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Saudade et morabeza : 5 groupes découverts à l’AME au Cap-Vert

Le “Petit pays” de Cesària Évo­ra regorge de musique. Qu’y a‑t-il dans l’air sec de cet archipel, anci­enne colonie por­tu­gaise per­due au large du Séné­gal, pour que réson­nent partout ces mélodies kri­ol, empreintes de saudade mélan­col­ique et de morabeza, cette douceur de vivre si chère aux Cap-verdiens ? Début de réponse avec cinq groupes décou­verts à l’Atlantic Music Expo, fes­ti­val de show­cas­es cap-verdien faisant la part belle aux groupes luso­phones d’inspiration traditionnelle.

L’Atlantic Music Expo est un fes­ti­val pas tout à fait comme les autres : gra­tu­it, il a pour noble but de faire décou­vrir des artistes cap-verdiens, por­tu­gais, séné­galais, brésiliens, réu­nion­nais… Bref tout ce que les îles ou l’Afrique, notam­ment luso­phone, ont de plus beau à offrir en matière de musique. Se ten­ant d’habitude à Pra­ia, la cap­i­tale de l’archipel, le fes­ti­val s’est égale­ment instal­lé cette année à Min­de­lo, sur l’île de São Vicente. Une pre­mière, et ça aurait été dom­mage de se priv­er : Min­de­lo est con­sid­éré comme la cap­i­tale cul­turelle du pays. Non pas qu’il faille absol­u­ment être à Min­de­lo pour être entouré de musique au Cap-Vert. Car la patrie de Cesària Évo­ra a tou­jours baigné dans les rythmes et les mélodies, au car­refour d’influences méditer­ranéennes et africaines. Ou quand le fado ren­con­tre les per­cus­sions du Séné­gal sur les plages ou au pied des vol­cans d’un archipel à l’histoire dra­ma­tique – puisque peu dotée en ressources naturelles et surtout dénuée d’eau douce, cette anci­enne colonie a surtout servi aux Por­tu­gais de comp­toir aux esclaves et a subi depuis l’abolition de nom­breuses crises économiques, sécher­ess­es, famines et ten­sions poli­tiques. Et même si le pays est indépen­dant depuis 1975 et jouit d’une his­toire récente plus sere­ine, la musique et la fête font aujour­d’hui tou­jours office d’échappatoires.

Atlantic Music Expo

Gren Semé © DR

Les con­di­tions de vie ont été très dif­fi­ciles au Cap-Vert”, con­firme José Maria Neves, le prési­dent de la République ren­con­tré par Tsu­gi (et oui!). “Ça n’a pas été facile de vivre ici, le peu­ple a prob­a­ble­ment cher­ché d’autres mécan­ismes de survie. Je pense que cette omniprésence de la musique dans la société cap-verdienne est aus­si liée à une ren­con­tre de civil­i­sa­tions, africaine et européenne. Ce dia­logue entre cul­tures, et la créa­tion d’une langue à part, le kri­ol cap-verdien, c’est peut-être le secret de nos musiques !” Des musiques entre mélan­col­ie et fête, nos­tal­gie — la fameuse saudade — et douceur de vivre — la morabeza -, qu’elles se nom­ment mor­na (de superbes lamen­ta­tions épurées), coladeira (plus taquine voire cri­tique) ou funana (car­ré­ment la fies­ta). Il y avait un peu de tout ça à l’AME, pronon­cé “âme “, où les groupes, quelque soit leurs orig­ines, avaient à cœur d’intégrer dans leurs con­certs cette plu­ral­ité de la musique cap-verdienne, ce petit sup­plé­ment d’âme, justement.

Entre deux cachu­pas (miam miam) et deux grogues (hum hum), petite sélec­tion de groupes décou­verts à l’At­lantic Music Expo entre Min­de­lo et Pra­ia. Et pour en appren­dre un peu plus sur la musique cap-verdienne et son impor­tance dans cet archipel bat­tu par les vents, rendez-vous le 5 juil­let en kiosque pour chop­er Tsu­gi, 152ème du nom.

