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Peggy Gou / ©Mok Jungwook
30 septembre 2020

Succès et sexisme : pourquoi certains détestent-ils autant la k-house ?

par Violaine Schütz

Jeunes, jolies et douées, les productrices électroniques sud-coréennes font de plus en plus parler d’elle. Mais il subsiste comme une ombre au tableau. Pour certains, la k-house, portée par l’icône flamboyante Peggy Gou, sonne faux avec son emballage kawaii et ses divas bling. Enquête sur un K à part.

Article issu du Tsugi 133, toujours disponible en kiosque et à la commande en ligne.

Peggy Gou / ©Jonas Lindstroem

La musique sud-coréenne serait-elle plus puissante que l’Amérique de Trump ? En juin dernier, les fans de k-pop parvenaient, via TikTok, à troller le président des États-Unis, pour transformer son meeting de Tulsa en fiasco. Uné réussite à l’image du pouvoir du genre musical, qui rapporte des milliards à son pays d’origine tout en remplissant les colonnes des tabloïds. Mais derrière les mélodies formatées et les panoplies assorties, les suicides d’idoles pleuvent, broyées par une industrie obnubilée par le profit. Pourtant, malgré l’engouement dément et la fascination malsaine que procurent ses dérives, la k-pop n’est pas la musique « made in Korea » la plus palpitante. La k-house, électronique fabriquée dans l’underground d’un pays ouvert 24 h sur 24, a tout pour faire battre le cœur des noctambules. En quelques années seulement, ce courant en majorité féminin a réussi à exporter ses sonorités entêtantes et pointues. Clubs réputés, Boiler Room, gros festivals européens et américains… La k-house est partout. Plus DIY et lo-fi que la k-pop, elle puise dans plusieurs styles, du hip- hop à la pop, de la techno au breakbeat, sans s’embarrasser des étiquettes. Son pouvoir hypnotique réside dans cette liberté rafraîchissante, mais surtout dans le contraste entre des voix douces qui chantent le plus souvent en coréen et une house efficace taillée pour les fins de soirée. Les figures les plus excitantes du genre, qui dépassent rarement le quart de siècle, se fédèrent autour de la station indépendante Seoul Community Radio et de petits clubs comme le Pistil. Le mouvement a même une icône, une Madonne, la productrice Peggy Gou, dont l’ascension éclair fascine et inspire. En quatre ans, la brune tatouée et over lookée à la beauté irréelle a squatté les platines de toute la planète (Panorama Bar, Concrete, Nuits sonores, Coachella), mixé un volume de la série DJ-Kicks, fondé son label, Gudu, et séduit Ninja Tune. Mais elle n’est pas la seule artiste « bankable » du mouvement, puisqu’il faut aujourd’hui compter sur Park Hye Jin, Ocean Hye, Yaeji, Mushxxx ou encore Closet Yi et le duo C’est Qui, qu’elle forme avec Naone.

 

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La musique électronique coréenne ne date pourtant pas de l’arrivée de ces jeunes productrices. Mark Yoo, promoteur de dance music locale, évoque ainsi la montée de cette mouvance florissante : « La musique électronique coréenne remonte aux années 90. Elle était alors portée par des DJs non conventionnels qui jouaient du vinyle dans de petits clubs. Il y avait une petite communauté d’amateurs de techno et de house. Ça a commencé à grandir au début des années 2000 avec les jeunes générations qui étaient plus au fait de la culture nocturne. De plus en plus de clubs ont ouvert dans le quartier Itaewon – fréquenté par les expatriés et les étudiants passés par l’étranger –, le Hongdae, autre célèbre quartier étudiant animé de Séoul et celui, très chic, de Gangnam-Gu (le Beverly Hills coréen, ndr). On a vu arriver des boîtes de renommée mondiale comme l’Octagon à Séoul et des festivals comme Ultra dans le stade olympique de Séoul qui nous divertit avec les sets des meilleurs artistes du monde. » Comment Peggy Gou et consorts ont-elle changé la donne ? « Leur son, poursuit Yoo, est différent de la tendance musicale dominante, et donc “exotique” pour ceux qui l’écoutent. Adopter des paroles coréennes dans l’électronique, c’est quelque chose que personne n’avait entendu avant. Le fait qu’elles soient basées en Europe et aux États-Unis a aussi contribué à leur succès. C’est un environnement plus favorable que la Corée. Sans compter l’énorme avantage que constitue le pouvoir de communiquer en anglais. » En effet, si elle a commencé à mixer en Corée, c’est surtout en s’installant à Londres puis Berlin que Gou a explosé. Et Yaeji vit à New York.

 

Didi

Didi Han / ©DR

Pyjamas de clubs

Si médiatiquement, le succès de la k-house semble délirant, plusieurs critiques résonnent de plus en plus fort. En commentaires des vidéos des artistes, les mots sont souvent grinçants, se demandant si elles créent vraiment leurs morceaux. Seulement des sifflements de haters ? Pas seulement. On pourrait allonger la liste des griefs. Pour certains noms, des stratégies de marketing bien huilées semblent à l’œuvre. Quand on demande des interviews à certaines DJs, productrices et même à des journalistes musicales locales, on reçoit des mails lunaires quasi dignes de la Corée du Nord. « Vous allez parler de qui dans votre papier ? Comment ? Dans quel ordre ? Est-ce payé de vous parler ? » Quand on ne nous envoie pas des interviews déjà toutes faites…

