©Caroline Bonarde

Scratch Massive : 20 ans et toujours “inséparables”

Le duo Scratch Mas­sive, com­posé de Maud Gef­fray et Sébastien Chenut, fête ses 20 ans d’existence en sor­tant un live effer­ves­cent, cri du pub­lic com­pris. L’occasion de revenir sur la tra­jec­toire d’un groupe orig­i­nal, entre tech­no et new wave, dont la pop­u­lar­ité n’a jamais cessé de croître.

Si l’on compte bien, ce n’est pas vingt ans, mais vingt et un ans d’existence que peut affich­er Scratch Mas­sive au comp­teur, KABA Freestyle EP, son tout pre­mier EP étant sor­ti dès 1999 sur le label Euterpe Music. Mais qu’importe. Au cours de ces deux décen­nies qui ont suivi, Sébastien Chenut, l’Angevin d’origine, et Maud Gef­fray, née à Saint-Nazaire, ont tracé une discogra­phie sin­gulière, qui prend ses racines sur le dance­floor du mythique Pulp où leur rési­dence Naked, un jeu­di par mois, était l’un des moments les plus moites de “la boîte pour filles où les garçons aimaient bien venir aus­si”. Leur musique élec­tron­ique, han­tée et puis­sante, aus­si bien tail­lée pour le dance­floor que pour l’écoute domes­tique, n’appartient qu’à eux. Aujourd’hui, le duo sous influ­ence new wave est éclaté entre Paris, où a été enreg­istré leur dernier album live à La Gaîté Lyrique, et Los Ange­les où Sébastien, mar­ié à la réal­isatrice Zoé Cas­savetes, réside depuis juil­let 2015. On s’est retrou­vés tous ensem­ble via Skype depuis les stu­dios de Tsu­gi Radio pour retrac­er une his­toire pas vrai­ment comme toutes les autres.

Vous souvenez-vous du jour où vous avez lancé Scratch Mas­sive ?

Maud Gef­fray : Pas pré­cisé­ment, c’est venu petit à petit. Seb mix­ait depuis quelque temps dans les raves. On a acheté des machines quand on a démé­nagé à Paris, et je me rap­pelle qu’à un moment don­né, on s’est dit qu’il fal­lait que l’on trou­ve un nom. On habitait à Paris rue Mon­torgueil où on avait comme voisines des Fin­landais­es. Chez elles, on est tombés sur un mag­a­zine anglais où on a vu un arti­cle avec la pho­to d’un mec dans une fête, en sueur, com­plète­ment à l’ouest. Comme légende, il y avait écrit “what a scratch mas­sive crowd”. On a trou­vé ça génial, mais bizarrement, depuis, je n’ai plus jamais revu cette expres­sion.

Dès cette époque, vous pen­siez en faire un méti­er ?

Maud : Non, c’était juste un hob­by en par­al­lèle de nos études à la fac.

Sébastien Chenut : Dans ces années-là, la musique tech­no n’était pas pro­fes­sion­nelle. Des gens allaient en rave et puis, en ren­trant chez eux, ils avaient juste envie de pro­duire des morceaux. Nous, nous achetions beau­coup de vinyles, et logique­ment la pre­mière machine que l’on a eue a été un sam­pler. Et puis le père de Maud pos­sède une col­lec­tion incroy­able de dis­ques de jazz, de musique con­tem­po­raine, de library music, toute une matière for­mi­da­ble à sam­pler. C’est comme cela que l’on a com­mencé. On allait en rave, puis les lundis et les mardis, on tripotait les machines, mais il n’y avait aucune volon­té pro­fes­sion­nelle. L’objectif était juste d’arriver à pro­duire de la musique !

© Car­o­line Bonarde

Vous avez un sou­venir de votre pre­mière ren­con­tre ?

Maud : L’été 1994 dans un club, le Churchill à la Baule. C’était organ­isé par un mec génial qui pro­gram­mait des soirées tech­no le lun­di soir. Le pub­lic venait de partout, notam­ment de toute la Bre­tagne, et c’était com­plète­ment dingue. Moi je décou­vrais cette musique. Seb jouait juste­ment dans cette soirée et je suis allé le voir en lui deman­dant : “Tu peux remet­tre le morceau avec la fille qui chante ?

Sébastien (en riant) : Oui, c’était DJ Joe T. Van­nel­li fea­tur­ing Csil­la, “Play With The Voice”, remixé par Paul Van Dyk ! C’était à fond la trance à l’époque.

Vous aviez les mêmes racines musi­cales ?