Ceuzany

On a bien fail­li se pren­dre une balle… d’eau : quand on ren­con­tre Ceuzany le lende­main de son con­cert qui clô­tu­rait en apothéose une soirée de Min­de­lo, c’est en com­pag­nie de son petit garçon, qui tire sur tout ce qui bouge armé de son pis­to­let à eau. Pas très grave vu la chaleur trop­i­cale et même très logique : ses enfants sont aujourd’hui sa prin­ci­pale source d’inspiration, son com­bat aus­si. “Ici, les hommes ne nous aident pas. On est comme Félix le chat, on tombe et on se relève. On fait ce qu’on a à faire, on fait nos affaires et on avance. La femme cap-verdienne est une guer­rière”, raconte-elle, mi-amusée mi-révoltée, en kri­ol, dont elle maîtrise les dif­férentes vari­antes dans ses morceaux, pour chanter pour “tous les Cap-verdiens”. La jeune femme a ses îles dans le sang et le chant, porte-voix d’une musique tra­di­tion­nelle qui jamais ne sem­ble pren­dre la pous­sière. Quand elle reprend une mor­na à l’AME, c’est tout le pub­lic qui entonne ces paroles con­nues de tous ici, que l’on ait 20 ou 60 ans. C’est une des spé­ci­ficités du fes­ti­val et du Cap-Vert en général : si en Europe les musiques trad’ peu­vent avoir la répu­ta­tion de sen­tir la naph­taline, ici pas du tout. La jeunesse écoute du rap à la radio certes, mais dans les bars et les restau­rants, c’est avec la mor­na qu’on con­tem­ple l’océan ou sur du funana qu’on remue les épaules. Ce qui n’empêche pas le mélange des gen­res, bien au con­traire : alors qu’elle chante aus­si pour le groupe culte local Cor­das Do Sol et mène donc une car­rière de chanteuse tra­di­tion­nelle, Ceuzany a sor­ti il y a plusieurs années déjà “Cabo Verde La Fora”, un duo avec le rappeur Kid­dye Bonz. “Je voulais tester de nou­velles choses. Il y a un monde entre la mor­na et le rap, mais j’avais envie de me chal­lenger, et j’espère pou­voir con­tin­uer à col­la­bor­er avec d’autres”. Tout pareil.

Sel­ma Uamusse

Min­de­lo, la nuit, Praça Nova. Quelques mecs cuits au rhum dansent de manière erra­tique, mais l’immense majorité du pub­lic a les yeux scotchés sur une chanteuse envoû­tante. Elle s’appelle Sel­ma Uamusse, est née au Mozam­bique et a gran­di au Por­tu­gal, a une voix extra­or­di­naire… Et est enceinte de huit mois. Peu importe : Sel­ma danse, se fait prêtresse d’un gospel tein­té de soul, d’afrobeat et de musiques élec­tron­iques, accom­pa­g­née d’instruments tra­di­tion­nels du Mozam­bique et de machines, pour un mélange psy­chédélique et sin­guli­er. Elle fini­ra par descen­dre dans le pub­lic, fen­dant la foule qui lui caresse les épaules comme une sainte en pro­ces­sion. Surréaliste.