Il faut ajouter à ce chaos un entourage de divas. Même pour celles qui comptent plus de managers que de likes sur SoundCloud… Selon Antoine Gendrot du collectif festif Frichtii, qui a booké Peggy Gou pour la première fois à Paris, à la Java en 2016, le problème résiderait surtout dans la mentalité de leur entourage professionnel. « Ça a été compliqué avec son agent. C’était, je crois, le même qui s’occupait de Jeremy Underground. La fameuse histoire d’hôtel cinq étoiles avec gym et sauna connue sous le nom de Saunagate, en 2017. Il n’a vraiment pas été correct avec nous. Le set de Peggy avait bien fonctionné sur le dancefloor, mais à cause de lui, on n’a pas beaucoup échangé avec elle. » Autre son de cloche dissonant, une DJ qui préfère avancer masquée de peur d’être taxée de jalousie note : « La k-house, c’est un peu de l’ASMR (technique de relaxation à base de sons chuchotés, ndr). Ça ne casse pas trois pattes à un canard. Ces filles ne révolutionnent pas la house music. Et le côté “blogueuse mode” m’agace. Sans le packaging, je ne suis pas certaine que ce soit aussi sexy. » Et il est vrai que le packaging fait son effet. Si elles se revendiquent, musicalement, de Moodymann, l’attitude des productrices est loin de l’esprit house qu’elles affectionnent. Pas de hoodie, ni de lunettes noires pour se planquer derrière les platines. Les stars de la k-house n’hésitent pas à afficher un rapport très fort à l’apparence et à la mode avec des allures étudiées et des pièces fantaisistes de créateurs. Quitte à être accusées de vendre leur âme au diable.

« La k-house, c’est un peu de l’ASMR. Ça ne casse pas trois pattes à un canard. Ces filles ne révolutionnent pas la house music. »

Ainsi Peggy Gou a sorti une ligne de pyjamas à porter en club avec la marque Yoox et lancé sa propre marque de vêtements, Kirin. Plusieurs DJs qui ressemblent à des influenceuses brouillent les pistes en se produisant en Fashion Weeks. C’est le cas de Didi Han qui explique simplement : « Avant de devenir DJ, inspirée par Fatboy Slim et les Chemical Brothers, je travaillais dans la mode. J’aime les deux domaines, donc parfois je choisis de réaliser la bande-son d’un défilé. » La talentueuse Mushxxx, mannequin et compositrice d’une deep house renversante, se défend également farouchement : « Je ne me soucie pas vraiment de ce que les gens pensent. L’image est juste un moyen supplémentaire de m’exprimer. L’image et la musique sont liées depuis longtemps. L’été dernier, le festival Ultra Korea et la marque de vêtements Descente ont collaboré et j’ai participé en tant que mannequin tout en produisant la musique de leur pub, ce qui a vraiment attiré l’attention. »

 

Le syndrome Nina Kraviz

Closet Yi

Closet Yi / ©DR

Mais le meilleur argument pour défendre la k-house reste la musique elle-même, au pouvoir d’envoûtement indéniable. On ne résiste pas à « Like This », perle house raffinée et onirique de Park Hye Jin, qui a appris à manier Ableton après des études d’art et de céramique. L’univers électro intello et exigeant de Yaeji mâtiné de hip-hop, lui, donne des frissons. Quant au suave « Starry Night » de Peggy Gou, on défie quiconque de ne pas danser dès que les premières notes retentissent. Le talent de ces jeunes filles est d’ailleurs adoubé par leurs pairs. Parmi les fans de Peggy, on compte notamment Moodymann et The Blessed Madonna (ex-Black Madonna). I:Cube, qui a remixé Gou, confie : « Pour avoir pu la rencontrer, elle est très sympathique, humaine et enthousiaste. Loin d’une image créée de toutes pièces. C’est elle qui m’a approché pour le remix. Elle connaissait ma musique et en était assez fan. J’aimais bien le titre “It Makes You Forget”, chanté en coréen, très référencé house à l’ancienne, mais avec un aspect pop et une production d’aujourd’hui. » Hieroglyphic Being, autre remixeur de la productrice, confirme les impressions positives : « J’ai écouté attentivement les pistes originales de Peggy, et j’ai décidé qu’il valait mieux se détacher des notes et de passer par les tonalités subtiles cachées en donnant une version totalement différente. Le morceau est déjà un classique instantané pour la jeune génération : il n’y a rien à y ajouter pour devenir un hit. Je respecte le talent artistique et la finesse de Peggy pour hisser l’artisanat au niveau supérieur et bousculer les masses. »

Étrangement, les avis négatifs provenant de confrères de Gou semblent motivés par des motifs pas vraiment musicaux. Ainsi le producteur ukrainien Vakula se moquait l’an dernier sur la pochette de l’un de ses EPS de Gou dans un dessin très controversé. Aux côtés de Nina Kraviz, The Blessed Madonna et Nastia, la Coréenne trônait, en tenue moulante, près d’un phallus géant. Et si l’animosité rencontrée par la k-house n’était que la facette cachée du sexisme de l’industrie musicale ? Entre fétichisation de la femme asiatique, objet de nombreux fantasmes et « syndrome Nina Kraviz », les poupées de la k-house semblent subir le procès d’être trop belles pour être les cerveaux derrière les machines. Une hypothèse confirmée par Bori Son, musicienne coréenne habitant en France : « Je connais quelques filles DJs en Corée qui me parlent souvent de la difficulté de se faire un nom sur la scène électro du pays, majoritairement occupée par les hommes. C’est pour ça qu’elles veulent jouer à l’étranger. » À nous d’accueillir ces productrices le cœur et les bras grands ouverts.

Article issu du Tsugi 133, toujours disponible en kiosque et à la commande en ligne.

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