Sébastien : Pas du tout. Maud vient d’une famille qui a une grosse cul­ture musi­cale. Son père, dont je viens de par­ler, a été un déclic pour moi. C’est cet alliage qui donne des choses intéres­santes. De mon côté, mes par­ents étaient plutôt du genre Top 50, Com­pag­nie Créole. Mais je savais que ce que j’aimais dans ces trucs nazes comme Parte­naire Par­ti­c­uli­er, ce n’était pas les chan­sons, mais l’esthétique sonore, super 80s avec des boîtes à rythmes, des syn­thé­tiseurs, des arpèges dans tous les sens.

Maud : Tu par­les de mes par­ents, mais je n’avais pas for­cé­ment leurs goûts. Tu dis ça parce que vous êtes potes ! (rires) Moi j’aimais aus­si des choses com­mer­ciales. Notre dif­férence ne vient pas de là. C’était juste que toi tu étais plus house et moi plus trancecore. Tu jouais des choses garage à une époque où moi je décou­vrais la tech­no.

Com­ment définiriez-vous les liens qui vous unis­sent ?

Sébastien : Insé­para­bles ?

Maud : On a des rap­ports frater­nels. On peut s’engueuler, mais il y a quelque chose entre nous qui reste tou­jours là. Mais le départ de Seb à Los Ange­les a été dur pour moi. J’ai eu l’impression qu’il me lais­sait tomber comme une vieille chaus­sette.

Sébastien : C’est bien de le recon­naître. (rires) C’est vrai que c’était bizarre, mais cela a cer­taine­ment brisé une rou­tine. J’en avais marre de faire de la musique tou­jours au même endroit. À un moment don­né, j’avais besoin de chang­er d’atmosphère pour pro­duire. À Paris, on bos­sait tou­jours dans une cave. Aujourd’hui Maud a un stu­dio chez elle avec une super vue, et moi c’est pareil ici en Cal­i­fornie. Ça change le rap­port à la com­po­si­tion. Il faut par­fois des stim­u­la­tions extérieures, ce que pro­cure rarement une cave. (rires)

Si on avait dû se sépar­er, cela aurait eu lieu peu de temps après nos débuts. Aujourd’hui, je ne vois pas com­ment cela serait pos­si­ble.”

Com­ment travaillez-vous à dis­tance ?

Sébastien : Quand j’habitais Paris, nous étions sans arrêt ensem­ble et pas seule­ment pour créer. Aujourd’hui, on se voit sur des péri­odes plus cour­tes, essen­tielle­ment con­sacrées à la pro­duc­tion. On pré­pare beau­coup de choses en amont parce que nous savons que nous avons peu de temps pour con­cré­tis­er tout ça. Cela peut faire peur, mais c’est un super boost au final.

Maud : J’ai conçu chez moi un stu­dio qui cor­re­spond plus à mes besoins, avec essen­tielle­ment des plug-ins. Un sys­tème qui me con­vient très bien. À Los Ange­les, on a con­stru­it un très beau stu­dio où nous avons mis toutes les machines analogiques, c’est vrai­ment là-bas que l’on tra­vaille le son Scratch Mas­sive.

Ce son Scratch Mas­sive, c’est finale­ment autant de la tech­no que de la new wave…

Maud : Oui, tous les deux on se rejoint beau­coup sur toutes ces sonorités new wave. Si on devait définir notre son, je dirais : bass­es ram­pantes, mélodies dreamy. (rires)

Sébastien : Dans notre son, il y a beau­coup de choses des années 80, parce que tous les deux on écoute beau­coup d’albums de cette péri­ode. C’est un style qu’on adore. Les arpèges et les ambiances sonores que l’on retrou­ve chez nous vien­nent de là, c’est clair. Mais je ne crois pas non plus que l’on peut nous lim­iter à cela : notre musique, ce n’est pas de l’electroclash.

© Paul-Henri Pes­quet

Vous avez aus­si cha­cun une grosse activ­ité en solo, en plus de Scratch Mas­sive. Com­ment arrivez-vous à trou­ver un équili­bre ?

Maud : C’est vrai qu’en ce moment par exem­ple Seb tra­vaille sur la B.O. d’un doc­u­men­taire Net­flix et moi je suis sur mes tracks. Donc on sait que pen­dant quelque mois, cha­cun va avancer sur ses pro­jets per­so, puis on fera une sorte de rési­dence en com­mun à Los Ange­les. Ces escapades en solo nour­ris­sent Scratch Mas­sive.

Sébastien : Et puis, on tra­vaille tou­jours sur des bribes de morceaux. Donc quand on se retrou­ve, nous ne sommes pas devant une page blanche. On ne passe pas une semaine à chercher dans le vide.

À Los Ange­les, on a con­stru­it un très beau stu­dio où nous avons mis toutes les machines analogiques, c’est vrai­ment là-bas que l’on tra­vaille le son Scratch Mas­sive.”

Pourquoi sor­tir un live pour mar­quer vos vingt ans ?