Atlantic Music Expo

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Ayom

On par­le beau­coup de mélanges de cul­tures au Cap-Vert. Ayom, c’est tout à fait ça : la chanteuse est brésili­enne, les musi­ciens ango­lais, ital­iens, grecs, et tout ce petit monde est instal­lé entre Lis­bonne et Barcelone. Mais la musique cap-verdienne a beau être une influ­ence revendiquée du groupe, c’est la pre­mière fois qu’ils jouent ici ensem­ble. Un plaisir, confient-ils, une évi­dence aus­si : les Ayom, du nom d’une divinité yoru­ba qui apprend aux hommes la musique, s’inspirent du bolero espag­nol, du fado por­tu­gais, de la sam­ba brésili­enne, de la mazur­ka polon­aise, intè­gre à leurs com­po­si­tions un accordéon très ital­ien… mais tou­jours, tou­jours, la mor­na et la coladeira de Césaria Evo­ra vien­nent point­er le bout de leur nez dans leurs playlists, la star du Cap-Vert étant une référence absolue pour toute la bande. “Césaria est une grande influ­ence pour nous”, note ain­si Wal­ter Mar­tins, le per­cus­sion­niste ango­lais du groupe. “Dans la cul­ture africaine, on n’a pas vrai­ment d’équivalent. En Ango­la, c’est très dif­fi­cile de trou­ver une chanteuse aus­si con­nue, les top artistes ne sont que des hommes. Elle avait beau­coup de per­son­nal­ité, se tenait sur scène avec son whisky, comme les mecs. Elle n’avait pas cette énergie habituelle de la mère, de la mama, et dégageait une élé­gance folle, ce qui pour moi est telle­ment inspi­rant ! En Afrique, avec la cul­ture si con­cen­trée sur les hommes, elle éle­vait le niveau, voy­ageait et répandait cette cul­ture cap-verdienne à tra­vers le monde”. Le groupe le plus cap-verdien des non-cap-verdiens, la nuit venue, a même offert une funana endi­a­blée au pub­lic de Min­de­lo – hom­mage ultime et boucle bouclée, avant un numéro de cla­que­ttes improb­a­ble du per­cus­sion­niste italo-grec, parce que pourquoi pas.

 Gren Semé

L’île est à des mil­liers de kilo­mètres, le créole n’a pas grand-chose à voir, mais il y a plus de points com­muns que l’on pour­rait penser entre le Cap-Vert et la Réu­nion. C’est en tout cas le dis­cours du chanteur réu­nion­nais de Gren Semé, qui a fait danser Pra­ia sur du mal­oya, accom­pa­g­né de son tra­di­tion­nel kayamb, cette planche rem­plie de graines qui se sec­oue en rythme et pro­duit un des plus beaux sons de l’armada per­cus­sive (un avis tout à fait sub­jec­tif certes). L’occasion de se rap­pel­er que le mal­oya, ici décliné en ver­sion tra­di­tion­nelle ou accom­pa­g­né de couleurs plus élec­tron­iques, avec son rythme ter­naire et son his­toire poli­tique, a tout d’une musique de club d’un autre genre (voir Tsu­gi 123). Et ce même si après une semaine de fes­ti­val, puisque Gren Semé clô­tu­rait l’événement, danser com­mence à faire mal aux sandales.

Scúru Fitchá­du

C’était la claque du fes­ti­val. Enfin, peut-être même pas une claque : une grosse patate de forain, une man­dale en diag­o­nale. Pour­tant, un petit doigt nous a dit qu’ils étaient stressés les Scúru Fitchá­du noir pro­fond en kri­olavant leur live à Pra­ia. La bande portée par Sette Suji­dade (alias Mar­cus Veiga), Lis­boète d’origine cap-verdienne et ango­laise, se demandait com­ment les gens du coin allaient réa­gir face à son sac­rilège, celui de mêler les rythmes tra­di­tion­nels de la funana à la fureur du punk et de la tech­no. Spoil­er : super bien. Déchaîné le pub­lic, emporté par ce rit­uel féroce, par les vocalis­es d’une chanteuse-danseuse pos­sédée et par les râles et grogne­ments très métal du leader. On ver­rait très bien ce live au pro­gramme d’une teuf hard­core, qui s’autorise tout de même quelques rares moments de répit, à l’accordéon par exem­ple, avant que l’énergie ne revi­en­nent dans les corps essouf­flés du groupe, en transe. Transe partagée par Pra­ia, alors que le pub­lic était tout autant com­posé de gamins que de mères de famille, de badauds curieux et vite emportés que de fans con­nais­sant les paroles en kri­ol. Une man­dale on a dit.

Scúru Fitchádu

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