Shlohmo sort “The End” : un album apocalyptique qui mêle trap, électronique et rock

La fin du monde n’a jamais été un thème tabou en musique. Elle inspi­ra Radio­head à sign­er “Idioteque”, titre extrait de son album Kid A, elle fut le point de départ de Björk pour son titre “Plu­to”. Mais la tra­duc­tion musi­cale de ce con­cept prend un sens par­ti­c­uli­er lorsque l’artiste est fasciné par les sectes apoc­a­lyp­tiques. C’est le cas de Shlohmo, qui révèle aujourd’hui son nou­v­el album The End. Là où cer­tains voient dans cette fin du monde annon­cée une cat­a­stro­phe, lui s’intéresse à ceux qui y trou­vent au con­traire un événe­ment réjouis­sant. Une “fin” qui serait au final quelque chose autour de laque­lle s’unir.

A 29 ans, et après 10 ans de car­rière, le Cal­i­fornien a déjà réal­isé de belles prouess­es. Par­mi elles, celle d’être à la fois un artiste élec­tron­ique con­nu pour ses sor­ties expéri­men­tales, et un beat­mak­er chevron­né ayant col­laboré avec le gratin de la scène Sound­cloud rap, com­posée de jeunes lyri­cistes pro­lifiques aux vis­ages tatoués, aux paroles som­bres et aux titres dis­tor­dus. De Yung Lean à Post Mal­one, Hen­ry Lauf­fer a côtoyé les fig­ures cen­trales de ce mou­ve­ment atyp­ique, vu comme les suc­cesseurs des rockeurs emo des années 2000.

Dans ses oeu­vres solo, Shlohmo fai­sait déjà cohab­iter ces deux mon­des, le hip‐hop et l’électronique. Bad Vibes et Dark Red — ses deux pre­miers albums -, le reflé­tent plus que bien. Mais cette fois‐ci, le Cal­i­fornien pousse le mélange des gen­res un peu plus loin et y intè­gre un élé­ment rock. Le résul­tat : The End est un disque encore plus psy­chédélique, auda­cieux et dystopique que ses prédécesseurs.

Depuis quelques années, on t’a vu plutôt col­la­bor­er avec des rappeurs que sign­er des sor­ties solos. C’était com­ment de recom­mencer à tra­vailler sur un album ? 

Tra­vailler avec d’autres gens, faire des instrus, c’est quelque chose que je fais pour m’amuser, une pause dans le tra­vail plus prenant et créatif que demande un album. C’est aus­si un moyen de traîn­er avec des amis, alors que pour mes albums je suis tout le temps tout seul, ce qui est néces­saire. Donc les deux se font simul­tané­ment : je passe la nuit seul à tra­vailler sur mon album, et je peux quand même ren­con­tr­er des rappeurs pour col­la­bor­er la journée.

T’as l’impression que tes morceaux solos sont plus créat­ifs que les morceaux de rap sur lesquels tu tra­vailles? A moins que ce ne soit les rappeurs qui don­nent à ces titres leur valeur ? 

Les deux, c’est clair. J’ai l’impression qu’il y a une lim­ite avec les instrus, com­paré à ce que tu peux faire quand tu n’essayes pas de don­ner de l’espace à quelqu’un pour qu’il puisse rap­per ou chanter. Mon esprit va à telle­ment d’endroits dif­férents quand je suis tout seul et capa­ble de faire ce que je veux, sans penser à garder de l’espace pour un vocal. Donc ce n’est pas for­cé­ment une ques­tion de créa­tiv­ité, c’est plus que mon tra­vail solo m’offre davan­tage d’espace à rem­plir. C’est une don­née en moins à pren­dre en compte : je ne suis pas obligé de chercher un point d’accord avec un autre artiste.

Donc ça serait com­pliqué pour toi d’accueillir un autre artiste sur un album solo ?

Car­ré­ment. J’ai le sen­ti­ment que dans mes pro­pres albums, j’explore le fait d’être seul. Je vais creuser dans mon cerveau pour voir ce que je suis capa­ble de faire. C’est un peu comme pein­dre, plus que juste faire de la musique ou jam­mer.

T’as annon­cé le titre de The End en févri­er 2018. C’est à ce moment‐là que tu as com­mencé à tra­vailler dessus, ou ça a juste été un long proces­sus ? 

Ca a été un long proces­sus, entamé dès la fin de mon dernier album. Il y a cer­tains des morceaux sur lesquels j’ai tra­vail­lé pen­dant deux ou trois ans. J’y passe des jours et des jours, puis je garde une démo que je réé­coute et que je peaufine. Pour ces titres, c’est impor­tant de pren­dre des paus­es dans la pro­duc­tion. Je laisse mijot­er et je réfléchis à ce que j’ai à dire en plus par rap­port au disque d’avant : com­ment je peux le dif­férenci­er, qu’est-ce que je veux exprimer main­tenant que je n’ai jamais abor­dé avant … C’est un cycle au cours duquel je pense tout le temps à ce sur quoi je tra­vaille, et ça prend vrai­ment longtemps à aboutir.

Il y a une rai­son par­ti­c­ulière qui t’as poussé à appel­er ton album “The End” ? 

Oui et non. Quand je fais un album, je ne réfléchis pas à un thème général. Ce qui unit le pro­jet, c’est plutôt le son. Mais en même temps, j’essaye de con­cep­tu­alis­er sa présen­ta­tion. Ma musique sera tou­jours som­bre et apoc­a­lyp­tique, tout en restant un peu opti­miste et décon­nec­tée de ce qui se passe en dehors de l’art, d’une façon très insu­laire. C’est un titre très actuel avec Trump et les men­aces per­pétuelle­ment crois­santes qui pèsent sur la terre, mais d’un autre côté atem­porel. J’ai tou­jours été fasciné par les sectes apoc­a­lyp­tiques qui voit en la fin du monde un événe­ment posi­tif. J’aime cette manière assez drôle de penser la fin du monde, comme si c’était quelque chose qui pou­vait nous unir.