Sébastien : En réal­ité, ce n’était pas vrai­ment pour mar­quer les 20 ans. Comme on fait des con­certs dans la foulée de la sor­tie de nos albums, on a l’habitude de sor­tir des live. Ce n’est pas une pâle copie des ver­sions stu­dio. Il y a un gros tra­vail de fusion, de mash-up.

Maud : Quand on pré­pare un album, on ne réflé­chit jamais à ce que cela va don­ner en live. Générale­ment, on pro­duit des tracks assez lents, pas for­matés pour être effi­caces. Donc on se demande tou­jours ce que l’on va pou­voir faire avec eux. On remanie alors les titres comme des remix­es plus tail­lés pour la scène.

Le live est un domaine dans lequel vous avez été tout de suite à l’aise ?

Maud : À nos débuts, nous parta­gions un stu­dio avec d’autres per­son­nes. C’était la fête tous les soirs, et on leur pro­po­sait : “Et si tu venais jouer avec nous ?” Parce que l’on trou­vait que sur scène, la musique élec­tron­ique était un peu chi­ante à regarder, il fal­lait que l’on com­pense avec des invités. Mais ça deve­nait un peu déli­rant et un jour, il y a eu un retour de bâton où on s’est dit qu’on ne pou­vait pas inviter tous nos potes sur scène. Il fal­lait qu’on prenne le risque d’être juste tous les deux. Aujourd’hui, on s’est com­plète­ment recen­trés sur Seb et moi, on fait les voix s’il y en a, ou on tra­vaille avec des ban­des.

Sébastien : Il a fal­lu qu’on trou­ve la bonne for­mule, mais on adore le live main­tenant.

© Jakob Khrist

On a l’impression que vous êtes plus pop­u­laires aujourd’hui qu’il y a dix ans, com­ment l’expliquez-vous ?

Maud : Oui c’est très étrange. J’ai l’impression par exem­ple que notre album Nuit de rêve (2011) est devenu culte alors qu’au moment de sa sor­tie, je n’avais pas ce sen­ti­ment. Mais c’est peut-être parce qu’il y a eu ensuite ce revival 80’s dans les séries, comme Stranger Things par exem­ple. Quand on a ressor­ti le disque en vinyle, c’est par­ti comme des petits pains. Grâce aux réseaux soci­aux, les gens avaient fait cir­culer cet album un peu partout, jusqu’au Mex­ique par exem­ple.

Sébastien : Entre cet album et Gar­den Of Love (2018), il s’est passé huit ans et beau­coup de gens nous demandaient quand nous allions refaire des live. Donc quand nous sommes revenus, il y avait beau­coup d’attente.

On a l’impression aus­si que vous avez tou­jours été à part sur la scène élec­tron­ique…

Maud : On n’est pas des mecs Boil­er Room ! (rires) On est plus dif­fi­cile à caté­goris­er, c’est peut-être ce qui fait notre force. On com­pose des choses assez pop, mais avec une sonorité élec­tron­ique, on a notre pat­te.

Sébastien (en train de rouler un pro­duit non iden­ti­fié de l’autre côté de l’écran, mais légal en Cal­i­fornie, ndr) : Je suis d’accord. (rires)

© Jakob Khrist

Depuis 2016, vous avez votre label, bOR­DEL, c’est com­pliqué à gér­er ?

Sébastien : C’est plus sim­ple qu’avant. On a réduit beau­coup de choses qui étaient de l’ordre du très com­pliqué comme les stocks, les pres­sages. Avec un dis­trib­u­teur dig­i­tal, une ou deux per­son­nes qui s’occupent de la pro­mo, sor­tir un disque n’est plus aus­si imposant qu’avant.

Mais sans Scratch Mas­sive, bOR­DEL pourrait-il exis­ter ?

Sébastien : Sans doute pas, mais c’est le cas pour tous les labels indépen­dants, non ? Sans Jen­nifer Car­di­ni, je ne pense pas que Cor­re­spon­dant pour­rait exis­ter.

Maud : C’est dif­férent Seb, je ne suis pas d’accord. Jen­nifer n’est pas la vache à lait du label. Elle a dévelop­pé une iden­tité sonore par­ti­c­ulière avec des artistes qui ont tous à peu près le même son. Nous, on a des artistes très dif­férents comme Mathilde Fer­nan­dez (inter­viewée dans le Tsu­gi 129, ndr) ou Lëster, mais ce qui vend, et fait ren­tr­er l’argent, c’est Scratch Mas­sive. Car on a beau­coup de syn­chros à l’image, des morceaux pris dans des films, dans des pubs. C’est ce qui nous per­met d’investir dans le label.

Une artiste comme Mathilde Fer­nan­dez juste­ment, vous aimeriez la dévelop­per ?

