bass, renou­velle la clientèle des dis­quaires avec un pub­lic sou­vent plus jeune et ouvert d’esprit, tous les rock­ers n’étant pas prêts à pass­er la nuit en rave. En la matière, Rough Trade prof­ite d’un quarti­er stratégique où la club cul­ture a déjà pris posi­tion, à l’image de la bou­tique Bonus Beat, ouverte en 1987 rue Keller, avant de devenir BPM et d’accueillir le futur DJ Romain BNO comme vendeur. La rue des Tail­landiers voi­sine voit s’installer The Sound Fac­to­ry, futur Tech­no Import. Tous ces lieux représentent autant de dan­gers pour le porte-monnaie de l’amateur de tech­no et de house. “Les clients réalisaient une sorte de cir­cuit dont Rough Trade fai­sait par­tie. Mais autant BPM était tourné sur les musiques américaines, autant nous étions sur l’Angleterre”. Rough Trade devient aus­si le lieu de rendez-vous des DJs, pro­gram­ma­teurs et jour­nal­istes spécialisés comme Erik Rug (qui tra­vail­la dans la première bou­tique), Lau­rent Gar­nier, Gilb’R, DJ Deep, DJ Grégory, Jef K, ain­si que Loïk Dury et David Blot de Radio Nova. “Il y avait aus­si un côté geek, car avec DJ Deep, Grégory ou Gilb’R, nous avions de grandes dis­cus­sions sur le matériel, les sam­plers, la pro­duc­tion…”, se sou­vient Rebotini.

Ce côté club de ren­con­tres, Jérôme Mestre tient toute­fois à le rel­a­tivis­er. “C’était vrai le jeu­di, jour d’arrivée des nouveautés, où ça pou­vait dis­cuter toute l’après‑midi. Oui, Zdar et Boom­bass de Cas­sius ou Étienne de Crécy pas­saient, mais on ne peut réduire Rough Trade à ça. Nos gross­es journées restaient les samedis. Nos clients étaient ouverts, ils venaient pour découvrir, sans savoir ce qu’ils allaient acheter.” Sans rouler sur l’or, la bou­tique dégage des salaires et hon­ore ses charges. Pour tous les mil­lenials qui fan­tas­meraient sur Rough Trade, il n’y aurait donc pas de mythe à en croire Jérôme Mestre. “Nous n’étions là que pour ven­dre des dis­ques avec une poli­tique éditoriale forte, car nous ne propo­sions pas tout et n’importe quoi. On aimait ce qui cas­sait les barrières, les trucs électro barrés… Dès que la jun­gle est arrivée, ça nous a intéressés. Mais je réfute le terme de dance shop, car nous étions peu dans la musique util­i­taire. On en vendait, mais ce n’est pas ce qui nous fascinait.” 

On aimait ce qui cas­sait les barrières, les trucs électro barrés.”

Par­mi les caus­es soutenues, Glob­al Com­mu­ni­ca­tion, le duo ambi­ent house de Mark Pritchard et Tom Mid­dle­ton, ain­si que les artistes estampillés Warp et Mo’Wax. Avec l’explosion des labels français, Rough Trade accueille bon nom­bre de sor­ties indépendantes. “Quand tu arrivais dans la bou­tique, tu étais au cen­tre du savoir avec les mag­a­zines anglais, les derniers arrivages de dis­ques… En tra­vail­lant là, tu étais au cœur de l’information”, explique Arnaud Rebo­ti­ni. D’autant que le mag­a­sin œuvre aus­si sur les rééditions. “C’est à Rough Trade que j’ai découvert le jazz ou le reg­gae under­ground comme les com­pi­la­tions Blood & Fire.” Côté rock, les Tin­der­sticks gar­dent une place à part. “Chez Rough Trade à Lon­dres, une per­son­ne était dédiée à la préparation des col­is de nos com­man­des. Il se trou­ve que c’était Stu­art Sta­ples, qui est devenu un ami, et nous a envoyé le pre­mier album de son groupe. On a en a vite ven­du 200, c’était énorme”, se sou­vient Jérôme Mestre.

©Paul Boyling

 

French touch et concurrence

Si le mag­a­sin reste intime­ment lié à la french touch, c’est aus­si que Daniel Daux­erre man­age un trio de jeunes Parisiens nommé Dar­lin’. Proche de Stere­o­lab, il leur a décroché un con­trat sur le label des Anglais. Quand deux titres de Dar­lin’ fig­urent en 1993 sur une com­pi­la­tion, celle-ci est en évidence chez Rough Trade. Une chronique du New Musi­cal Express qual­i­fie Dar­lin’ de “daft punk”, ce que Thomas Ban­gal­ter et Guy-Manuel de Homem-Christo devien­dront, tan­dis que le troisième, Lau­rent Bran­cowitz, tien­dra la gui­tare de Phoenix. Quelques jours avant sa sor­tie en jan­vi­er 1997, 500 vinyles de Home­work, en édition white label sont discrètement déposés chez des dis­quaires, dont 200 chez Rough Trade. La com­pi­la­tion Super Dis­count d’Étienne de Crécy fait aus­si par­tie des fiertés nationales mis­es en valeur.

Mal­gré l’euphorie de l’époque, l’équipe se prend en boomerang ses erreurs de jeunesse et son deal signé avec Lon­dres, qui perçoit un pour­cent­age sur ses ventes et son chiffre d’affaires. “À mesure que le vol­ume grossis­sait, le deal deve­nait impos­si­ble à tenir”, soupire Jérôme Mestre. Aux aléas du cours de la livre ster­ling s’ajoute un secteur de la vente qui com­prend enfin le poids des musiques indé. “La con­cur­rence est en par­tie venue des bou­tiques spécialisées, mais surtout de la Fnac quand elle a investi sur le CD et signé en dis­tri­b­u­tion des labels comme Warp, alors qu’on était qua­si les seuls à les avoir en France. Ça nous a fait mal, nous n’étions plus concurrentiels.”

D’un com­mun accord, Stéphane et Jérôme bais­sent définitivement le rideau en février 1999. Rebo­ti­ni avait quitté l’affaire deux ans plus tôt pour se con­sacr­er à la pro­duc­tion, seul et au sein de Black Strobe, duo monté avec Smag­ghe qu’on imag­ine fomenté dans la bou­tique. Leurs carrières ne nous ont pas déçus, le pre­mier gag­nant même un César en 2018 pour la BO de 120 bat­te­ments par minute, con­formes à leurs choix exigeants de vendeurs. Leurs deux anciens patrons ont changé de vie pro­fes­sion­nelle tout en restant de grands passionnés de musiques. Quant à Céline Dion, elle n’était pas disponible pour répondre à nos ques­tions, mais son neveu l’a chaude­ment remerciée pour ses choix pointus.

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