Juste­ment, avec les men­aces que con­naît la planète, la fin du monde sem­ble être un sujet de plus en plus con­cret. Dans ce con­texte, ton intérêt pour les sectes apoc­a­lyp­tiques prend un sens par­ti­c­uli­er ? 

Puisque l’on vit une époque si bizarre, l’aspect insu­laire de la musique — le fait qu’elle puisse se décon­necter de ce qui l’entoure — devient encore plus impor­tant. Les sectes apoc­a­lyp­tiques sont com­plète­ment insu­laires, ils créent des com­mu­nautés unies autour d’une pen­sée qui n’existe pas en dehors du groupe. Je vois un peu mon pub­lic de la même façon. C’est plus qu’une fan‐base, les gens qui me suiv­ent sont à mes côtés à vie. Il y a presque un côté blague : je leur dis de me suiv­re jusqu’à “la fin”.

Qu’est-ce qui te donne ce sen­ti­ment par rap­port à ton pub­lic ? 

Ca provient beau­coup de mes­sages reçus sur inter­net, de gens qui m’expliquent com­ment ma musique les a aidés à tra­vers­er des phas­es de merde. Quand t’es sur scène, tu peux créer une con­nex­ion, mais pas avoir un retour aus­si pré­cis que par mes­sage. Il n’est pas évi­dent de ressen­tir un lien avec ma musique — tant elle est per­son­nelle -, et quand c’est le cas je pense être en présence de per­son­nes avec qui je partage une pen­sée com­mune. C’est mar­rant d’ailleurs, car c’est la même chose pour les sectes apoc­a­lyp­tiques. Les gourous ont cette même capac­ité à com­mu­ni­quer avec leurs groupes.

Quand on prend son temps, c’est dur de se dire “main­tenant, j’ai fini”? 

Se dire qu’on a fini quelque chose sur lequel on est la seule per­son­ne a décider, c’est ce qu’il y a de plus dur au monde. C’est le cas dans l’art en général : on pour­rait tra­vailler sur une oeu­vre toute sa vie. J’avais ce même souci à l’école : il y a des dead­lines à respecter. Il faut chercher à savoir si t’es à l’aise avec ton oeu­vre, et si t’as exprimé tout ce que t’as à dire. Il faut arriv­er au point où tu te dis “je pour­rais con­tin­uer à y ajouter jusque l’infini mais ça n’ajoutera plus rien au con­cept”. A ce moment‐là, t’as fini.

C’est intéres­sant parce que les rappeurs avec lesquels tu tra­vailles sont eux au con­traire extrême­ment pro­lifiques … 

Je suis sou­vent envieux d’ailleurs, car ce qu’ils font, c’est un art plus éphémère. Ils cap­turent le moment. C’est intrin­sèque au rap je pense, ce besoin de con­tin­uer et de rester d’actualité. Car le son évolue telle­ment ! Avec ma pro­pre musique, j’essaye de faire quelque chose qui n’est pas si inscrit dans le présent. Comme si ça pou­vait exis­ter dans n’importe quelle péri­ode, du passé au futur.

D’ailleurs, dans ton Essen­tial Mix paru le 9 mars, tu ressors beau­coup de clas­siques de Warp Records. Pour toi, il s’agit de titres atem­porels ? 

Car­ré­ment. Des artistes comme Aphex Twin, Boards of Cana­da ou Tom Waits — un de mes préférés — … Leur musique donne l’impression qu’elle sera tou­jours per­ti­nente. Ce n’est même pas de l’avant-gardisme, c’est plutôt des créa­tions qui exis­tent en dehors de toute time­line.

Sur l’EP Rock Music — paru en préam­bule de ton album — tu inclus logique­ment des élé­ments de musique rock … D’où t’es venu cette envie ? 

Le titre, c’est un peu une blague, mais j’ai grandit avec du rock, du métal, du punk … J’essaye d’incorporer ces styles depuis longtemps, d’être à l’aise avec l’utilisation de gui­tares comme élé­ment mélodique prin­ci­pal. J’en ai tou­jours eu, même dans mon pre­mier album Bad Vibes, mais je pense que main­tenant j’ai une plus grande ouver­ture pour exprimer l’influence que des styles comme le doom met­al ont sur moi. Des gen­res où on peut aller vers des sonorités très abra­sives et crues. Je pense qu’une grande par­tie de ça a aus­si été aidé par les lives que j’ai fait après Dark Red. J’y jouais de la gui­tare sur scène, et j’ai appris com­ment inté­gr­er cet instru­ment et de la dis­tor­tion sans trahir mon iden­tité artis­tique et l’aspect élec­tron­ique de mes titres.

Par­mi les rappeurs avec lesquels t’as col­laboré, beau­coup sont perçus comme étant la “nou­velle vague emo”. Vous partagez une esthé­tique com­mune ? 

Je pense que je m’entends le mieux avec ces rappeurs parce qu’on peut se con­necter sur des styles dif­férents comme le met­al. C’est très mar­quant avec un mec comme Yung Lean, et son crew les Sad Boys. On est au con­tact des scènes de black ou doom met­al, tout en étant très infor­mé sur les dernières sor­ties rap. Ca sim­pli­fie la créa­tion de musique ensem­ble.

 

 

 

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