Maud : On a écouté son maxi “Live à Las Vegas” (paru en 2015, ndr), c’était super, mais ça ne son­nait pas très bien et Seb l’a retra­vail­lé. C’est une sor­tie coup de cœur. Mais ce genre d’artistes demande beau­coup de temps et d’énergie. Est-ce le tra­vail de bOR­DEL ? Je ne sais pas. Seb est plus présent que moi sur le label.

Sébastien : Je crois que l’on con­stru­it une famille d’artistes peu con­nus que l’on essaie de dévelop­per jusqu’à un cer­tain point. Car j’imagine bien que cer­tains iront plus tard sur une major pour avoir plus de sou­tien. Les tra­jec­toires dépen­dent aus­si sou­vent d’une syn­chro dans une pub. Ça peut chang­er la dynamique d’un label. Mais nous, on ne cal­cule pas ça au départ.

Quels sou­venirs gardez-vous de votre rési­dence Naked au Pulp ?

Maud : Flous ! (rires) C’est là où j’ai appris et com­mencé à mix­er. C’était très fes­tif. C’était une époque assez dorée, le renou­veau d’un son qui nous par­lait énor­mé­ment après la french touch. Ça a été le début de tout pour mal de gens, comme Ivan Smag­ghe.

Sébastien : C’était incroy­able. Une grande famille. Michèle (Cas­saro, l’âme du Pulp, ndr) a été la témoin de mon mariage. D’ailleurs, c’était un peu comme si cha­cune de nos rési­dences était une fête de mariage. Il y avait des liens musi­caux et ami­caux très fort.

Vous com­prenez la nos­tal­gie qu’il peut y avoir autour de ce club ?

Maud : Oui, aujourd’hui tout s’est telle­ment pro­fes­sion­nal­isé, avec ce truc telle­ment fort avec l’image où tout est filmé. Il y avait une lib­erté qui n’existe plus beau­coup. Sans faire les gros nos­tal­giques, on pou­vait faire beau­coup plus de bêtis­es.

Sébastien : C’était déca­dent, mais respon­s­able. C’est ce qui fai­sait l’esprit du Pulp. Ne pas avoir un staff de sécu nous pous­sait à être tous respon­s­abil­isés. On pou­vait faire des con­ner­ies, mais pas trop non plus, parce que sinon on savait qu’on ne pour­rait plus jamais les refaire. Finale­ment, il ne s’est jamais rien passé de grave dans cette boîte, avec une per­son­ne pour la sécu et 600 per­son­nes dedans.

© Jakob Khrist

Y a‑t-il eu au cours de ces 20 ans de gros moments de doutes ?

Maud : Quand Seb est par­ti en Cal­i­fornie. On tra­vail­lait ensem­ble au quo­ti­di­en. Il fal­lait retrou­ver mes mar­ques, me refaire un stu­dio. Pen­dant plusieurs jours, je me suis lev­ée en ne sachant pas ce que j’allais faire de mon temps. Je me suis dit qu’il allait fal­loir penser à un plan B. J’ai eu un déclic grâce à Arthur Peschaud (fon­da­teur de Pan Euro­pean Record­ing, ndr). On fai­sait pas mal de fêtes ensem­ble chez moi. Et il me dis­ait sans arrêt qu’il aimerait que je fasse un maxi ou un remix. Il m’a com­plète­ment remis le pied à l’étrier. Ça m’a redonné envie. Tout s’est enchaîné à nou­veau. Mais au départ, je ne sen­tais pas le truc, c’était une vraie remise en ques­tion.

Sébastien : Ce départ était risqué pour Scratch Mas­sive, mais le résul­tat final est posi­tif. C’est bien d’avoir eu un genre de cas­sure pour redonner du dynamisme à la créa­tion. Ça a per­mis à cha­cun de nous de pro­gress­er de manière plus rapi­de que si nous étions restés tous les deux dans une espèce de zone de con­fort avec un rôle préétabli.

Maud : Je me suis ren­du compte un peu tard que j’avais lais­sé Seb pren­dre les rênes tech­niques, d’autant plus qu’il a un petit côté con­trol freak. C’était un peu com­pliqué de trou­ver ma place. Heureuse­ment, après son départ, des amis m’ont aidée dans ce domaine et je suis dev­enue autonome.

Qu’est-ce qui pour­rait vous sépar­er ?

Sébastien : Un virus ? (rires) (l’in­ter­view a été réal­isée le 12 mars, ndr) Si on avait dû se sépar­er, cela aurait eu lieu peu de temps après nos débuts. Aujourd’hui, je ne vois pas com­ment cela serait pos­si­ble.

Maud : Ça risque d’être repar­ti pour vingt ans !

Le dernier disque de Scratch Massive, Live In Paris (bORDEL), est disponible sur toutes les plateformes

© Jakob Khrist

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